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jeudi 20 juin 2024

Muhammad Hamidullah : la contribution des musulmans méditerranéens à l’histoire 1/2

La science historique a été très tôt adoptée par les savants musulmans selon des critères méthodologiques très stricts. Le savant indien musulman Muhammad Hamidullah nous retrace les grandes lignes de leur contribution dans un article en deux parties extrait de la Revue de l’occident musulman et la méditerranée, publié par Mizane.info.

La Méditerranée a été, pendant de longs siècles, un lac musulman – elle l’est encore en partie aujourd’hui l’Afrique septentrionale depuis l’Egypte jusqu’au Maroc, l’Andalousie, la Provence, l’Italie du Sud, les Balkans, la Turquie, la Syrie, le Liban, sans parler de la Palestine, viennent immédiatement à l’esprit.

Les Arabes étaient un peuple méditerranéen déjà avant l’Islam. Les Amalécites, originaires du Yémen, se trouvaient en Palestine dès avant Moïse. Du temps de St-Paul, il y avait des rois arabes dans une région aussi septentrionale que Damas (cf. II, Cor. XI, 32). Les Ghassan se sont substitués aux d’Uj’um dans la même région, à l’époque de Décius du troisième siècle. (cf. Ibn H’abib, al-Muh’abbar, 370-372).

L’Islam s’est solidement installé en Palestine déjà du vivant du Prophète Muhammad (569-632) Non seulement Ailah (Eilat), mais même Jarba et Adhruh (au delà de Ma’an) avaient conclu des pactes avec le Prophète, pour se rattacher à l’Etat musulman (Hamidullah, Documents sur la Diplomatie musulmane à l’époque du Prophète et des Khalifes orthodoxes, N° 18-20).

De même, le gouverneur byzantin de Ma’an et de Balqa’ avait embrassé l’Islam, si bien qu’Héraclius le punit de mort par crucifixion, pour cette « trahison ». (Le même n° 24; Ibn Hicham, 958; Ibn Sa’d, 1/ii, 31), Nos auteurs parlent de la conversion d’un certain prince ghassanide de Damas, à l’Islam, à la même époque.

Abu Bakr et ‘Umar, qui succédèrent au Prophète, achevèrent l’Islamisation de la Méditerranée depuis la Syrie jusqu’à la Libye: le 3 calife, ‘Uthman occupa même une partie de l’Andalousie, en l’an 27 H./647, comme nous l’assurent at-Tabari (Tarikh, 1, 2817), al-Baladhuri (Futih. 408), Gibbon (Decline and Fall of the Roman Empire, V. 555) entre bien d’autres.

L’Islam naquit à la Mecque en 609 (et non 610, cf. à ce propos ma communication au Congrès International des Orientalistes à Ann Arbor, publiée intégralement dans le Pakistan Historical Society Journal, 1968, XVI, 1-18, 213-219, sous le titre « The Nasi », the Hijrah Calendar and the Need of Preparing a New Concordance of the Hijrah and Gregorian Eras » and « The Concordance of the Hijrah and Christian Eras for the Life-Time of the Prophet »; puis les deux dans l’Islamic Review, Woking, 1969, LVII, February, p. 6-12).

On sait que les Mecquois avaient obtenu des chartes, de Léon ler, souverain byzantin, pour pouvoir fréquenter les marchés de la Syrie-Palestine, et ils allèrent parfois jusqu’à Ankara. (cf mon article dans les Mélanges Massignon, 11, 293-311, sous le titre « Al-Ilaf ou les rapports économico diplomatiques de la Mecque pré-islamique »: pour Ankara, voir Ibn Sa’d, l/i, p. 43, ligne 17).

Ce sont ces Mecquois qui se sont mis à la tête des Arabes, pour régner sur la partie méditerranéenne des trois continents, et pour diriger le mouvement intellectuel des Musulmans de cette région. Pour mieux apprécier leur contribution lors de l’Islam, il serait utile de rappeler leurs notions historiographiques d’avant l’Islam.

L’histoire à la Mecque

Deux faits retiendront surtout notre attention : La Cité-Etat de la Mecque avait un Conseil de Dix oligarches héréditaires, pour gouverner la ville. Un de ces « ministres » occupait les fonctions de « safir-munifir ».

Ibn al-Kalbi (voir mon ouvrage Le Prophète de l’Islam, sa vie et son oeuvre, 11, 527) précise à ce propos que « s’il y avait une guerre entre les Mecquois et les étrangers, on l’envoyait comme représentant plénipotentiaire pour toute négociation; et s’il y avait une contestation ou une étude comparative des mérites avec une autre tribu, c’est toujours lui qu’on envoyait comme avocat, et l’on acceptait tout ce qu’il acceptait ».

Ce haut fonctionnaire devait donc connaître bien l’histoire de son peuple ainsi que celle des autres Arabes, pour s’acquitter de sa tâche; et il était, pour ainsi dire, le ministre de l’histoire nationale et internationale, à la Mecque.

Deuxième fait. Ibn Hicham (p. 191 et 230) rapporte que toutes les fois que le Prophète s’adressait aux assemblées des Mecquois, et qu’il leur racontait les histoires des anciens prophètes, un certain an-Nad’r ibn al-H’arith lui succédait pour leur raconter les récits des rois de la Perse et les exploits légendaires de Rustam et d’lsfandyadh (sic), puis leur disait: « En quoi Muhammad est-il meilleur que moi? Il ne raconte que les contes des anciens qu’il a écrits comme j’ai écrit ces autres histoires« .

On apprenait en outre de longues chaînes généalogiques, avec des données biographiques; et lors des veillées nocturnes dans leurs clubs, on parlait aussi des atyam al-‘arab, récits des guerres tribales des Arabes en général.

Apport coranique

Le Coran est plein d’allusions à l’histoire ancienne des prophètes, des rois et des peuples. On sait que l’Islam ne se déclare point comme une religion nouvelle, mais seulement comme la rénovation de la religion éternelle, apportée par Adam et d’autres prophètes après lui. Le résultat est que le Coran a inculqué à l’esprit des Musulmans la notion de la continuité et de l’universalité de la Religion.

Le Coran (1,1) parlera de Dieu comme « Seigneur des mondes », et jamais de « Dieu des Arabes », ou même « Dieu des Musulmans ». Comme nous allons le voir, lorsque les Musulmans entreprendront les toutes premières tentatives de rédiger leur histoire, il la commenceront non pas par Muhammad, mais par Adam, Noë, Abraham, Moise, Jésus etc. qui seront leurs prophètes et non pas des étrangers.

Début de l’historiographie

Le Hedjaz était un pays illettré. Islamisé par le Prophète, le peuple devait s’occuper tout d’abord du seul livre disponible dans leur langue, le Coran, en le commentant, et du Hadith. Nous avons vu que le Coran est riche en allusions historiques, et ses commentaires devaient développer ces thèmes.

Le Hadith, c’est-à-dire le récit de ce que le Prophète a dit, fait ou toléré, devait être codifié par les témoins de la première heure, et ils n’y ont pas manqué. Plusieurs Compagnons du Prophète ont commencé à rédiger quotidiennement ce qui leur semblait important dans le comportement du maître; beaucoup plus nombreux sont ceux qui y ont pensé après la mort du Prophète.

Dans l’état actuel de nos connaissances, non moins d’une cinquantaine de Compagnons ont rédigé par écrit leurs mémoires sur le Hadith. Qu’est-ce que le H’adith sinon l’histoire du début et de la base de l’Islam. Le plus grand spécialiste du Hadith, al-Bukhari nomme son recueil « Court et authentique recueil, avec indication exhaustive des sources, sur les affaires de l’envoyé de Dieu et de son époque ». Nous n’en parlerons pas davantage ici. (Voir en général, A’zami, Studies in Early Hadith Literature).

Les toutes premières tentatives des Musulmans méditerranéens pour l’historiographie nous montrent un but plus utilitaire que scientifique. Ainsi nous parle al-Mas’udi:

« L’usage constant de ce prince (le calife Mu’awiya) était de donner cinq fois audience dans l’espace de 24 heures… à l’appel de la prière de nuit, il se rendait à la mosquée, et après cette prière on laissait entrer ses courtisans, ses favoris, ses vizirs et les officiers de sa maison. Les vizirs travaillaient avec lui, pendant les premières heures de la nuit. Un tiers de la nuit était consacré à la lecture de l’histoire (ancienne) des Arabes, de leurs journées célèbres; à celles des peuples et des rois étrangers, de leur politique et de leur biographie, leurs guerres, leurs stratagèmes, leur système de gouvernement, en un mot, tout ce qui forme l’histoire du passé. Puis on lui apportait… (le repas). Après quoi, il allait dormir pendant un tiers de la nuit. A son réveil, il se mettait sur son séant, et se faisait apporter les archives renfermant les biographies des rois, leur histoire, leurs guerres, les secrets de leur politique : des pages (= fonctionnaires) étaient spécialement chargés de cette lecture, ainsi que de la conservation de ces documents. Chaque nuit il écoutait plusieurs fragments d’annales et de recueils historiques ou politiques. Ensuite il allait réciter la prière du matin… » (Prairie d’or, V, 73-78).

Ce même calife avait fait rédiger l’histoire des antiquités yéménites par le plus grand connaisseur yéménite de l’époque, Abid ibn Charyah. Il s’agit évidemment de l’histoire pré-islamique de la région la plus civilisée de l’Arabie, dont certains rois avaient pu étendre leur empire jusque dans l’Iraq et la Syrie, aux dépens des empires sassanide et byzantin. (Cf. Olinder, The Kings of Kinda of the Family of Akil al-Murar, Lund, 1927).

Universalité et continuité

Ibn Ishaq (m. 151 H./768), natif de Médine mais qui a parfait sa formation intellectuelle en Egypte, nous donne une nouvelle dimension islamique. Quand le calife abbaside al-Mansur lui demanda de rédiger une histoire pour que le prince héritier puisse s’instruire, l’auteur apporta quelque temps après un trop gros volume, intitulé « Le livre du début de la création, des prophètes, de la mission de Muhammad et de ses guerres ainsi que des califes ».

En effet ce fut une histoire depuis Adam jusqu’à l’époque d’al-Mansur lui-même. Le calife prit le livre pour le mettre dans la bibliothèque royale, puis de dire à l’auteur. « Mon fils ne lira pas ça, rédige un abrégé ». Ce qui fut fait. (cf mon article « Muhammad ibn Ishaq the Biographer of the Prophet », dans Pakistan Historical Society Journal, 1967, XV. 79-100).

Nous voyons ainsi que pour un historien musulman, l’universalité et la continuité étaient des préoccupations fondamentales, chose qui ne sera jamais perdue de vue par ses successeurs. Ainsi at-Tabari, qui commencera sa monumentale « Histoire des prophètes et des rois » par la discussion de la notion du temps, pour la faire suivre de la description de la création depuis avant Adam. Il a consacré tout un volume de cet ouvrage aux rois de l’Iran, avant de parler de la naissance de Muhammad.

On poussera cet universalisme de plus en plus loin, avec l’accumulation chaque jour plus grande des connaissances. Déjà al-Masrudi dépasse at-Tabari de loin. Quant à Rachiduddin Khân, il parlera non seulement des prophètes et des califes, mais aussi des papes, des souverains de Rome, de Byzance, de l’Iran, de la Chine, de la Mongolie, et tout cela sur la base des sources en provenance des pays visés. Il y eut même des illustrations des souverains, dans cet ouvrage qui est en cours de publication.

Assurance de l’authenticité

L’histoire ne doit pas être légende, encore moins roman inventé de toutes pièces par l’imagination de l’auteur. Dans l’antiquité, on faisait foi à l’auteur. Demander la preuve d’une affirmation, ce fut jadis le monopole des tribunaux de justice.

L’orientaliste allemand Spengler qui s’est beaucoup occupé des sources citées par les écrivains musulmans et qui a édité le ms d’al-la’abah sur le sujet par Ibn Hajar d’Ascalon semble être le premier en Occident à constater que les Musulmans ont été les premiers à appliquer ce principe à l’histoire aussi.

Et c’est le fait le plus saisissant chez eux. Car ils ne décrivent pas un fait en sa totalité, dans un paragraphe, comme la suite ininterrompue des éléments constitutifs de ce fait, mais comme le dossier d’un juge de tribunal, qui enregistre chaque témoignage séparément.

En effet, les histoires d’Ibn Ish’aq, d’At-Tabari et d’autres comportent une suite d’innombrables récits, chacun de quelques lignes seulement, et chacun précédé d’une citation exhaustive des sources: non seulement le nom du maître (ou rapporteur) dont notre auteur a reçu la connaissance d’un fait, mais les sources de ce maître et les sources antérieures jusqu’au témoin oculaire de l’événement.

Si un Compagnon du Prophète racontait un fait à ses élèves, il lui suffisait de dire: j’ai été présent quand le Prophète a dit ou fait ou tacitement approuvé tel fait.

Mais dans la deuxième génération, le maître disait : J’ai entendu tel Compagnon du Prophète disant qu’il avait entendu le Prophète dire telle et telle chose (et non pas simplement: Le Prophète a dit…). Dans chaque génération suivante, la chaîne des narrateurs successifs grandissait. Chez at-Tabari, auteur du 3° siècle de l’Hégire, il y a normalement six à sept noms dans la citation des chaînes des narrateurs de chaque récit de quelques lignes,

De très bonne heure, on commença la rédaction des dictionnaires biographiques des narrateurs, précisant surtout l’époque du savant, les noms de ses maîtres ainsi que de ses élèves, puis, s’il avait eu bonne mémoire, s’il était réputé homme digne de confiance, et scrupuleux non seulement en matière de science mais aussi dans le comportement de sa vie en général, bref tout ce qui est nécessaire pour contrôler l’authenticité de la chaîne même des narrateurs successifs et continus, laissant le soin de la critique littéraire au lecteur; on indiquait aussi s’il y avait, ou non, anachronisme ou contradiction avec les autres récits sur le même sujet, et ainsi de suite.

En effet, il arrive que des historiens comme at-Tabari et autres citent plusieurs récits différents, et parfois même contradictoires, en donnant ensuite leur propre avis. Tout est distinct, et le lecteur sait quoi vient de qui.

Muhammad HAMIDULLAH

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