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29/06/2022
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Corse, Guadeloupe, islam : vrais et faux usages politiques du séparatisme

Depuis la mort du détenu indépendantiste Yvan Colonna, la Corse est rapidement devenue le théâtre d’une guérilla urbaine. La gestion politique particulière de la tension en Corse a pourtant nettement tranché avec celle des mobilisations en Guadeloupe et dans les Antilles. La comparaison avec la loi contre le séparatisme qui a visé la communauté musulmane française est plus édifiante encore. Analyse des vrais et des faux usages politiques du séparatisme par Ibrahim Madras

Le 2 mars 2022, Yvan Colonna est retrouvé inanimé à la prison d’Arles après avoir été très violemment attaqué par un de ses codétenus. Selon les dires de l’accusé, face aux enquêteurs, ce serait suite à des propos « blasphématoire » de Colonna, qu’il aurait échafaudé seul sa vengeance. Le militant indépendantiste fut donc ensuite conduit à l’hôpital avec un pronostic vital engagé.

Véritable icône nationale en Corse, cet évènement va susciter plusieurs manifestations contre des préfectures et des commissariats – symboles du pouvoir républicain – partout sur l’île. Au fil des jours, les mobilisations vont s’accentuer pour devenir de plus en plus vindicatives et ouvertement conflictuelles : des incendies volontaires contre des postes de police, des pillages et des affrontements violents contre les forces de l’ordre s’ajouteront aux manifestations quotidiennes de ce qu’il convient d’appeler le séparatisme corse.

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Portrait d’Yvan Colonna en Corse.

Pendant plusieurs jours, le gouvernement restera sourd aux agitations. Malgré plusieurs articles et vidéos virales des faits circulant sur le web, les autorités ne réagiront pas instantanément et laisseront donc la tension monter d’un cran dans plusieurs régions sur l’île.

Une réaction gouvernementale plutôt indulgente

Les premières mobilisations en Corse ayant eu lieu dès le vendredi 4 mars, le surprenant silence des autorités – durant quasiment 10 jours – nous donnera déjà une première indication de la particularité du traitement réservé à cette affaire. En fin de compte, ce n’est que le vendredi 11 mars que les premiers gestes du gouvernement furent rendus publics. Et quels gestes me direz-vous ?

Alors que les dégâts matériels et physiques, aussi bien sur des lieux hautement représentatifs de la République que sur des forces de l’ordre, étaient déjà considérable, la réponse gouvernementale ne fut pas celle qui fait généralement office de procédure habituelle pour ce genre de trouble. Pas d’annonce d’envoi de contingents policiers supplémentaire ni d’appel à l’ordre civil mais plutôt une réponse « d’apaisement ».

En l’occurrence la levée du statut de DPS (détenus particulièrement signalés) aux deux autres compagnons incarcérés de Colonna en vue d’un possible transfert vers la prison de Borgo en Corse. Une des premières revendications des nationalistes sur l’île.

Bannière réclamant la libération d’Yvan Colonna

Loin d’apaiser les tensions, la poudrière corse s’enflamme le dimanche 13 mars avec des échauffourées contre les forces de l’ordre résultant sur un total de 44 blessés dans leurs rangs. Les revendications historiques se feront désormais entendre à savoir l’autonomie territoriale et le retour de l’ensemble des prisonniers politiques corses.

Dès le lundi 14 mars, le ministre de l’intérieur en personne prend la parole et annonce – non pas un appel au calme ou un renforcement policier – sa venue prochaine en Corse « afin d’ouvrir des discussions entre tous les partis pouvant aller jusqu’au l’autonomie ». Ce traitement – disons-le clairement – de faveur peut réellement poser question.

Pourquoi des mobilisations violentes, en faveur d’un prisonnier présumé coupable d’un meurtre sur un représentant des forces républicaines (le préfet Erignac), aux accents revendicatifs explicitement indépendantistes sont-ils traités avec autant d’indulgence ? Pourquoi ne sont-ils pas qualifiés de « mouvement séparatiste » ?

Comparaison n’est pas raison mais les faits sont têtus

On se souvient qu’en novembre dernier, suite à l’imposition du pass sanitaire et de l’obligation vaccinale pour les soignants, des mouvements contestataires s’étaient mués en manifestations violentes aux Antilles (en Guadeloupe particulièrement). Une région française tout comme la Corse.

Ici la réaction gouvernementale fut radicalement tout autre. Le ministre de l’intérieur n’a, cette fois-ci, pas daigné se déplacer, envoyant plutôt son collègue « chargé des Outres-mers » Sébastien Lecornu, avec « un appel au calme et l’envoi dans l’île d’une cinquantaine de membres des forces d’élite du GIGN et du Raid ».

Sans oublier la mise en place d’un couvre feu sur toute l’île et « une condamnation ferme des violences et un soutien indéfectible aux forces armées ». Ce fut donc des annonces bien différentes de celles observés face à nos compatriotes corses pour des faits pourtant bien plus « recevable » (il s’agit, aux Antilles, de rassemblement suite à des multiples dysfonctionnements économique et une opposition aux vaccins obligatoires contre le Covid19 non pas pour le soutien populaire d’un indépendantiste de surcroit coupable d’un meurtre), des violences plus contenues et des revendications très loin d’une quelconque volonté indépendantiste.

Mouvement de révolte aux Antilles en 2009

Le gouvernement n’a pas hésité dans cette affaire à promptement réagir avec force et autorité qualifiant les violences en Guadeloupe « d’insupportable ». Il a ainsi occulté les innombrables doléances des antillais (prix exorbitants des produits du quotidien, affaire du Chlordécone, eaux pollués et non potables…) en appelant, chose étonnante, à « des possibles pourparlers pour une éventuelle autonomie », autonomie pourtant non revendiquée par les manifestants sur l’île. Une différence de traitement donc plutôt flagrante entre les deux régions françaises.

Qui est concerné par la loi contre le séparatisme ?

Mais posons-nous réellement la vraie question. Le qualificatif du sceau diabolique de « séparatiste » fonctionnerait vraisemblablement pour des citoyens musulmans engagés dans diverses structures associatives, sans aucune visée politique territoriale, mais pas pour des régions entières en révolte violente avec des buts clairement politiques et des méthodes coercitives ?

Lorsque l’on osa demander à la ministre en charge de la citoyenneté, Marlène Schiappa, si les revendications indépendantistes Corse rentraient dans la définition d’une dérive séparatiste, sa réponse fut assez claire « Oh là là, non, pas du tout, laissez les tranquille », trancha la ministre. De même lorsque le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin fut interrogé sur les craintes des catholiques d’être visé par la loi contre le séparatisme, la réponse fut également explicite : « Les catholiques n’ont rien à craindre ».

Pour faire simple, comme le souligne le journaliste Yaël Goosz dans les colonnes de France Inter sur le sujet : « Ce projet de loi, donc, ne les concerne pas. Ni les Corses, ni les Kanaks, ni les Basques, à ne surtout pas mettre dans le même sac, séparatiste, que l’islam radical ». On ne peut pas faire plus clair.

C’est d’autant plus consternant voir délirant quand on apprend que suite aux agissements très partiaux des autorités politiques face à la mobilisation des Corses, d’autres mouvements régionaux prirent le relais avec des exigences voir des menaces ouvertement indépendantistes. Ce fut le cas du « Front de la Libération de la Bretagne » qui, dans un communiqué envoyé à divers médias, exige ouvertement :

« L’Armée révolutionnaire bretonne prend acte que le peuple corse n’est écouté par le gouvernement qu’à la suite d’actions violentes. Nous concevons la lutte armée comme un complément à la lutte politique. Ces référendums devront être réalisés avant le 31 décembre 2022, sans quoi l’ARB passera à l’action »

Tag des indépendantistes bretons

Une étape de franchie donc qui ne sera sans doute, là aussi, pas qualifié de « séparatisme », ni visé par des dissolutions tous azimuts et ni par des fermetures collectives d’établissements culturels bretons. Un rouleau compresseur administratif qui ne vise unilatéralement qu’une seule catégorie de la population n’ayant aucune volonté autonomiste, ni des supposés « territoires perdus de la République où des lois parallèles seraient édictés », ni de force politique significative…

Finalement le « message », que le ministre de l’intérieur a expressément souhaité vouloir envoyer à la (seule) communauté ciblé par la loi séparatisme, a plutôt bien été saisi par une large majorité de la population de confession musulmane et ce n’est pas celui de la liberté citoyenne, ni celui de l’égalité de traitement encore moins celui de la fraternité républicaine.

Ibrahim Madras