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09/12/2019
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Arvind Sharma : « La tentative séculière de rejeter la religion a été un échec »

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Monastère de Rostov, en Russie. 

Professeur de religions comparées à l’Université McGill de Montréal, érudit, auteur de plusieurs ouvrages, Arvind Sharma vient de publier une étude complète et encyclopédique du concept de tolérance dans les textes, les philosophies et les histoires de dix grandes religions. Dans un entretien à Firstpost, dont Mizane.info a traduit de larges extraits, Arvind Sharma expose ses idées et ses conclusions sur les rapports entre sécularisation, religion et tolérance.

Dans votre dernier livre, vous évoquez l’idée d’un échec du sécularisme à lutter pleinement contre l’influence de la religion. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Arvind Sharma : Je crois que l’instinct de religion est universel et que la tentative du sécularisme pour le rejeter a été un échec. Maintenant, il y a une confusion dans la discussion du terme « universel ».

Le terme universel semble impliquer que quelque chose est présent tout le temps. Mais prenons l’exemple de la nourriture. Le besoin de nourriture pour survivre est universel.

Cependant, nous n’avons pas faim tout le temps. Cela introduit donc un nouvel élément dans notre compréhension de « l’universel ».

Quand je dis que l’instinct de religion est universel, cela ne veut pas dire qu’il est présent tout le temps.

C’est pourquoi les laïcs peuvent donner la fausse impression qu’il est possible de se passer de l’instinct de religion.

Ce n’est pas parce que je n’ai pas faim pendant la majeure partie de la journée que je peux sauter des repas pour toujours !

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De la même manière, nous ne pouvons pas bannir l’instinct de religion.

Une fois que nous réalisons cela, nous ne sommes plus surpris par le fait que le monde à pu rester laïc aussi longtemps, puis, tout à coup, après la révolution iranienne, nous avons vu la religion ré-émerger dans la vie publique de manière importante.

Si la religion est un besoin important, un besoin auquel on ne peut se passer, alors, tôt ou tard, le facteur religieux reprendra de l’importance.

Une partie de l’argumentation de ce livre est que les religions elles-mêmes disposent des ressources nécessaires pour faire face aux raisons pour lesquelles les laïcs ont eu recours à la laïcité.

En clair, l’acceptation de la vraie religion par les traditions religieuses servirait le même but que celui atteint par la laïcité.

Vous soulignez également l’importance de l’État dans l’évolution de la pensée et des institutions religieuses.

Oui. Je pense que la raison en est que, tant l’État que la religion, nous revendiquent en dernier ressort.

L’État veut que nous sacrifions notre vie pour l’État, et il en va de même pour la religion.

La loyauté qu’ils exigent de nous est extrême et comparable.

Je n’ai pas été capable de travailler ce point plus en détail. C’est une idée que j’essaie encore de comprendre.

Votre livre montre que les germes de la tolérance et de l’intolérance existent dans toutes les religions. Le développement de l’une ou l’autre de ces formes semble être déterminé par des circonstances historiques, politiques et culturelles.

Je suis d’accord sur le fait que la religion, ou l’étude de la religion, ne peut être réalisée que dans un contexte où le politique, le social, l’économique, tout cela est significatif.

Mais je ne suis pas sûr que la religion puisse être réduite à ces critères. Autrement, vous obtenez deux types de réductionnisme : un réductionnisme méthodologique et un réductionnisme ontologique.

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Arvind Sharma.

Il est évident pour moi que les méthodes tenant compte des contextes politique, social et économique ont un pouvoir explicatif en ce qui concerne certaines dimensions du comportement religieux.

Mais le réductionnisme ontologique postule que la religion peut être réduite à la politique, à l’économie ou à la société. C’est une forme extrême avec laquelle je ne suis pas d’accord.

Votre livre couvre l’étude de dix grandes religions. Pour chaque tradition, vous avez classé chaque idée dans les catégories « exclusionisme », « inclusionisme » et « pluralisme ». Que signifient ces concepts et pourquoi les avez-vous choisis pour explorer la notion de tolérance religieuse ?

L’utilisation de ces termes a tout à voir avec le salut religieux.

Si la position adoptée est que seule une religion peut assurer ce salut, et qu’aucune autre religion ne peut le faire de quelque manière que ce soit, alors c’est une position exclusiviste.

Donc, dire que le christianisme et le christianisme seul, ou que l’hindouisme et l’hindouisme seul, peuvent assurer votre salut, serait une position d’exclusion.

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Icônes, dans une église de Belgrade.

La position inclusiviste serait que votre religion actuelle peut vous préparer à cheminer vers La religion qui à son tour vous offrira le salut.

En d’autres termes, le judaïsme sera considéré, par exemple, comme une étape menant au christianisme.

En fin de compte, ce cheminement se réalise toujours dans le cadre d’une religion, mais la religion est inclusive dans le sens où elle permet comme un médium de préparer quelqu’un au salut.

La troisième position, la position plurielle, est que chaque religion est également légitime à conduire au salut.

Ces trois dimensions ne sont pas exactement liées à la tolérance ou à l’intolérance. Par exemple, une religion pluraliste peut devenir intolérante envers un groupe qui rejette son pluralisme.

Il existe des preuves historiques que lorsque des pays ont été tolérants sur le plan religieux, ils ont également prospéré. Vous le voyez à l’époque de l’Espagne musulmane (Al Andalus), sous la dynastie Ming en Chine et sous la dynastie moghole en Inde.

Je pense que ce point peut-être mieux compris par un exemple tiré de la politique. La démocratie permet la liberté et l’expression de toutes sortes de points de vue sur l’État.

Même le Parti communiste peut se mobiliser contre une élection dans une démocratie.

Maintenant, la question est de savoir ce qui se passerait si le parti communiste formait un gouvernement et, conformément à ses enseignements, abolissait la démocratie.

Une démocratie peut permettre à un parti communiste de fonctionner jusque-là, après quoi ce parti menacerait le système lui-même.

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De même, le pluralisme peut permettre l’exclusivisme et l’inclusivisme, mais pas au point de détruire la structure même qui permet le pluralisme. Ceci constitue la limite du pluralisme.

Une des particularités du pluralisme est de se prémunir contre la tendance d’une religion à devenir intolérante.

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Cet élément clé du pluralisme est l’idée que vous pouvez être partisan de plus d’une religion à la fois. Cette idée d’identité religieuse multiple est une idée très importante dans ce contexte.

Si nous rencontrons une situation où le christianisme prend le contrôle d’un système démocratique et instaure la théocratie, c’est un grand danger.

Mais la tolérance religieuse ne présenterait pas un grand danger si les chrétiens croyaient en une double identité religieuse, que l’on puisse être chrétien et juif, ou chrétien et musulman.

Ce type de position existe dans l’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme et le sikhisme qui font tous partie d’une même famille religieuse.

Au Népal, chez les Newari, si vous leur demandez, êtes-vous hindou, ils disent oui, et si vous leur demandez êtes-vous bouddhiste, ils disent aussi oui.

Les non-musulmans croient fermement que l’islam est une religion particulièrement intolérante. Et pourtant, vous commencez votre chapitre en déclarant qu’il existe « des preuves considérables » qui « attestent de la tolérance tant au sein de l’islam que dans ses relations avec les autres religions ».

Il existe de nombreuses preuves dans le Coran et dans l’histoire, que j’ai documentées dans le livre. Par exemple, il y a le fait qu’il y a au moins deux passages dans le Coran où il est dit : « Repoussez le mal avec ce qui est meilleur », comme l’ont dit Jésus-Christ et le Mahatma Gandhi.

De même, il y a cette phrase célèbre du prophète : « L’encre de l’érudit est plus sacrée que le sang du martyr ».

Cela devrait surprendre beaucoup de ceux qui voient l’islam comme une religion intolérante. Et il y a beaucoup d’exemples historiques.

Le siècle dernier a été riche en expériences séculières, incluant le communisme et le fascisme, qui visaient à exclure la religion de la vie elle-même ou, comme dans le cas de la démocratie laïque, de la vie publique. Donc, cette idée a déjà été essayée. Croire qu’on peut contourner complètement la religion relève de ce qu’on peut appeler un « romantisme séculier ».

Des personnes persécutées – juifs comme chrétiens – cherchaient souvent refuge dans des pays islamiques. Les Juifs ont trouvé une place dans l’Empire ottoman après avoir été expulsés d’Espagne.

Maintenant, pourquoi l’islam a-t-il cette réputation aujourd’hui ?Je pense que cela a à voir avec ses relations avec le monde « moderne », en particulier avec le monde occidental.

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Ce monde est en ascension depuis que Napoléon est entré en Égypte. Cette marche en avant a montré au monde islamique que sa civilisation ne rencontrait plus le succès du passé.

Depuis lors, le monde islamique est obsédé par la question : qu’est-ce qui a mal tourné ?

La réponse extrémiste n’est qu’un aspect de cette lutte plus large pour obtenir une réponse.

La tolérance religieuse favorise-t-elle le progrès des nations ?

Je pense qu’il existe des preuves historiques que lorsque des pays ont été tolérants sur le plan religieux, ils ont également prospéré.

Vous le voyez à l’époque de l’Espagne musulmane (Al Andalus), sous la dynastie Ming en Chine et sous la dynastie moghole en Inde.

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Cela semble indiquer que la tolérance religieuse contribue certainement à la prospérité dans la mesure où la paix y contribue. En outre, cela permet aux gens de commercer et de coopérer.

Par exemple, dans le cas de l’Espagne, les dirigeants omeyyades ont également permis à des personnes d’autres religions d’accéder à de hautes fonctions.

Nous voyons la même chose durant l’Inde moghole. En Chine, un jésuite était à la tête du bureau astronomique officiel de la dynastie Ming.

Beaucoup décrient la tendance de la religion à produire de l’exclusion sociale. Par exemple, les critiques féministes, ou critiques de la religion, estiment que la religion a fait beaucoup plus de mal que de bien.

Il y a deux réponse à cela. La première est que le siècle dernier a été riche en expériences séculières, incluant le communisme et le fascisme, qui visaient à exclure la religion de la vie elle-même ou, comme dans le cas de la démocratie laïque, de la vie publique.

Donc, cette idée a déjà été essayée. Je pense que croire qu’on peut contourner complètement la religion relève de ce qu’on peut appeler un « romantisme séculier ».

Le deuxième point est que, s’il est vrai que les religions ont été opposées à certaines de nos normes modernes, du moins historiquement, n’oubliez pas le fait que si vous prenez les idéaux les plus élevés de ces religions et les contrastes que vous observez entre ces idéaux et les institutions religieuses, alors vous constaterez que ces caractéristiques « toxiques » sont contestées par les religions elles-mêmes.

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Nous devrions donc disposer de mesures permettant de juger de la validité des institutions par rapport aux idéaux qu’elles sont censées incarner.

En rejetant la religion et en la considérant comme purement négative au départ, nous rejetons potentiellement une force qui pourrait être un allié dans notre quête de justice.

Ce serait une erreur.

Vous pensez donc que les mouvements sociaux devraient former une alliance avec des groupes religieux qui mènent cette critique interne ?

Oui, avec ceux qui estiment que ces institutions et ces déviations ont trahi les idéaux mêmes de leurs religions.

Celles-ci peuvent être un facteur positif, travaillant main dans la main avec les forces séculières. Je crois vraiment que cette tendance est présente.

Je crois également qu’il existe une forte tradition religieuse selon laquelle il faut défendre la vérité face au pouvoir, y compris contre le pouvoir de l’autorité religieuse.

La tradition prophétique dans les religions abrahamiques en est un puissant exemple.

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