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05/08/2020
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Le FBI a-t-il commandité l’assassinat de Malcolm X ?

Doctorant en islamologie et droit des religions à l’université de Strasbourg, Yannis Mahil poursuit parallèlement une recherche indépendante sur la vie et la pensée de Malcolm X. A l’occasion de la diffusion par Netflix d’une série documentaire consacrée à l’assassinat du leader afro-américain, Mizane.info a voulu en savoir plus sur les circonstances du meurtre de Malcolm X, sur l’identité des commanditaires et sur la postérité de son message en France. Entretien. 

Mizane.info : Quel regard portez-vous sur la série documentaire que Netflix a consacré à l’assassinat de Malcolm X ? Est-elle fidèle à la réalité des faits ?

Yannis Mahil : C’est un très bon documentaire sur le fond. Le principal protagoniste et artisan de ce documentaire diffusé en six épisodes, qui est afro-américain et de confession musulmane est l’un de mes amis et s’appelle Abderrahmane Muhammad. Il travaille depuis trente ans sur ce sujet. Un autre spécialiste de Malcolm X, Zak Kondo y intervient aussi. Il y a eu une vraie volonté d’aller chercher les informations chez ceux qui les possèdent, des proches de Malcolm X ou des connaisseurs.

Yannis Mahil avec Abdur-Rahman Muhammad.

Un travail de terrain a également été fait puisque le réalisateur s’est rendu dans le New Jersey là où se trouvaient les assassins de Malcolm X. Le documentaire a mentionné les noms des assassins au grand public qui ne les connaissait pas. Certains connaissaient le nom de Thomas Hayer, l’un des tireurs, condamné à 44 ans de prison, et que la foule avait arrêté le jour de l’assassinat. Mais pas le nom des quatre complices et notamment d’un autre tireur, William Bradley (Mustapha al-Shabbaz), mort en octobre 2018 et qui n’a pas été condamné. Le fait d’avoir exposé son nom a été une manière de rendre justice à Malcolm X. Depuis 1977, la police était au courant des noms de ces complices mais n’a pas ré-ouvert l’enquête.

Quelles sont les zones d’ombre de cet assassinat ? Edgar Hoover, l’ex-patron du FBI, a-t-il commandité l’assassinat de Malcolm X ?

Les cinq assassins de Malcolm X étaient tous membres de la Nation of islam. Mais pour les chercheurs qui ont travaillé sur cet assassinat, les services d’état américains (FBI, CIA, police) ont joué au minimum un rôle, soit en laissant faire, soit en étant beaucoup plus actifs. Malcolm X lui-même de son vivant accusait la Nation of islam de vouloir sa mort et était conscient qu’il gênait les autorités américaines et que ces dernières voulaient lui nuire. Quand il fut interdit d’entrée sur le territoire français, il avait vite compris que cela faisait suite aux pressions de Washington. Il y a par ailleurs effectivement une note très ambigüe d’Edgar Hoover où il demande au FBI de « faire quelque chose à propos de Malcolm X » ce qui a donné lieu à diverses interprétations indiquant qu’il s’agissait d’un ordre déguisé de l’éliminer pour les uns ou de le neutraliser en tant que militant sans forcément aller jusqu’à l’assassinat pour les autres.

Le patron du FBI Edgar Hoover (à gauche).

Beaucoup de documents du FBI n’ont pas été déclassifiés. Nous savons que Malcolm X était sur écoute et sous surveillance dans ses déplacements et ses voyages. De nombreuses personnes de la Nation of islam étaient des agents doubles, des taupes au service de la police. La police était au courant des menaces qui pesaient sur lui et n’a rien fait pour le protéger.

Vous dites que la police n’a rien fait pour le protéger mais Malcolm X avait souhaité qu’aucun contrôle d’arme ou de fouille ne soit effectué à l’entrée de la salle de bal où il devait prononcer son dernier discours…

Oui c’est vrai, mais ce sont deux choses différentes. A l’extérieur de la salle de bal, dans la rue, il y avait un effectif policier très en-deçà de ce que la situation exigeait et ce sous-effectif a été décidé par la police. A l’intérieur de la salle et à l’entrée, Malcolm X avait exigé que tout le monde puisse rentrer sans être fouillé. Cette décision avait surpris ses proches et notamment ceux chargés de sa sécurité qui n’ignoraient pas les risques d’assassinat. Cette décision de Malcolm X a été diversement interprétée elle-aussi. On y a vu la volonté spirituelle de Malcolm X d’accepter sa destinée car il se savait condamné et avait lui-même déclaré qu’il était un homme mort, un homme en sursis. On y a vu aussi sa volonté de protéger ceux qui habituellement intervenaient sur scène avec lui. Il leur a demandé d’aller au fond de la salle, ce qui a fait de lui l’unique cible des tireurs. D’autres enfin ont évoqué le fait que Malcolm X souhaitait instaurer un climat de confiance pour son public.

Que sait-on sur les taupes de la Nation of islam ?

Il y avait des agents et un en particulier dont parle le documentaire. Ces personnes n’ont jamais été interrogées au cours de l’enquête alors qu’elles étaient sur place et qu’elles pouvaient identifier les tueurs. Les taupes étaient dans la Nation of Islam mais aussi dans l’OAAU (organisation de Malcolm X), et le garde du corps de Malcolm X présent lors de son assassinat et qui travaillait pour le FBI, Gene Roberts, était membre de l’OAAU.

A la lumière de ce que nous savons aujourd’hui, peut-on explicitement affirmer que les services d’état américains sont directement impliqués dans cet assassinat ?

Je crois qu’on peut le dire, oui. Quand on sait que le principal tueur a été identifié très tôt par le FBI et n’a pas été arrêté ou condamné. Sur les cinq complices, un seul a été condamné. Il semblerait qu’à l’exception de Hayer, ils soient tous morts aujourd’hui, même si j’ai des doutes pour l’un d’eux. Ces gens-là ont visiblement bénéficié d’une protection au plus haut niveau ce qui explique qu’ils n’aient jamais été inquiétés par la justice ni été interrogés par la police.

S’agit-il d’un assassinat à un seul commanditaire, c’est-à-dire des services d’état agissant via des agents infiltrés au sein de la Nation of islam (NOI), ou bien d’une opération conjointe de la NOI avec ces services américains ?

Les deux. Il y a eu, à un moment donné, un intérêt commun entre la Nation of islam et les services d’état américains, celui d’éliminer Malcolm X. Et d’une manière ou d’une autre, des personnes liées à la police, au FBI, à la CIA ont fait en sorte que l’assassinat de Malcolm X soit possible.  Comment la jonction s’est faite ? On l’ignore. Tout ce qu’on sait, c’est que plusieurs membres de la NOI étaient devenus des indics du FBI. L’un des pires ennemis de Malcolm X, John Ali, un membre de la NOI que je soupçonne d’être l’un des commanditaires de son assassinat, a été interviewé dans la série de Netflix. Le FBI a utilisé ce type d’individu pour aggraver le conflit entre la NOI et Malcolm X afin d’intensifier la haine et amener progressivement à une logique de meurtre.

A la fin de sa vie, Malcolm X a rencontré Martin Luther King, et selon certaines sources, les deux hommes s’étaient mis d’accord sur un rapprochement politique des organisations afro-américaines, rapprochement dont on dit qu’il sema la panique dans les services d’états. Doit-on comprendre que ce rapprochement a été la cause véritable de l’assassinat de Malcolm X, qui sera lui-même suivi trois ans plus tard de l’assassinat de Martin Luther King ?

Malcolm X avec Martin Luther King.

C’est l’une des raisons mais pas la seule. Quand il était membre de la NOI, Malcolm X avait une véritable vision politique, et pas seulement religieuse, de l’engagement. La NOI, tout en ayant un discours anti-système, boycottait les luttes des droites civiques, les actions de mobilisations, manifestations, grèves, etc. Malgré cela, Malcolm X avait commencé à nouer des liens avec des membres du mouvement pour les droits civiques. Il avait lui-même participé à des grèves, des manifestations. La grande manifestation de 1963, il l’avait critiqué mais il s’y était rendu considérant que c’était un événement pour les afro-américains. Malcolm X était très critique envers Martin Luther King jugeant que son discours était trop soft, trop dans le compromis. Il lui arrivait de l’appeler Oncle Tom. A contrario, beaucoup de militants des droits civiques trouvait le discours de Malcolm X trop radical et extrémiste. Par la suite, Malcolm X a quitté la Nation of islam et a évolué dans son discours. Il devient plus indépendant, fait son pèlerinage à La Mecque et en revenant, prononce un discours où il dit avoir évolué dans sa vision des choses et considère qu’il est important de travailler avec les leaders des droits civiques dont Luther King. Les deux hommes se sont dans ce cadre rencontrés une seule fois. Quand Luther King était en prison, Malcolm X avait rencontré sa femme et lui avait dit en substance : « Votre mari et moi nous n’avons pas les mêmes méthodes mais nous avons le même objectif, nous sommes donc complémentaires ». Malcolm X a été plusieurs fois invité par des proches de Luther King à participer à des meetings dans le sud, la dernière année de sa vie (fin 1964/début 1965, ndlr). Malcolm X était donc devenu en quelque sorte plus modéré et plus radical à la fois. Plus modéré dans sa relation aux autres mouvements afro-américains et sur la question raciale, en annonçant être prêt à collaborer avec des Blancs. Et en même temps, il avait gardé une vision révolutionnaire et estimait que si des Noirs étaient attaqués avec des armes, il était légitime pour eux de se défendre avec des armes, etc. Ce qui inquiétait les autorités est qu’il puisse séduire la branche la plus radicale du mouvement des droits civiques. Son habileté intellectuelle lui permettait déjà d’être respecté y compris par ceux qui au sein de la bourgeoisie noire n’avaient pas les mêmes idées que lui.

Un procureur du district de Manhattan, Cy Vance, vient de rouvrir l’enquête sur la mort de Malcolm X. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cette réouverture arrive un peu tard. Elle aurait pu survenir en 1977 lorsqu’il y a eu des révélations sur les noms des complices de Hayer. Il est dommage d’avoir attendu que la plupart des protagonistes de cette histoire meurt pour rouvrir l’enquête. Pour autant, cela peut s’avérer une démarche utile pour récolter de nouvelles informations. J’ai discuté avec l’une des filles de Malcolm X et elle m’a confié que ses proches, même s’ils n’étaient pas naïfs, étaient satisfaits que la justice américaine rouvre l’enquête sur l’assassinat de Malcolm X.

Yannis Mahil avec Ilyasah Shabazz, la fille de Malcolm X.

Très vite, Malcolm X est devenu une icône après sa mort, le symbole du courage politique, de l’audace, de l’authenticité, du franc-parler et de l’intégrité des opprimés face à l’oppresseur. Mais trop souvent, c’est une identification de type narcissique que l’on observe dans cet engouement pour sa figure, réduite à une phraséologie radicale dénuée de réelle portée politique. Partagez-vous ce constat ? Quel est au-delà l’héritage de Malcolm X, sa postérité et son influence en France ?

Je suis en partie d’accord avec votre constat. Malcolm est une icône et un symbole très apprécié. Il suscite la fascination. Il a inspiré aux gens la confiance en eux-mêmes la volonté de s’instruire. En France, et on peut le regretter, on connait très peu la vie et la pensée de Malcolm X, et les enseignements qui peuvent en être tirés. Certains ont vu le film de Spike Lee avec Denzel Washington. Ce film a favorisé la connaissance de Malcolm X dans une certaine mesure, mais le film est romancé et ne donne que certains éléments. Il y a aussi l’autobiographie co-écrite avec Alex Halley mais elle n’est plus éditée depuis 1992. Cette autobiographie avait permis de se familiariser avec Malcolm X. Les nouvelles générations sont encore moins familières de sa vie et de sa pensée.

Que faudrait-il retenir du message de Malcolm X ? En quoi peut-il encore nous dire quelque chose aujourd’hui ?

C’est l’un des axes sur lequel je travaille et qui aboutira je l’espère à une publication dans environ deux ans. Pour les populations issues de l’immigration postcoloniale et/ou de confession musulmane, les enseignements sont nombreux. On sait que depuis longtemps, ces populations subissent un discours institutionnel de marginalisation relayé par certains décideurs ou influenceurs. Il s’agit d’un discours d’infériorisation des cultures, de la religion. La même chose existait à l’époque de Malcolm X vis-à-vis des Noirs et lui-même a cassé ces codes en leur disant : « Vous devez être fiers de vous-mêmes. Vous êtes les héritiers de grandes civilisations, de peuples qui ont accompli de grandes choses ». Il a redonné estime de soi et confiance en soi à sa communauté. C’est une chose très importante. Quand on voit que certains tiennent des discours méprisants sur leurs communautés et prônent une attitude assimilationniste par complexe d’infériorité, rien n’a changé sur ce point. Autre élément essentiel : quand Malcolm X était à la NOI, l’un de ses chevaux de bataille était le développement économique de la communauté afro-américaine. Il ne suffisait pas de militer, il fallait créer des entreprises et que cette dynamique de réussite personnelle s’inscrive dans une vision de solidarité collective.

Il y a eu aussi un Malcolm X de la rupture et du sécessionnisme racial…

Ce sécessionnisme, il l’a défendu au sein de la NOI qui disait que les Noirs ne peuvent pas vivre avec les Blancs car ces derniers créent de la ségrégation et nous oppriment, la seule solution étant de créer sa propre société. Malcolm X va ensuite évoluer et dire : « Non, on peut tout à fait vivre dans la société américaine et agir avec les autres mais il faut être autonome intellectuellement, politiquement et économiquement. » Et il citait l’exemple des Chinois, des Italo-américains et des Irlandais s’interrogeant : « Comment se fait-il qu’ils investissent de l’argent dans leurs communautés, et cet argent profite à leurs communautés, alors que l’argent investi par les Noirs va à d’autres ». Malcolm X n’était plus séparatiste, il n’était pas non plus intégrationniste, mais il se situait entre les deux.

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