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lundi 22 juillet 2024

Ibn Badis : et le verbe fut !

Ibn Badis

Fondateur de l’Association des Oulémas, Ibn Badis est une figure incontournable du réformisme algérien. Face à la colonisation française, il sut impulser une dynamique de libération fondée sur l’éducation. Ecrivain et fondateur des éditions Al Bayyinah, Thomas Sibille nous dresse le portrait d’Ibn Badis dans un texte à lire sur Mizane.info.

Ibn Badis est né en 1889 dans une Algérie colonisée, acculturée et meurtrie. Issu d’une famille bourgeoise, il a accès à une éducation religieuse de qualité et peut voyager et étudier à la Zaytûna, en Tunisie, puis en Orient. Alors qu’il se trouve à Médine, il fait la rencontre d’un autre algérien, Bachir El Ibrahimi. Ensemble, ils passent de longues nuits blanches à parler de la triste situation de leur pays.

Ne supportant plus l’humiliation de la colonisation, Ibn Badis songe à rester à Médine, mais sa rencontre avec le cheikh Husayn Ahmad al-Hindî va bouleverser ses projets. Celui-ci lui rappelle son devoir vis-à-vis de son peuple. Ibn Badis donnera plus tard le même conseil à Bachir El Ibrahimi quand celui-ci sera à son tour tenté de quitter l’Algérie. Il ira jusqu’à comparer son départ au fait de déserter le champ de bataille.

La création de l’Association des oulémas

De retour en Algérie, après quelques années, les deux hommes décident de fonder l’Association des Oulémas Musulmans Algériens (AOMA). Pour ce faire, ils réunissent les savants de toutes les régions et de toutes les tendances confondues, ibadites et soufis compris, mais aussi des commerçants et toutes les bonnes volontés capables de participer à la révolution intellectuelle qu’ils souhaitent initier.

Les champs d’action de l’Association

Pour mener cette lutte contre l’acculturation et pour redonner à l’islam sa juste place, ils investissent tous les champs d’action :

-l’éducation de tous (enfants, hommes et femmes) ;

-l’élargissement des matières enseignées pour y inclure des savoirs mondains telle que l’histoire,

-l’ouverture d’écoles mêlant alphabétisation, cours religieux et savoirs pratiques;

-la publication de revues  ;

-la mise en place de cercles littéraires ;

-la création de clubs de football ;

-de clubs de théâtre ;

-le développement du scoutisme ; etc.

L’Association cherche à concurrencer toutes les activités investies par les colons et aucun effort n’est négligé pour contrer la propagande coloniale.

L’enseignement de la dignité

Plus de deux cents écoles avec un programme complet voient le jour dans le pays.On y enseigne l’écriture afin de lutter contre l’analphabétisme et rendre les jeunes indépendants car Ibn Badis est convaincu que l’émancipation passe aussi et avant tout par l’esprit. L’histoire est également enseignée pour redonner au peuple la fierté de ses ancêtres et relier les Algériens à la civilisation arabo-musulmane dont ils ont été déconnectée par plus d’un siècle d’occupation.

Ibn Badis avec Tayeb el ‘Oqbi (à droite).

Alors que l’école française enseigne que les ancêtres des Algériens sont les Gaulois, Ibn Badis leur fait apprendre cette comptine désormais célèbre : « Sha‘bu al-Jazâ’iri muslimun wa ilâ al-‘urûbati yantasib, man qâla hâda ‘an aslihi aw qâla mâta faqad kadhab » (« Le peuple algérien est musulman ; à l’arabité, il s’affilie. Celui qui a dit que ce peuple s’est écarté de ses origines, ou qui a dit que ce peuple est mort, celui-là est un menteur »). Les enfants fredonnaient ce chant qui préserva leur identité pour toujours.

Le docteur Ahmed Taleb-Ibrahimi, fils de Bachir El Ibrahimi, dit au sujet de ces écoles qu’elles immunisaient contre l’aliénation et l’acculturation, quand l’école française visait à former des indigènes acceptant le fait colonial et maintenant l’ordre établi. Les Français disaient : « Une école est plus efficace que deux légions pour assurer notre sécurité. » Ibn Badis l’avait bien compris et retourna cela contre eux.

Le recours à la culture

Interdits d’enseigner dans les mosquées les oulémas de l’Association se tournent vers la culture, le théâtre, la poésie, les romans, mais aussi le football et le scoutisme pour contourner la censure. À travers le détour que permet la fiction (théâtre, roman), les oulemas de l’association, sous couvert d’histoires semblant banales pour l’administration coloniale, délivrent un message profond contre la colonisation et l’assimilation, qui ébauche la voie de la libération.

S’ils commencent par des pièces de théâtre comme celle sur le compagnon Bilal pour enseigner la fermeté du croyant dans la préservation de sa foi et de ses principes, invitant l’Algérien à rester attaché à sa foi malgré l’adversité pour évoluer ensuite vers d’autres figures emblématiques de l’histoire musulmane afin d’accompagner les Algériens dans leur évolution et leur prise de conscience.

En mettant en scène Târiq ibn Ziyâd, ou encore ‘Abd al-Rahmân al-Dâkhil, les oulémas veulent faire renouer les Algériens à leur patrimoine historique inspirant et les guider vers la voie de la libération. Le moyen privilégié d’écriture oulémas demeurent essentiellement la poésie ou la presse, mais certains se tournent vers l’écriture de romans, comme Ahmed Reda Houhou..

Cette stratégie de réforme par la culture influencera d’autres auteurs non directement liés aux oulémas comme Mohamed Ould Cheikh, qui, dans son roman Myriam dans les palmes, met en scène une Algérienne qui a été au bout de l’assimilation en se mariant avec un Français, mais qui, voyant ses enfants grandir, prend conscience de l’importance de leur transmettre les valeurs de ses ancêtres.

Les clubs de football ambitionnent aussi de donner aux jeunes un cadre dans lequel ils peuvent se réunir autour de slogans et de chants patriotiques qui enseignent la fierté de leur identité. Tout est mis en oeuvre pour concurrencer la propagande coloniale, transmettre les valeurs réformistes et inciter la jeunesse à s’élever spirituellement et intellectuellement.

S’adressant à un groupe de jeunes musulmans souhaitant se rendre au cinéma, Ibn Badis leur dit : « N’allez pas au cinéma, il vous abêtira. Allez plutôt visiter la nature et laissez-vous entraîner dans ses bras et voyez en elle l’espoir du contemplatif clairvoyant et du consciencieux averti

L’enseignement des femmes

Personne n’est mis à l’écart de ce projet de réforme sociétale. L’objectif d’Ibn Badis et de l’Association est de toucher tout le monde. Les femmes qui étaient habituellement exclues de l’enseignement, reçoivent dès lors une éducation dès le plus jeune âge via ses écoles. Les femmes âgées ne sont pas non plus négligées.

Au contraire, nombre d’entre elles racontent qu’Ibn Badis leur délivrait des leçons. Les femmes de villages kabyles rapportent même que Bachir El Ibrahimi venait à leur rencontre et leur enseignait l’exégèse coranique dans leur langue.

Sa maîtrise de la langue arabe et sa réputation lui permettaient de discuter avec les plus grands, mais il n’éprouvait aucune gêne à se rendre dans des villages reculés pour y enseigner des choses simples à de vieilles femmes. Conscients de leur rôle central dans l’éducation, les femmes étaient en effet une grande préoccupation pour les membres de l’Association.

Le journalisme comme méthode de diffusion

Animé de l’ambition de transmettre son message au plus grand nombre, Ibn Badis se lance dans la publication de revues. sa femme et lui n’ont pas peur de faire des sacrifices. Celle-ci décide de vendre ses bijoux afin qu’il puisse acheter le matériel nécessaire à son indépendance.

Il fonde ainsi rapidement plusieurs journaux. A chaque fois que l’administration le censure, il en ouvre un autre, sans jamais se décourager. Malgré les différentes tentatives de silenciation et les menaces, il continue son combat sans relâche.

Il va même jusqu’à avertir les autorités qui cherchent à le silencer qu’elles ne pourraient parvenir à le réduire au silence, car sa mort serait un martyr qui le sanctifierait auprès des siens et sa vie serait utilisée à enseigner au marché, au café, dans les mariages, pendant les enterrements, etc.

Tous les moyens et toutes les opportunités sont utilisés pour réformer la société et pour que personne ne soit laissé pour compte. L’Association lance une revue en langue française afin que les francophones bénéficient aussi de l’enseignement islahiste. Ahmed Taleb-Ibrahimi, le fils de Bachir El Ibrahimi, Ali Merad, Amar Ouzegane, ancien président du Parti communiste algérien et Malek Bennabi, entre autres, se chargent d’y écrire des articles.

Le Coran au centre de l’action éducative

Ibn Badis est le moteur de l’Association. Il donne chaque jour quinze cours : de l’alphabétisation à l’histoire, de l’enseignement du Muwattâ’ à la lecture d’al-Bukhârî. Il mettra vingt-cinq ans à enseigner complètement le Coran entre le Maghrib et le ‘Ishâ à la mosquée al-Akhdar de Constantine.

Son action éducative est bâtie sur le Coran. Il le commente d’une façon nouvelle, en ne se contentant pas de répéter ce que les exégèses traditionnelles relatent. Sa grande érudition lui permet de le méditer et de le comprendre comme peu peuvent le faire. Il veut rendre le Coran vivant, en faire un guide pratique pour les gens et une réponse aux défis de l’époque.

À titre d’exemple, en expliquant le verset qui relate l’histoire des fourmis et de l’armée de Sulaymân : « Ô vous les fourmis ! Entrez dans vos demeures de peur que Sulaymân et son armée ne vous écrasent par inadvertance », il explique : « Ah ! si les concitoyens arrivaient à la même prise de conscience que ces fourmis pour acquérir la même leçon de solidarité. »

Un engagement de tous les instants

Son enseignement se distingue de celui des savants soumis à l’administration dont le savoir n’a porté aucun fruit. Le sien est action et engagement, il le pousse à être au service de la justice.

Un jour, après qu’un ivrogne juif avait souillé une mosquée et que les musulmans voulurent se venger sur la communauté juive, il intervint et prit leur défense en rappelant qu’une communauté ne doit pas payer pour l’erreur d’un individu.

Il se rend à Paris pour négocier plus de droits auprès du gouvernement Blum-Viollette. Quand on lui ramène à manger de la viande, il la refuse en disant qu’il ne serait pas éthique d’en manger alors que ses étudiants se nourrissent de pain et d’huile.

Il ne dort que quatre heures par nuit et quand le week-end arrive, il prend le train et se rend dans toute l’Algérie afin d’aller à la rencontre de son peuple pour leur porter son message.

Les trois principes de l’Association

Son message repose sur trois principes, condensés dans la formule  : « L’islam est ma religion ; l’arabe, ma langue ; l’Algérie, ma patrie. » L’insistance sur ces trois points s’explique tout simplement par le fait que ce sont les trois angles d’attaque du colonialisme.

Toutefois, attentifs à toutes les sensibilités et à la pluralité interne de la communauté, les Oulémas parlaient de la culture arabe des Algériens sans nier leur berbérité.

Les ennemis de l’Association

Certes, le colonisateur figure parmi les ennemis de l’Association. Cependant, elle ne l’attaque pas frontalement. Elle s’adapte plutôt à l’ordre établi et adopte une démarche graduelle.

Le principal ennemi, celui qu’elle combat frontalement, c’est le maraboutisme, cette version dévoyée du soufisme entretenu par le colonisateur qui maintient les gens dans l’ignorance et le retrait de tout activisme, un véritable paralysant intellectuel et politique.

Pour autant, la porte de l’Association reste toujours ouverte aux différentes sensibilités. Ainsi, quand la tarîqa ‘Alâwiyya invite Ibn Badis à célébrer le Mawlid, il s’y rend et prononce un discours sur l’amitié, la fraternité, la nécessité pour les savants de débattre de leurs divergences, mais aussi l’interdiction formelle de se diviser à cause de celles-ci.

Authenticité et efficacité

Toute son action est tournée versl’authenticité et l’efficacité. Pour ce faire, le savoir est diffusé de façon pédagogique afin qu’il puisse se transformer en conscience et se matérialiser en action.

Bachir El Ibrahimi explique : « La méthode sur laquelle nous nous étions mis d’accord Ibn Badis et moi, durant notre rencontre à Médine (en 1913), dans l’éducation de la jeunesse, est : ne pas nous étendre sur les sciences, mais sur l’éducation, afin de lui inculquer une conscience même avec peu de science. »

C’est à ce combat qu’il consacre tout son temps et toute son énergie au point de mourir d’épuisement à 51 ans, en 1940. Sa science et son engagement auront suffi à soumettre les canons et ses écoles, à former les hommes de la révolution.

Il est commun de dire : « Au petit matin de novembre 54, il n’y eut pas seulement le fusil, il y eut d’abord le verbe ! » Ibn Badis et son association ont permis de redonner à l’islam sa dimension sociale et civilisationnelle, de permettre aux musulmans de reprendre leur place dans l’histoire et d’insuffler aux nouvelles générations la force de vivre et de mourir pour une cause.

Dr Ahmed Taleb-Ibrahimi nous disait que leurs aînés les prenaient en raillerie quand ils rêvaient d’indépendance et pourtant, c’est bien eux qui l’ont arraché.

Conclusion

Le docteur Ahmed Taleb-Ibrahimi, qui a maintenant 92 ans, lors de notre première rencontre, me dit : « Nous sommes réunis alors que nous ne sommes pas du même pays ni de la même famille. Ce qui nous unit, c’est que nous sommes des militants. »

Il a gardé vive cette flamme en lui qu’a allumée Ibn Badis. À nous de l’entretenir et de la faire briller encore. Lors de notre dernière entrevue ce mois-ci, il me dit : « Les gens de Gaza doivent se rappeler de l’histoire algérienne. Il leur faudra beaucoup de patience, mais ils regagneront leur liberté. »

Thomas Sibille

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