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vendredi 01 mars 2024

Jésus, maître spirituel du soufisme

La tradition spirituelle de l’islam a érigé Jésus, fils de Marie comme l’un des modèles achevés du maître spirituel. Sous quels rapports ? Faouzi Skali nous en expose quelques points dans un texte extrait de son ouvrage « Jésus dans la tradition soufie » (Albin Michel), à lire sur Mizane.info.

Pour le musulman, la mission de Jésus en tant que prophète fut, non pas d’abolir la Loi juive, mais de lui donner, tout en y introduisant certains changements, toute sa dimension spirituelle ; c’est-à-dire justement de la vivifier en la complétant sur le plan intérieur. Cette vision est fondée sur l’Evangile : « N’allez pas croire que je sois venu pour abroger la Loi ou les prophètes ! Je ne suis pas venu abroger, mais accomplir ! » (Matthieu V, 17).

L’enseignement du Christ, aussi bien que celui de la Tradition mystique de l’islam, nous montre que l’organe spirituel qui permet la Connaissance de cette Vérité est le « cœur » (qalb). C’est en effet par ce terme que l’on désigne symboliquement le centre subtil de l’être. Lorsque celui-ci est purifié, il devient alors le lieu où se manifeste la Présence divine : « Ni Ma terre ni Mon ciel ne sont assez grands pour me contenir, dit un hadîth qudsîl, mais le cœur de Mon serviteur croyant, pieux et pur, est assez grand pour Me contenir. » On peut rapprocher cela de la parole fameuse de Jésus : « Le Royaume des cieux est audedans de vous ! » (Luc XVII, 21).

Pour les soufis, cette Connaissance s’opère cependant selon des « colorations » qui toutes correspondent à un niveau d’être particulier dont l’initiateur est un des prophètes de la Tradition issue d’Abraham. Test ainsi que l’on parle de la Connaissance christique, mosaïque, abrahamique, adamique, etc. L’appro- ;he des soufis permet de souligner une dimension de Jésus mentionnée dans le Coran : il est manifestation ce l’Esprit (rûh). Son image dans le soufisme ressemble beaucoup à celle des maîtres extatiques, un peu comme al-Hallâj et ses propos absolus tels qu’ils sont apportés dans la thèse magistrale que lui a consacrée louis Massignon2.

Une coloration christique est égarment perceptible chez le shaykh Ahmed al-Alawi tel qu’il est décrit par son médecin français : « Je rencontrai pour la première fois le shaykh al Alawi au printemps 1920. Ce ne fut pas par hasard, l avais été appelé auprès de lui comme médecin. Je n’étais alors installé à Mostaganem que depuis quelques mois. (…) Dès le premier contact, j’eus l’impression d’être en présence d’une personnalité sortant de l’ordinaire. La salle où l’on me fit entrer était, comme toutes les pièces des demeures musulmanes, dépourvue de meubles. Il ne s’y trouvait que deux coffres, que j’ai su plus tard renfermer des livres et des manuscrits. Mais le parquet était couvert, de bout en bout, de tapis et de nattes d’alfa.

Dans un coin, un matelas recouvert d’une couverture. Et, sur ce matelas, le dos appuyé contre des coussins, le torse droit, les jambes repliées, les mains posées sur les genoux, immobile, en une attitude hiératique mais que l’on sentait naturelle, était assis le shaykh. Ce qui me frappa tout de suite, ce fut sa ressemblance avec le visage sous lequel on a coutume de représenter le Christ. Ses vêtements, si voisins, sinon identiques, de ceux que devait porter Jésus, le voile de très fin tissu blanc qui encadrait ses traits, son attitude enfin, tout concourait pour renforcer encore cette ressemblance. L’idée me vint à l’esprit que tel devait être le Christ recevant ses disciples, lorsqu’il habitait chez Marthe et Marie3. »

Le portrait du shaykh qu’a peint Frithjof Schuon fait penser lui aussi, de façon stupéfiante, à ce que pouvaient être certains traits ou expressions christiques. Or cette ressemblance n’est pas fortuite : elle est l’expression d’un héritage spirituel dont le shaykh alAlawi, entre autres, est porteur. Plusieurs visions rapportées par des disciples de la voie à laquelle appartenait le shaykh viennent confirmer la profondeur de cette parenté spirituelle avec Jésus : « J’eus une vision où je me trouvais dans la vallée de Tlemcen, elle était pleine d’une multitude de gens qui attendaient la descente du ciel de Jésus.

Alors un homme descendit et la population s’écria : “C’est Jésus !” et quand je pus voir le visage de cet homme, je m’aperçus que c’était le shaykh al-Alawi. » Ou encore : « Tandis que j’étais absorbé dans l’invocation du Nom suprême, je vis les lettres formant “Allah” remplir tout l’univers, et dans ces lettres le Prophète lui-même resplendissait en une forme lumineuse. Puis les lettres se montrèrent sous Le Maître — La Voie 41 une autre forme et je distinguai en elles le visage du chaykh al-Alawi. J ’entendis alors une voix disant : Soyez témoins !” Puis les lettres se montrèrent une Troisième fois sous l’image du shaykh, une couronne ? Sur la tête et, tandis que nous le regardions, un oiseau descendit sur sa tête et me dit : “Regarde, c’est la station (maqâm) de Jésus !”4 »

De façon générale, l’islam postule que chaque prophète, dans son aspect intérieur, est avant tout un connaissant de Dieu ( ‘â rif ) qui devient en même temps le prototype d’une certaine forme de sainteté wilâya) pouvant être atteinte par ceux qui, dans la communauté, sont alors considérés, selon un hadîth, comme les « héritiers des prophètes ». Tarîqa : ce terme qui, dans le soufisme, signifie la voie mystique désigne également la « méthode » particulière adoptée rn vue d’un enseignement initiatique. Le choix de celle-ci n’est jamais fortuit, puisqu’elle n’est en soi qu’une expression extérieure de la Réalité spirituelle eu maître.

Les soufis disent couramment que la méthode est le shaykh lui-même ; le shaykh Sidi Hamza explique : « Le shaykh se met tantôt en dessous, tantôt au-dessus du disciple. En dessous, pour cccentuer la proximité et l’intimité. Au-dessus, pour eue le disciple se secoue, se réveille et magnifie la oie5. » Cela n’est pas sans nous rappeler la parole de ésus : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (Jean XIV, 6) ainsi que son attitude lorsqu’il lave les pieds de ses disciples (Jean XIII, 5) afin de développer l’intimité avec eux ou bien lorsqu’il les secoue en leur disant : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu ! » (Luc IX, 62), ou encore : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ! » (Matthieu XII, 30).

La voie spirituelle, disent les soufis, se « goûte » ; elle ne consiste pas seulement en l’application de la Loi, mais est avant tout une expérience vécue, ressentie et ineffable. En effet, « comment peut-on enseigner ce qu’est l’ivresse à celui qui n’a jamais bu de vin6 ? ». Si l’on envisage ainsi le christianisme primitif comme une tarîqa, Jésus lui-même devient le prototype du maître parfait (shaykh al-kâmil) versant à ses disciples le vin symbolique de l’ivresse spirituelle. Ceux qui partagent une expérience commune ont entre eux un langage qu’eux seuls comprennent.

D’où le recours si fréquent de Jésus à un langage symbolique : « Tout cela, je vous l’ai dit en paraboles ! » (Jean XVI, 25), « Voici pourquoi je parle [aux personnes égarées] en paraboles : parce qu’ils regardent sans regarder et qu’ils entendent sans entendre, ni comprendre ! (…) Mais vous [mes disciples], heureux sont vos yeux parce qu’ils voient et heureuses sont vos oreilles parce qu’elles entendent ! » (Matthieu XIII, 13-16).

Ce langage permet ainsi de guider les disciples au cours de leur voyage intérieur, en leur faisant découvrir en eux-mêmes les réalités des Mystères qui leur sont ainsi révélés.

Faouzi Skali

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