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04/12/2020
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Chalghoumi sur France Culture : jusqu’où va-t-on descendre ?

Lundi 2 novembre, Adèle Van Reeth recevait Hassan Chalghoumi dans son émission « Les chemins de la philosophie ». Une invitation qui en dit long sur les pratiques de domination symbolique dans l’espace médiatique. Un billet de Fouad Bahri.

Ce lundi 2 novembre, j’étais au volant de ma voiture lorsque j’allumai la radio, me réglant comme à l’accoutumée sur ma station préférée, France Culture.

A ce moment précis était diffusée mon émission fétiche, Les chemins de la philosophie, animée par Adèle Van Reeth.

Cette émission, je l’écoute depuis très longtemps quoique de manière non journalière.

Je l’avais découverte à l’époque où elle était présentée par Raphaël Enthoven, plus marqué idéologiquement et politiquement qu’Adèle Van Reeth.

Malgré cela, j’ai toujours apprécié cette émission pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’elle parle de philosophie.

Ensuite parce qu’elle vulgarise des auteurs, des courants de pensée et des notions philosophiques.

Enfin parce que les dialogues entre l’invité et l’animatrice sont parfois très riches.

C’est en effet l’essence de la philosophie que d’être par excellence l’art du questionnement.

Rencontre du troisième type

Or, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsqu’en ce jour fatidique du 2 novembre qui suivait, présage a posteriori, celui des morts (Toussaint), j’entendis résonner la voix unique et inimitable de Hassan Chalghoumi sur France Culture.

La situation en soi était très dangereuse.

Je conduisais et le choc inouï de ce que j’entendais était de nature à me plonger dans un état de conscience dissocié.

Peu de chose, il est vrai, peuvent encore nous choquer, nous troubler, nous scandaliser sincèrement.

Nous sommes tous les enfants d’une sous-culture commerciale qui nous a accoutumés à la diffusion des pires violences, de la grossièreté sans nom, de l’impudence générale, de la médiocrité spectaculaire, au travers de tout ce contenu diffusé chaque jour par les télés et les réseaux sociaux et destiné à produire un effondrement de la conscience et de l’intelligence humaine.

Pourtant, je le reconnais, quelques secondes durant, l’effroi m’assaillit.

Les mots manquent pour exprimer la violence que fut cette rencontre du troisième type entre Hassan Chalghoumi et Adèle Van Reeth.

Certains estiment parfois, à tort, que prendre ce monsieur, présenté comme imam, pour cible serait tout bonnement méchant, facile, et inutile.

On moquerait son accent étranger, on se rirait de ses maladresses de langage, on atteindrait à une forme de bassesse en l’épinglant de la sorte.

Beaucoup d’humanisme dans ce jugement, assez peu de discernement.

Ces bonnes âmes ne comprennent visiblement pas où nous voulons en venir.

Elles ne semblent pas voir au juste de quoi Chalghoumi est le nom et quelle est sa fonction, considérations qui débordent très largement sa personne. Le khobzisme n’est pas un humanisme.

Le symptôme Chalghoumi

Comment comprendre en effet qu’un homme né à l’étranger, qui n’est pas français, qui parle très mal le français, mais plus encore, qui n’a pas le début d’un commencement de réflexion, de pensée, de vue signifiante, qui n’a ni le statut, ni la compétence d’un clerc religieux digne de ce nom, qui n’en prend même pas le chemin, comment comprendre disions-nous, qu’un tel individu soit imposé médiatiquement sur les plateaux télé et radio comme l’un des avatars de la représentation musulmane de ce pays ?

Qu’il soit mis en scène comme un représentant acceptable d’une communauté de Français de confession musulmane comportant des millions d’âmes, une communauté qui a produit des centaines d’universitaires, de chercheurs, d’écrivains, de leaders d’opinions, de clercs formés ?

Le décalage est trop violent, l’abîme est trop visible pour être occulté, pour ne pas avoir un sens.

Que peut donc signifier une telle aberration ? L’aberration désigne étymologiquement le fait de s’écarter du chemin, d’errer.

De quelle errance parlons-nous ?

Pour y répondre, nous nous arrêtons un instant pour donner la parole au politologue François Burgat qui, en 2018, prononçait une allocution à l’Assemblé nationale, restée dans les annales.

« Le pire de ce que l’on a fait jusqu’à présent a été de fabriquer de fausses élites musulmanes et de leur donner la parole au nom de leurs coreligionnaires. J’imagine que lorsqu’on entend l’imam Chalghoumi parler au nom des musulmans alors qu’on a choisi ce monsieur au nom de son incapacité abyssale à aligner trois phrases, eh bien il (le musulman français, ndlr) se sent humilié, ostracisé, stigmatisé (…) On a là un dysfonctionnement des mécanismes de représentation. Dans l’espace public, nous n’acceptons que les musulmans amputés de toute dimension oppositionnelle. Nous aimons bien les musulmans savants et intelligents : pourvu qu’ils cautionnent l’assise de notre discours de domination sur leur communauté. Sinon, on les traite immédiatement d’intégristes. »

Voilà, en peu de mots, les raisons du malaise.

Chalghoumi est un symptôme, le symptôme d’un système médiatico-politique qui mène une lutte féroce pour disqualifier tout acteur politique français de confession musulmane dès lors qu’il porterait un discours critique et d’autant plus quc ce discours serait argumenté, pertinent, donc potentiellement convaincant et par là même dangereux.

Les disqualifier pour leur substituer en lieu et place des acteurs dociles, inféodés sans réserves, serviles jusqu’à la passion, accessoirement pro-israéliens dans l’âme, et anti-islamiste jusqu’à la moelle.

De bons Arabes, bien de chez nous et comme on les aime.

Une leçon d’humiliation symbolique et collective sans égale dans l’histoire de France.

« Islamiste », une arme symbolique de destruction massive

Tariq Ramadan, en son temps, avait vécu cette éviction permanente, et ses auditeurs avec lui.

Diabolisation, accusation de discours fourbe, de manipulation, usage systématique à son encontre de la mention certifiée « controversé » ou « sulfureux », toute la panoplie de la disqualification politicienne était déroulée à longueur d’émission et de pointes assassines.

Marwan Muhammad, ancien directeur exécutif du CCIF l’a connu lui aussi à un autre niveau, lorsqu’il fut désigné comme cible par plusieurs farouches représentants du néoconservatisme atlantiste en France.

En ce moment même, le Collectif contre l’islamophobie en France qui fera l’objet d’une dissolution administrative proposée et prononcée dans quelques jours, fait les frais de la même politique de neutralisation de tous les acteurs civiques de confession musulmane portant une voix critique, un discours d’insoumission, non pas à la République ni même à la France dont ils sont des membres à part entière, mais à la politique gouvernementale, ou à des positions ou des propos tenus par des dirigeants français.

Ce droit démocratique à la contestation légitime, à la critique politique est hier comme aujourd’hui refusée à cette catégorie d’acteurs considérés comme dangereux car influents, populaires et intelligents. L’antithèse parfaite de l’imam Chalghoumi.

L’arme symbolique de destruction massive qu’est la notion d’islamiste, secondée par d’autres notions annexes (communautarisme, radicalisme, séparatisme, etc) permet, on le sait, à toute personne qui l’utilise d’excommunier politiquement tout musulman de la Nation, de l’exclure du débat, de le soumettre à un traitement aussi lâche qu’immonde.

« Calomnier vos ennemis, il en restera toujours quelque chose » dit à ce propos un proverbe populaire turc.

Le moindre acte de terrorisme, de crime à mobile religieux est aussitôt investi par la mass-media pour diffuser en boucle la même propagande.

C’est une propagande vieille de trente années qui a été mise en mouvement pour venir, tel un redoutable rouleau compresseur, aplanir toute contestation, disqualifier la moindre analyse critique au nom de la défense de la laïcité, de la République et de la lutte contre l’islamisme, terme suffisamment flou pour s’appliquer à tout citoyen de confession musulmane qui dérange.

Intellectuels, chercheurs, universitaires, avocats, militants associatifs : plus personne n’est épargnée par cette chasse aux sorcières.

La dernière prestation de Chalghoumi sur France Culture est donc, en soi, ce que l’on pourrait appeler un micro-événement total, un compendium remarquable des rapports de force et des logiques idéologiques qui régissent le fonctionnement de la société française sur cette question de l’islam.

Peut-être que le véritable humanisme, en ces temps de sourde répression, et de messages d’intimidation envoyés aux uns ou aux autres, serait de le reconnaître tout simplement.

Fouad Bahri

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