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30/09/2022
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Athéisme et scepticisme radical : la critique d’Ibn Taymiyyah

Averroès

Connu pour ses écrits apologétiques, Ibn Taymiyyah a également produit une œuvre considérable pour réfuter la démarche rationaliste dans la fondation de la foi. Mizane.info publie en français une série d’articles du docteur Nazir Khan qui a consacré toute une étude à ce sujet passionnant au sein du Yaqeen institute.   

L’épistémologie est la discipline académique qui répond à la question « Comment puis-je savoir ce que je sais ? ». En d’autres termes, elle étudie comment s’établit la connaissance, ce qui justifie une croyance, ce qui constitue une preuve, etc.

Souvent, les polémiques superficielles soulignent l’existence de problèmes épistémologiques plus profonds. C’est certainement le cas des débats sur l’existence de Dieu. Avant de répondre à la demande « Prouvez-moi que Dieu existe », il faut d’abord examiner ce qui constitue réellement une preuve, ce qui doit être prouvé et si celui qui demande une preuve en a une notion cohérente, pour commencer.

La preuve philosophique n’est pas requise pour justifier sa croyance

Nous vivons dans une ère marquée par le doute, une ère dans laquelle les gens sont beaucoup plus sceptiques à l’égard de la religion et considèrent la foi avec dérision comme une « croyance sans preuve » ou des croyances sans justification.

La justification ultime de la foi s’éprouve pourtant à travers la signification de son propre message et non à travers la poursuite d’une argumentation philosophique. L’idée essentielle que nous allons défendre dans cet essai est la suivante :  la preuve philosophique n’est pas requise pour croire en Dieu, ni pour justifier sa croyance en Dieu.

Cela ne signifie pas que les gens ne doivent pas être persuadés par une sorte d’explication quelconque ou de justification. Seulement que la justification offerte doit principalement se concentrer sur le message théocentrique de l’islam concernant le but et le sens de la vie plutôt que sur des arguments syllogistiques cosmologiques, téléologiques ou ontologiques.

Le sophisme du doute nécessaire

Les gens peuvent avoir des doutes sur toutes sortes de choses ; tout comme une personne n’a pas besoin de preuves philosophiques pour se débarrasser de l’idée que « le monde physique n’existe pas » ou que « les valeurs morales n’existent pas », elle n’a pas besoin de preuves philosophiques pour échapper à l’athéisme.

C’est donc un sophisme que de penser que nous devons nécessairement douter et exiger la preuve de quelque chose avant qu’il puisse être établi comme une véritable vérité – un sophisme que l’on peut appeler le « sophisme pyrrhonien » d’après le scepticisme radical développé par le philosophe grec Pyrrhon d’Elis.

L’utilisation de preuves philosophiques pour étayer les doctrines de la foi était courante dans la discipline du kalām (théologie islamique, ndlr). L’éminent théologien ashʿarīte Abū Ḥāmid al-Ghazālī (m. 505 AH) expliquait pourtant que ce n’était pas là le meilleur moyen d’assurer la certitude pour beaucoup de gens puisque ce n’était pas l’objectif initial de cette méthode.

Selon lui, le kalām était plutôt conçu comme un discours rationnel de défense d’une doctrine en démontrant les contradictions logiques des groupes hétérodoxes.

Dans son autobiographie spirituelle, al-Munqidh min al-ḍalāl, al-Ghazālī décrit comment il a surmonté sa propre lutte contre le doute pyrrhonien par l’expérience spirituelle et l’illumination plutôt que par l’argumentation philosophique 1.

L’opposition radicale d’Ibn Taymiyyah

L’opposition intellectuelle la plus étoffée et la plus virulente contre l’utilisation de l’argumentation philosophique dans toute établissement de la doctrine religieuse devait venir des écrits de Ibn Taymiyyah.

Comme de nombreux universitaires l’ont noté, les écrits d’Ibn Taymiyyah démontrent qu’il n’est pas un littéraliste anti-rationnel irréfléchi, mais plutôt un rationaliste à l’approche profondément analytique et systématique, un homme familier de la vaste tradition philosophique sur laquelle s’appuient ses adversaires.

Ibn Taymiyyah a plaidé plutôt en faveur d’une épistémologie logiquement cohérente qui accordait aux Saintes-Écritures la vénération qui leur était due plutôt que ce qu’il percevait comme une approche soumettant les sources religieuses à des idéologies faillibles créées par l’homme.

La contribution la plus saillante d’Ibn Taymiyyah a peut-être été de recentrer les débats sur l’interprétation des Écritures, sur leurs racines épistémologiques, à savoir la présomption selon laquelle les doctrines théologiques devaient être étayées par une argumentation philosophique pour être considérées comme vraies.

Les fondements naturels de la foi

Selon l’épistémologie coranique élaborée par Ibn Taymiyyah et son élève Ibn Qayyim al-Jawzīyah (mort en 751 AH), la foi d’une personne en Dieu est pleinement justifiée et fondée de manière significative sans avoir besoin d’une argumentation déductive de type logique.

La foi est plutôt justifiée parce que c’est la seule perspective significative qui émerge naturellement de la prédisposition naturelle (fiṭrah) ou innée d’une personne – tout comme la croyance en l’existence d’autres notions telles que le bien et le mal, la causalité, les nombres, la vérité, l’existence elle-même, etc. Nier un pilier central de cette prédisposition (fitrah) prive de manière significative une personne de tout système cohérent d’interprétation de l’existence.

Menée au terme de cette logique déductive, ses croyances finissent par se dissoudre dans un doute sans fin comme dans la safsaṭah— terme utilisé dans la tradition islamique pour désigner le scepticisme radical (pyrrhonien).

Trois ouvrages d’Ibn Taymiyyah revêtent une importance particulière pour étudier ses considérations sur la justification philosophique : l’ouvrage gargantuesque en dix volumes intitulé Darʾ taʿāruḍ al-ʿaql wa al-naql (Réfutation de l’opposition entre la raison et la révélation), son ouvrage sur l’épistémologie aristotélicienne intitulé al-Radd ʿalá al-manṭiqīyīn  (Réfutation des logiciens [grecs]), et son ouvrage intitulé Naqḍ al-manṭiq  (Critique de la logique [grecque]).

Débattre avec un solipsiste

Au détour d’une critique épistémologique dense, destinée à défendre la cause de la théologie scripturaliste (atharī) 2, Ibn Taymiyyah fait remonter la méthodologie argumentative de ses interlocuteurs à une philosophie encline au scepticisme radical et au doute.

Il soutient que ceux qui ont emprunté la voie de l’argumentation philosophique pour atteindre la certitude étaient souvent les plus touchés par l’incertitude, la confusion et les doutes, et dans de nombreux cas, qu’ils ont fini eux-mêmes par admettre une forme d’impasse argumentative. 3

Afin d’apprécier l’importance du scepticisme en épistémologie, livrons-nous à une expérience de pensée ou de débat hypothétique avec un solipsiste. Le solipsiste soutient que le monde qui l’entoure n’est pas réel mais simplement une illusion conjurée par son propre esprit. Ainsi, au lieu de dire « Prouvez-moi que Dieu existe », le solipsiste demande : « Prouvez-moi que vous existez. » Et sans aucun doute, aucune preuve philosophique ne suffirait à persuader le solipsiste d’abandonner son point de vue.

Si l’on devait argumenter sur la base des sensations physiques du monde extérieur, le solipsiste soulignerait que ces sensations peuvent être introduites dans l’esprit. Comme l’illustre la tristement célèbre expérience de pensée du « cerveau dans une cuve », il n’y a aucune preuve que votre cerveau ne soit pas placé dans un bocal connecté à des fils qui vous alimentent en stimulations physico-chimiques déterminées dont le but est de recréer une expérience pleinement convaincante de la vie dans un monde réel.

Inception, Total Recall, Matrix

La cinématographie a mis en scène les doutes du solipsisme de différentes manières, que ce soit dans l’idée que la vie réelle peut être indiscernable d’un rêve (Inception), que des souvenirs peuvent avoir été remplacés par de faux souvenirs (Total Recall), ou dans l’idée que des êtres humains peuvent vivre à l’intérieur d’une simulation informatique (The Matrix). Dans chacun de ces cas, il serait impossible de démontrer soit par un argument déductif logique, soit par des preuves empiriques que la réalité extérieure est telle qu’on la perçoit ou qu’on s’en souvient.

Le philosophe suédois Nick Bostrom a fait valoir que, étant donné la possibilité pour une civilisation technologiquement mature de créer des milliards de simulations informatiques et, par conséquent, étant donné la rareté relative des esprits non simulés par rapport aux esprits simulés, il est beaucoup plus probable que vous viviez dans une simulation informatique construite par une civilisation technologiquement avancée que celle que vous soyez un être physique dans la nature. Un point de vue similaire a été défendu par l’entrepreneur milliardaire Elon Musk.

Une approche sans fondement pour Ibn Taymiyyah

Le solipsisme est philosophiquement irréfutable, mais mérite-t-il d’être considéré sérieusement, avant même d’envisager de lui opposer une réponse intellectuelle ? La plupart des gens ne prennent pas au sérieux ces doutes qui sapent les fondements épistémologiques d’une compréhension significative de la réalité.

Dès lors que notre raisonnement logique ou nos perceptions correspondant à la réalité peuvent être mise en doute, il peut y avoir un nombre infini de doutes qui surgissent dans l’esprit humain y compris à propos des structures les plus objectivement fondées de son épistémologie.

Ibn Taymiyah écrit à ce propos : « Les questions empiriques dont témoignent les sens, ainsi que les sciences rationnelles fondées sur eux, ont fait l’objet de nombreux doutes rationnels. Et une grande partie de ces doutes était formulée d’une manière sophistiquée telle que la plupart des personnes auraient trouvé difficile à résoudre. Au lieu de cela, pour réfuter ces formes de doute, ces personnes s’appuient généralement sur le fait que ce doute sape ce qui est connu par perception ou par nécessité, qu’à ce titre il ne mérite donc pas de réponse. Ainsi, leur réponse consiste [simplement] à contredire ce qui est indubitablement connu. Sur cette base, [on] reconnaît ces doutes comme faux en principe, même si la question de leur inexactitude n’est pas abordée de façon détaillée.

Et si l’on nous rétorquait : « Ces questions de connaissance indubitable ne peuvent être confirmées [en tant que vérité] sans réfuter les arguments sophistiques qui les contestent », alors personne ne serait en mesure de confirmer la connaissance de quoi que ce soit, le sophisme n’ayant pas de fin » (al-ḥujaj al-sūfisṭaʾīyah). »

La certitude en Dieu plus grande que la certitude logique

Ibn Taymiyah poursuit son argumentaire en expliquant que la certitude du croyant dans la vérité de ce que le messager infaillible de Dieu a communiqué en général, est encore plus grande que sa certitude dans toute information individuelle relayée par ses facultés empiriques ou rationnelles faillibles.

Une opinion qui doit être comprise par le fait que toutes les conceptualisations significatives de la réalité sont finalement ancrées dans un fondement ontologique garanti par la vision islamique du monde.

Nazir Khan

Notes :

1-Al Ghazali explique avoir cherché à obtenir une certitude en remontant aux fondements de la connaissance – la perception sensorielle et la rationalité – pour découvrir qu’il était également capable de mettre en doute ceux-ci, ce qui lui a valu de vivre deux mois au cours desquels ses pensées aient été celles d’un sceptique radical bien qu’il ne l’ait pas verbalisé ou affirmé de manière confessionnelle ( wa dāma qarīban min shahrayn ana fīhimā ʿalá madhab al-safsaṭah bi-ḥukm al-ḥāl lā bi-ḥukm al-nuṭq wa-al-maqāl ). Al-Ghazālī,  al-Munqidh , 29. Une analyse de sa doctrine du  kashf  (dévoilement spirituel) dépasse le cadre de cet article.

2- La tendance scripturaliste en théologie a été appelée successivement atharī (un adjectif faisant référence au terme āthār , en référence aux propos transmis par les premiers savants musulmans),  Ḥanbalī  (en référence à la théologie de l’Imam Aḥmad b. Ḥanbal),  aṣḥāb al-ḥadīth  (compagnons du hadith), et  salafī  (en référence à l’expression salaf al-ṣāliḥ, pieux prédécesseurs de la communauté musulmane primitive). Dans Naqḍ al-manṭiq, Ibn Taymiyyah se revendique de la méthodologie des salaf (213) et attribue la rareté relative des différends théologiques entre Ḥanbalīs à l’abondance des déclarations claires de l’Imam Ahmad sur les questions de croyance (235).

3-Ibn Taymiyyah, Naqḍ al-manṭiq, 41–43. Cette « impasse » est appelée takāfuʾ al-adillah , ce qui signifie l’équipollence ou le poids égal de deux ou plusieurs preuves. Désigné en grec sous le nom d’isostheneia, ce concept était fréquemment utilisé par les anciens sceptiques.