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jeudi 30 novembre 2023

Al Faruqi : comment raconter l’histoire ?

Comment faut-il raconter l’histoire ? Sur quelles bases épistémologiques repose la science historique et quelles sont ses limites ? Le philosophe palestinien Ismaïl al Faruqi répond à ces questions dans un texte publié par Mizane.info en partenariat avec Islam actuel.

Ecrire et raconter l’histoire d’une civilisation et de l’humanité, ce n’est pas un exercice « neutre » qui consisterait simplement à raconter des faits et des dates. En écrivant et en racontant, on sélectionne des faits et on en disqualifie d’autres ; on fait le choix moral et politique d’en considérer certains comme importants et d’autres comme ne méritant pas notre attention ; on pose une communauté humaine au centre et les autres à la marge ; on valorise et on dévalorise, en fonction du système de valeurs de l’époque à laquelle on appartient ; on évalue l’histoire d’une communauté ou d’une époque en fonction d’une croyance sur le temps, l’évolution et le progrès… Bref, écrire et raconter l’histoire n’est pas naturellement un acte neutre et objectif.

D’ailleurs, il y a une façon bien moderne de raconter celle de l’occident et celle de l’humanité. On pourrait résumer la façon moderne d’écrire et de raconter l’histoire selon 3 grandes caractéristiques :

1.L’Histoire n’a pas de signification morale ou religieuse. Il n’y a pas de Révélation divine qui viendrait éclairer le sens de l’Histoire humaine. L’Histoire n’est qu’une longue suite d’évolutions qui tendent vers un progrès.

2.Seul le changement a de la valeur et mérite d’être raconté. Le permanent n’a pas de valeur, c’est un manque de changement.

3.L’occident est au centre du monde, a le monopole de la vérité, du bien, du progrès et de la civilisation. Les autres civilisations n’ont de valeur que marginale, dans la mesure où elles font « comme l’occident ». Tout ce qui diffère de l’occident moderne est une sorte de « sortie de l’Histoire et de la civilisation ». Tout se passe comme si l’occident moderne a tout inventé en matière de sciences naturelles et humaines, de techniques et de civilisation.

La version moderne ethnocentrée et matérialiste de l’Histoire, c’est, en fait, une version laïcisée où le sens n’est plus révélé mais donné dans les faits, par l’intermédiaire du plus fort qui a le pouvoir d’interpréter et de dire « les faits » ; où le salut est remplacé par le Progrès technico-scientifique, et par le plaisir ici et maintenant ; où le Sauveur n’est plus le Christ mais l’occident qui se sacrifie pour l’humanité pour lui apporter le progrès, la démocratie, le développement industriel et la civilisation ; où la Fin des temps est remplacée par la fin de l’Histoire, où l’occident est au sommet du progrès et de la civilisation humaine.

    Cette façon moderne d’écrire et de raconter l’Histoire devient une pratique courante au 18e siècle dans l’Europe des Lumières. Elle est théorisée dans la philosophie de Hegel et dans le matérialisme historique de Marx.

    Cette façon biaisée de raconter l’Histoire se retrouve dans toutes les disciplines universitaires : dans l’histoire des sciences et des techniques, dans l’histoire de l’urbanisme, dans l’histoire des idées et des institutions politiques, dans l’histoire de l’art et de la littérature, etc.

    Les implications historiques du tawhid

    D’habitude, on raconte l’histoire humaine en se basant sur des « faits ». Tout se passe comme s’il n’y avait pas d’unité de la famille humaine dont on parle. L’histoire, comme discipline universitaire, voit et raconte l’histoire humaine selon une perspective ethnocentrée, occidentale et moderne, matérialiste et relativiste.

    En anthropologie, on fait la même erreur : on analyse des tribus et des cultures selon une perspective particulariste, comme s’il s’agissait de « races » humaines radicalement différentes, comme s’il n’existait rien de commun d’une personne et d’une communauté à une autre. Cette façon d’étudier l’histoire et l’anthropologie se trompe sur trois grands principes épistémologiques que le tawhîd vient rappeler : l’unité de la famille humaine, l’unité du monde et l’unité de la connaissance.

    Ainsi, par exemple, on va raconter « l’histoire de l’Algérie » en racontant des « faits » : la naissance de « l’Algérie » comme Etat-nation, le drapeau, l’hymne nationale, « la guerre d’Algérie »… Et pourtant, ces « faits » sont biaisés. Tout d’abord, cette façon de raconter l’histoire fait de l’Algérie une histoire « à part », « particulière ». C’est une façon nationaliste de raconter l’histoire. Ensuite, cette façon de raconter l’histoire est biaisée par le regard du dominant – du colon français – qui écrit l’histoire officielle.

    En effet, la France coloniale a colonisé les mots pour parler des « événements de l’Algérie ». Dire « la guerre d’Algérie », c’est fausser la réalité de ce qui s’est passé. Lorsque l’histoire officielle retient le mot « l’Occupation allemande », elle choisit bien ses mots. Elle dit « Occupation » et non pas « colonisation ». Pourquoi ?

    Pourtant, la différence n’est pas claire car dans les faits, la France occupée est une France qui n’est plus maître de son destin, de ses ressources humaines et naturelles ; c’est une France où règne la loi du plus fort et de l’arbitraire ; où l’administration est commandée par l’occupant ; où les tortures et les massacres à grande échelle sont banalisés comme des formes de « gouvernement »…

    La France occupée ressemble à tout pays colonisé. Pourquoi l’histoire officielle retient-elle le mot « Occupation » et non pas « colonisation » ? Le choix semble difficilement défendable sur le plan intellectuel et du point de vue des sciences politiques.

    Ensuite l’histoire officielle dit « allemande » en ce sens que dans le nom de « l’événement », elle choisit de le rattacher au coupable : l’Allemagne.

    Mais pour parler de l’Algérie, elle choisit de parler de « guerre d’Algérie », comme si les algériens s’étaient battus contre eux-mêmes, comme si la France n’avait été là que pour « pacifier » les divergences entre arabes et avec les kabyles…

    Cette façon de raconter les « faits » n’est pas que factuelle : elle est structurée et biaisée par l’idéologie coloniale : « civiliser les barbares » et exploiter les ressources humaines et naturelles des autres.

    Elle n’est pas universelle : on n’emploie pas les mêmes règles pour nommer et catégoriser les faits passés. Elle nie l’unité de la vérité et l’unité de la famille humaine et donc l’égale dignité de chacun.

    Et face à cette façon biaisée de raconter l’histoire de l’Algérie, il ne suffit pas que l’Algérie dise : « Nous aussi, nous avons notre version de l’histoire ». Il ne suffit pas que chacun ait « sa » version de l’histoire et de la réalité, selon qu’il soit dominant ou dominé.

    L’unité de la connaissance appliquée à l’histoire implique de la raconter à la lumière de la diversité humaine selon des règles éthiques et épistémologiques universelles. Dans ce cas précis, elle implique d’appliquer les mêmes règles de nommage pour qualifier la domination française de l’Algérie et la domination allemande de la France.

    Par ailleurs, adhérer au Tawhîd ne veut pas dire ne s’intéresser qu’à « l’histoire musulmane ». C’est plutôt un « principe de l’histoire », ou encore un principe méthodologique qui éclaire sur la façon juste et universelle de raconter l’histoire particulière et générale.

    En effet, le Tawhîd implique de regarder l’histoire humaine non pas sous un angle nationaliste ou particulier mais de façon universelle, en prenant au sérieux l’unité de la vérité et l’unité de la famille humaine.

    Le principe d’unité de l’humanité implique que le sens de l’Histoire est le même pour tous. Il n’y a pas d’humanité « à part ». Il implique d’observer, d’étudier et d’évaluer les croyances et les pratiques humaines selon les mêmes valeurs et avec la même objectivité. Il implique d’aborder cette discipline avec modestie, car toute civilisation est mortelle, faillible ; elle peut être exemplaire par moments et injuste à d’autres.

    A travers toutes les histoires particulières des différentes communautés humaines, qu’y a-t-il de commun ? A travers toute la diversité des cultures et des histoires, qu’est-ce qui fait l’unité de la famille humaine ?

    Le Coran raconte des faits historiques au sujet d’une diversité de communautés humaines. Mais pas de façon particulariste, communautariste, nationaliste ou relativiste. Les faits racontés ne doivent pas distraire le lecteur. Les faits sont mis en perspective selon la grande vérité que l’on doit retenir de l’histoire de la famille humaine.

    En effet, à travers la diversité des histoires que raconte le Coran, il y a toujours la même grande Histoire qui se joue : la raison d’être de la vie de l’être humain sur terre ; la grande Invitation (Da’wah) à vivre selon la volonté de Dieu, c’est-à-dire selon la justice et la sagesse, au lieu de se laisser corrompre par ses passions, par la tradition, par les superstitions et par les rapports de force.

    Toutes les petites histoires, tous les événements, ceux qui touchent les autres ou qui nous touchent, sont un signe dans la grande Histoire de ce qui est commun à tous les êtres humains : c’est l’Histoire de la raison d’être même de l’Homme sur terre.

    Le Coran raconte ainsi la diversité des histoires humaines pour révéler l’Unicité de Dieu, l’unité de l’Histoire, l’unité de la famille humaine, l’unité du monde, l’unité de la connaissance ou de la vérité, l’unité de la sagesse et l’unité du bien commun. Ces unités sont des principes méthodologiques pour comprendre n’importe quelle histoire, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, celle des autres ou la nôtre.

    On a tous besoin de réapprendre à raconter l’histoire de son pays ou de sa communauté, son histoire ou celle des autres, en la reliant à l’histoire mondiale, en la situant par rapport à l’unité de l’histoire humaine.

    Ismail Al Faruqi

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