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30/10/2020
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Invisibiliser les femmes : retour sur « l’affaire » Imane Boon

Etudiante en communication et en marketing, Imane Boon, qui propose des recettes accessibles aux étudiants en difficulté, a été récemment amalgamée aux attentats du 11 septembre dans un tweet de la journaliste Judith Waintraub. Mizane.info a donné la parole à des femmes, étudiante, citoyenne engagée, entrepreneure, françaises et belge, pour comprendre cette nouvelle dérive médiatique.

La France, ce curieux pays où une caste d’éditorialistes, de journalistes et de politiques s’adonne régulièrement à une activité qu’ils affectionnent particulièrement : la lapidation médiatique des femmes voilées !

Enième « polémique » en date, le tweet de la très humaniste Judith Waintraub amalgamant une jeune étudiante de 21 ans, engagée socialement en faveur des étudiants en difficulté en leur prodiguant des conseils de recettes économiques dans une vidéo de BFM TV, aux attentats du 11 septembre !

Un tweet qui a valu à la journaliste ainsi qu’à la jeune étudiante des menaces de la part de trolls (comptes anonymes), une pratique malheureusement courante sur les réseaux sociaux.

Imane Boon a décidé de fermer son compte twitter tandis que Judith Waintraub recevait une série de soutiens politiques, dénonçant à juste titre les menaces reçues, tout en ignorant l’amalgame dangereux de son tweet.

« Cette journaliste l’a mise en danger » 

Cette dernière polémique qui a agité twitter ces derniers jours avec un hasthag « Je soutiens Imane », a une nouvelle fois révélé le niveau de violence politique en France, après les multiples sorties de Zemmour ou la publication d’une illustration de Danièle Obono représentée en esclave par le magazine Valeurs actuelles.

« Quand cette journaliste partage la vidéo de BFM TV en tweetant 11 septembre, c’est pour établir un lien entre l’islam et le terrorisme. Il faut dire ce qui est : c’est de l’islamophobie. »

Habiba Bigdade, déléguée départementale de la Ligue des droits de l’homme dans les Hauts-de-Seine, estime que ce tweet n’est pas gratuit, dans un contexte marqué par le procès des attentats.

« Ce tweet veut punir BFM TV d’avoir diffusé cette vidéo et d’avoir traité cette étudiante comme une étudiante. On ne veut pas banaliser ces femmes, qui sont des Françaises comme les autres. On ne veut pas voir cette image de l’islam tel qu’il est majoritairement en France car si on se met à donner une autre image de l’islam, on aura du mal à exprimer son islamophobie. On essaie donc de politiser le voile pour rendre plus acceptable l’islamophobie, avec cette idée qu’on ne serait pas contre l’islam mais contre le terrorisme. »

Condamnant les menaces reçues par les deux femmes, Habiba Bigdade fait néanmoins valoir le deux poids deux mesures dans cette affaire. « En vilipendant une femme qui est sans protection, cette journaliste l’a mise en danger ».

« Son nombre d’abonnés Instagram est en train d’exploser ! »

Interrogée sur les causes de la focalisation médiatique récurrente en France autour de la femme voilée, Habiba Bigdade l’interprète comme « la volonté de rejeter ce modèle de femmes musulmanes qui ont librement choisi de pratiquer leur religion ou de porter leur voile tout en étant épanouie socialement » à travers des activités professionnelles, étudiantes, sportives, etc.

Les exemples du bashing contre la syndicaliste de l’UNEF Myriam Pougetoux ou de la maman voilée exclue il y a quelques mois d’un conseil municipal ont été évoqués.

« Il y a toujours ce fantasme colonial où il faut libérer la femme musulmane du joug de l’homme. Pourtant, lorsqu’on connait les inégalités homme-femme dans la société, on est loin du compte. Les femmes sont des proies plus faciles à attaquer », dit-elle, ajoutant que cette exclusion est faite au grand bénéfice des conservateurs.

Enseignante, responsable d’une société de communication et chroniqueuse à radio France Maghreb, Samia Chiki n’a pas été étonnée de ce tweet de Judith Waintraub.

« C’est triste à dire mais on connait un peu le personnage. Tweeter, comme elle l’a fait avec cette date symbole du 11 septembre, c’est nourrir l’amalgame. Ce n’est pas du tout faire honneur au métier de journaliste. C’est attiser la haine dans un contexte délicat avec le projet de loi contre le séparatisme », nous confie-t-elle.

Sami Chiki y voit même un contre-feux destiné à ternir un projet social en pleine ascension médiatique.

« Clique TV avait fait une émission avec Imane Boon et elle avait été classée par les 30 espoirs féminins de moins de trente ans par le magazine Vanity Fair. J’ai l’impression qu’il s’agit de la part de cette journaliste d’une stratégie de communication pour que le buzz ne soit pas fait sur la prestation d’Imane. »

Pour autant, elle considère qu’en dépit des circonstances, la polémique a davantage servi le projet d’Imane Boon qu’autre chose, estimant que son retrait de Twitter a été sage et son appel à l’apaisement, digne.

« Cette journaliste a voulu étouffer cette réussite mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Son nombre d’abonnés sur son compte Instagram qui comporte beaucoup d’étudiants est en train d’exploser, ce qui lui rend service. Cela a été un coup de pub. »

« Il y a une volonté de museler ces femmes et de les invisibiliser »

Samia Chiki reste confiante, autant sur l’utilité du projet étudiant porté par Imane Boon que sur le bon sens des Français sur la réception de cette polémique.

« Aujourd’hui, nous avons 20 % des étudiants qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le projet d’Imane Boon est d’autant plus important qu’elle leur donne des conseils pour se nourrir à un coût moins élevé. C’est une personnalité d’utilité publique car elle apporte des solutions aux étudiants. Les gens ne sont pas dupes. Beaucoup de messages de solidarité lui ont été exprimés. »

Fondatrice du W(e)Talk Event destiné à promouvoir l’empowerment au féminin pluriel, Jehan Lazrak-Toub nous a exprimé son inquiétude sur le climat médiatique en France à propos des femmes portant le foulard.

« La violence de cet amalgame est très dangereuse pour notre société. On parle beaucoup en ce moment de séparatisme. C’est une manière justement de créer du séparatisme en mettant cette jeune femme au ban de la société à cause de son foulard que l’on interprète comme une adhésion au terrorisme. Je suis inquiète de voir toutes ces polémiques qui se suivent et se ressemblent tristement parce qu’elles réduisent les femmes musulmanes à un objet, les déshumanisent complètement. »

Elle aussi dénonce le double standard des réactions officielles.

« Les menaces de la fachosphère qu’elle (Imane Boon, ndlr) subit ne sont dénoncées par personne. Lorsque Nadia Haï, la ministre de la Ville l’a fait, on a critiqué ce soutien. Il y a une volonté de museler ces femmes et de les invisibiliser complètement en les réduisant au néant. »

Dans cet entretien, Jehan Lazrak-Toub a également pointé du doigt les contradictions du discours des tenants officiels de l’égalité homme-femme.

« Les discours qui oppriment ces femmes sont produits sous couvert de cette égalité homme-femme, ce qui est une contradiction. Cela est d’autant plus paradoxal que cette jeune femme fait des vidéos pour aider les étudiants en précarité. Au moment où avec le Covid, il était essentiel de faire preuve de solidarité, de faire société, cette journaliste, avec ce tweet de haine, crée du séparatisme. »

Mais il y aurait aussi derrière cette libération de la violence produite par un entre soi médiatique créant lui-même du séparatisme, une problématique plus large.

« Derrière cette énième polémique, la problématique de fond concerne plus généralement les violences faites aux femmes. Il s’agit d’abord de la question d’être une femme en France, puis celle d’être une femme racisée et de confession musulmane. Nous vivons une triple oppression. Il faut donc traiter de manière urgente cette question de la femme en France », ajoute-t-elle.

« La situation est moindre en Belgique qu’en France »

La France serait-elle une exception européenne sur la question du traitement médiatique et social du voile ?

Nous avons posé la question à Ayşe Malçikan, une jeune femme belge, diplômée en science de la communication et de l’information à l’Université libre de Bruxelles.

« La situation est moindre qu’en France. Il n’y a pas la même intensité dans le rejet du voile, même si le doute est présent dans les regards, le questionnement ou la pensée des Belges. »

Si le milieu universitaire est plus inclusif, la même ouverture d’esprit n’est pas nécessairement de mise dans le monde professionnel, « où les portes ne cessent de se fermer ».

Ayşe Malçikan reconnait ainsi avoir été victime de discrimination dans un entretien d’embauche récent pour un poste qualifié dans lequel il a été fait mention du retrait de son foulard.

« Ce type de polémique est un non-sens pour moi, une absurdité. Le voile est un choix personnel et le fruit d’un cheminement. La médiatisation négative autour du voile a perturbé l’esprit de beaucoup de personnes », conclue-t-elle en soulignant qu’il existe des associations belges de lutte contre les discriminations, et qu’elle entend bien les saisir.

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