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Le Prophète serviteur

Le Prophète serviteur

2022-10-08

Écrit par Admin

A l'occasion du Mawlid, la rédaction de Mizane.info publie un texte de Abd al-Haqq Guiderdoni consacré au Prophète (PBDSL), à ses fonctions et à la réalité muhammadienne. Abd al-Haqq Guiderdoni est l'auteur du livre "Science et religion en Islam" (éditions Albouraq).

« Il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu et Muhammad est l’envoyé de Dieu » ; tel est le témoignage de foi de l’Islam (shahâdah) qui introduit le croyant dans le double mystère de l’Unicité absolue de Dieu, et de la Révélation par l’entremise de Son Envoyé Sayyidunâ Muhammad (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam - que la Bénédiction et la Paix de Dieu soient sur lui). Cette Révélation prend dans l’Islam la forme d’un livre sacré, le Qur’ân, dont le Prophète fut le transmetteur fidèle. Mais la réalité de la Prophétie dépasse de loin la trace historique laissée au début de l’Hégire par cet homme dont la mission fut avant tout le service de Dieu, et dont la mémoire a été conservée scrupuleusement par les docteurs de la Loi. Nous voudrions montrer, avec l’aide de Dieu, que le mystère de la Prophétie, selon la doctrine enseignée par l’ésotérisme islamique, s’ancre profondément dans le mystère même de Dieu. Qu’est-ce que le mystère de Dieu ? A cette question qu’on n’écrit qu’en tremblant, nul ne peut répondre, car Dieu seul connaît Son propre mystère, sous le triple rapport de Sa Majesté (jalâl), de Sa Beauté (jamâl) et de Sa Perfection (kamâl). Dieu Absolu, Etre nécessaire par Son Essence même, origine de tout être contingent. Dieu Infini, englobant dans Sa connaissance toutes les possibilités. Dieu Parfait, source de toute qualité et de toute perfection. Dieu se connaît Lui-même, en Lui-même, par Lui-même, d’une connaissance qui constitue le secret inépuisable et ineffable de la vie divine, et qu’Ibn ‘Arabî appelle l’effusion très-sainte (al-fayd al-aqdas). Mais Dieu désire partager la connaissance qu’il a de Lui-même : « J’étais un Trésor caché (kanz maknûn) et J’ai désiré être connu. Alors J’ai créé le monde1 ». A l’origine de la création se trouvent donc le vouloir d’amour (irâdah) et la connaissance (ma‘rifah). « Car la vision qu’à l’être de lui-même en lui-même n’est pas pareille à celle que procure une autre réalité dont il se sert comme d’un miroir (mir’âh) : il s’y manifeste à lui-même sous la forme qui résulte du “lieu” de la vision »2. Aussi Dieu dit-il dans le Qur’ân : « Je n’ai créé les hommes et les jinns que pour qu’ils M’adorent »3. Le secret de la création du monde et de la Prophétie qui l’éclaire résident donc dans l’adoration qui est, selon le commentaire de Ibn ‘Abbâs4, connaissance de Dieu par la reconnaissance que nous sommes serviteurs et que c’est bien Lui le Seigneur. Cette connaissance de Dieu par Dieu à travers l’adoration que les créatures Lui portent est appelée l’effusion sanctifiée (al-fayd al-muqaddas). Mais les possibles connus (mumkinât ma‘lûmât) de toute éternité par la Science de Dieu, qui constituent les entités immuables (al-a‘yân ath-thâbitah), n’existent pas. Ils sont dans la non-existence (‘adam). Par Miséricorde (rahmah). Dieu, l’Etre absolu (al-Wujûd), les délivre alors de leur état de permanence non-existante (thubût) pour les amener à l’existence (wujûd). Si le même mot désigne, dans la doctrine du Soufisme, l’Etre absolu et l’existence qui est le « mode d’être » relatif des choses, c’est parce que tout ce qu’elles ont d’être leur vient de l’Etre. Ibn ‘Arabî appelle Expir du Tout-Miséricordieux (nafas ar-Rahmân) le Souffle miséricordieux de nostalgie amoureuse qui relâche l’état de « contraction » dans lequel se trouvent les possibles. L’Expir porte l’ordre initial (al-amr), « Sois (kun) ! », qui est la semence du monde (al-habbah), dans les réceptacles (qawâbil) des entités conçues par Dieu. Mais ces réceptacles ne sont eux-mêmes que le résultat de la connaissance divine des possibles par l’effusion très-sainte. C’est ainsi que Dieu donne l’être (al-wujûd) aux entités. L’être est, selon l’étymologie du mot arabe, ce que l’on « trouve » (wajada). En fait, puisque Dieu seul est, l’on ne « trouve » jamais les choses, mais l’Etre seul sous des présences (hadrah) différentes. Et « trouver l’Etre » est, par nature, une « extase » (wajd, dans le vocabulaire technique du Soufisme), selon une hiérarchie de degrés de béatitude. Dieu seul est l’Etre nécessaire, le Réel (al-Haqq). Les choses n’ont leur être relatif que par « emprunt ». Elles sont contingentes et auraient pu ne pas être si telle avait été la volonté de Dieu. Dieu donne l’être aux entités et les fait ainsi « sortir » de la non-existence. Il est « Celui qui donne la prépondérance » (al-Murajjih) à l’existence sur la non-existence. En fait, rien ne change pour les entités immuables subspecie aeternitatis. La création leur donne une origine temporelle du point de vue de l’existence, qui n’ajoute ni ne retranche rien à ce qu’elles sont dans leur permanence non-existante. En raison de Son Nom l’Apparent (azh-Zhâhir), Dieu manifeste Son Etre dans les lieux de manifestation (mazhâhir) des entités en leur empruntant leurs propriétés (âthâr), qui sont simplement des « prédispositions » (isti‘dâdât), des potentialités caractéristiques dans la connaissance divine de l’effusion très-sainte. Réciproquement, les entités se revêtent des attributs divins (çifât) lorsqu’elle sont amenées à l’existence, car toute réalité positive appartient à Dieu. La création est donc tout entière théophanie (tajallî ilâhî) : Dieu seul s’y montre à travers les voiles multiples des propriétés des choses. Sa’îd ad-Dîn al-Farghânî5 résume ainsi la vérité fondatrice de la manifestation : unicité de l’Etre (wahdat al-Wujûd), mais multiplicité de la Connaissance de Dieu (kathrat al-‘ilm). « Il n’y a rien dont les trésors (khazâ’in) ne se trouvent auprès de Nous ; Nous ne les révélons que selon une mesure connue (bi qadarin ma‘lûm) »6. La raison d’être de l’homme est l’adoration de Dieu, et le but ultime de l’adoration réside dans l’union avec Dieu. La nature de cette union doit être comprise en fonction des principes métaphysiques qui viennent d’être rappelés. Selon Abd ar-Razzâq al-Qâshânî7, « l’union (al-ittihâd) signifie le témoignage (shuhûd) de l’Etre du Réel Unique et Absolu (Wujûd al-haqq al-wâhid al-mutlaq), dans lequel toutes les choses existent en réalité. Ainsi toute chose est unie avec Lui, en voyant que tout ce qui existe a son être dans le Réel (mawjûdan bihi). En elle-même, elle n’est rien (ma‘dûman bi-nafsihi). Cela ne signifie pas que quelque chose ait une existence propre antérieure qui, par la suite, serait unie, car cela serait une absurdité ». L’union est obtenue par la rejonction (al-ittiçâl) qui « advient quand l’individu observe que son entité (‘ayn) est intimement liée à l’Etre de l’Un (al- Wujûd al-ahadî), tandis que, dans le même temps, il cesse de considérer le lien de son entité à sa propre existence (wujûdihi), et abandonne son attachement à cette dernière. Ainsi il est capable de voir le lien qui s’étend à travers l’existence, lui transmettant continuellement et sans cesse l’Expir du Tout-Miséricordieux, de sorte qu’il puisse continuer à exister en lui (yabqâ mawjûdan bihi) »8. La première présence de Dieu est al-hâhût, l’Ipséité, qui est la présence de l’Unité inconnaissable (al-Ahadiyyah) de l’Essence divine (adh-Dhât). La deuxième présence est al-lâhût, la Divinité, présence de l’Unicité (al-Wâhidiyyah) du Dieu personnel qui se manifeste. Elle est celle des Noms de Dieu. En fait, toute qualité positive de Dieu est un Nom divin. Mais la Loi révélée nous en propose certains de préférence à d’autres, et il nous faut accepter cet ordre providentiel par soumission aux convenances spirituelles (adab). Les Noms ont un sens (ma‘nâ) et une forme (çûrah). Leur sens est le Nommé (al-Musammâ) qui est Dieu. Leur forme fait référence à tel ou tel attribut (çifah). En fait, les Noms ont aussi une autre forme, littérale, qui est « avec nous, dans notre souffle et dans les lettres que nous combinons ». Ces formes littérales que nous pouvons prononcer constituent, selon Ibn ‘Arabî, « les noms des Noms divins, et ils sont comme les vêtements sur les Noms. Nous exprimons les Noms divins à travers les formes de ces Noms dans notre souffle (nafas). (...) Les formes des Noms divins par lesquelles Dieu se mentionne Lui-même dans Sa Parole sont leur existence à l’intérieur du Nom ar-Rahmân (le Tout-Miséricordieux) »9. Ces formes sont à l’intérieur du Souffle, ou Expir, du Tout-Miséricordieux. C’est pourquoi l’on trouve dans le Qur’ân : « Invoquez Allah ou invoquez le Tout-Miséricordieux (ar-Rahmân). Quel que soit le Nom que vous invoquiez, les plus beaux Noms Lui appartiennent (i.e. au Nom ar-Rahmân) »10. Quant aux sens des Noms, qui appartiennent au Nom Allah, ils sont en-dehors du contrôle de l’Expir. Selon une tradition prophétique, « Dieu a quatre-vingt-dix-neuf Noms, cent moins un. Il est impair et Il aime l’impair »11. Le Nom ar-Rahmân est celui qui fait référence aux formes des Noms. Quant au sens du Nom Allah, il est le Nom de la synthèse (ism al-jâmi‘) et désigne Dieu dans toutes les présences. Les Noms n’ont pas d’existence, si ce n’est à travers leurs propriétés. Dieu ne devient pas multiple à travers eux, de même qu’un seul homme peut être à la fois fils, époux et père, en fonction des relations qui le lient à autrui. Les Noms sont des relations (nisab) non-existantes entre la Réalité (al-Haqq) et la création (al-khalq). En effet, chaque entité n’est en fait qu’un ensemble de prédispositions (isti‘dâdât) à se revêtir de certaines qualités divines, et se trouve ainsi soumise aux Noms selon sa contenance particulière. Si la raison humaine bien conduite peut nous mener à l’affirmation de l’incomparabilité divine (tanzîh), seule la Révélation nous apporte l’affirmation paradoxale de la similitude divine (tashbîh), à travers les Noms. En effet, « les Noms divins sont l’isthme (barzakh) entre nous et le Nommé. Ils Le regardent puisqu’ils Le nomment, et ils nous regardent puisqu’ils nous octroient des effets attribués au Nommé. Ainsi ils font connaître le Nommé et ils nous font connaître »12. Ce lieu de connaissance où les entités se revêtent des attributs divins (at-takhalluq bi akhlâqi-Llâh) et où l’Etre (al-Wujûd) se qualifie des propriétés (âthâr) des entités est l’Expir du Tout-Miséricordieux. L’ésotérisme islamique appelle encore ce lieu d’échange le Nuage (al-‘amâ’). En effet, à la question : « Où était notre Seigneur avant qu’il ne crée la création (khalq) ? », le Prophète répondit : « Il était dans un Nuage, au-dessus et au-dessous duquel il n’y avait pas d’air (hawâ’) »13. Ce lieu, qui est la première des créations de Dieu, constitue encore, « le réel à partir duquel toute chose a été créée (al-haqq al-makhlûq bihi kullu shay’) », évoqué dans ce verset coranique : « Nous n’avons créé les Cieux et la Terre, et ce qui se trouve entre les deux, que par le réel (bi-l-haqq, ou le vrai, ou la Vérité) »14. Ce réel (haqq) est, selon la doctrine du Soufisme, la réalité intime du Prophète, ou réalité muhammadienne (al-haqîqat al-muhammadiyyah). Le Prophète nous apprend en effet : « J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’esprit et le corps »15. La réalité muhammadienne irrigue la création entière, et se manifeste à travers la succession temporelle des prophètes et des envoyé

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