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La cléricalisation croissante de la pensée islamique

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Lorsque l’autorité cléricale devient intouchable, la religion cesse de guider et la pensée commence à stagner. Une chronique de Musa Khan, docteur en sciences administratives et enseignant à l’université de Plymouth (Royaume-Uni), à lire sur Mizane.info.

Il y a quelques jours, j’ai publié un court message sur Facebook : « Dieu merci, la science est restée hors de portée des religieux, sinon ils lui auraient fait subir le même sort qu’à la religion. » Je savais que cette déclaration susciterait des réactions, et ce fut le cas. Des centaines de commentaires ont suivi : certains encourageants, d’autres réfléchis, beaucoup émouvants, et quelques-uns ouvertement hostiles. Mais derrière ce tumulte, la discussion a révélé quelque chose de bien plus important que le message lui-même : la profonde confusion qui règne dans notre société entre religion et autorité religieuse.

Beaucoup ont immédiatement cru que j’attaquais l’islam. Ce n’était pas le cas. Ma critique visait une culture religieuse particulière qui a progressivement transformé la foi en politique identitaire, en loyauté sectaire, en dogmes hérités et en mobilisation émotionnelle. Il y a une différence fondamentale entre remettre en question la religion et remettre en question ceux qui prétendent détenir le monopole de son interprétation.

Retrouver la confiance intellectuelle

Un commentateur a soutenu que sans classe religieuse, la société sombrerait dans la faillite morale. Un autre a insisté sur le fait que les savants sont « les héritiers des prophètes ». Je ne nie ni l’importance du savoir, ni la nécessité d’un guide moral. Le problème survient lorsque les savants cessent de se percevoir comme des chercheurs de vérité et se comportent comme les gardiens d’une autorité incontestable. Cette distinction est cruciale, car l’histoire témoigne des conséquences désastreuses d’une religion asservie à des structures d’autorité rigides.

Paradoxalement, nombre de commentateurs ont défendu la classe religieuse en citant des savants musulmans tels qu’Ibn Sina, Al-Khwarizmi, Jabir ibn Hayyan et Al-Biruni. Or, ces noms renforcent en réalité mon argumentation. Ces penseurs ont émergé à des époques où la civilisation musulmane rayonnait d’une grande confiance intellectuelle, d’une curiosité insatiable et d’une ouverture à la recherche. Philosophie, mathématiques, astronomie, médecine et théologie coexistaient au sein d’une vaste culture du savoir. Ce qui rendait cette civilisation extraordinaire, ce n’était pas un conformisme aveugle, mais l’exploration intellectuelle.

L’un des moments les plus révélateurs du débat en ligne est survenu lorsque plusieurs personnes ont confondu la critique de la « classe religieuse » avec la critique de l’islam lui-même.

« Dans de nombreuses sociétés, la religion est si profondément imbriquée dans l’autorité cléricale que remettre en question cette dernière est perçu comme une rébellion contre la première. Nul n’a le droit de s’interposer entre Dieu et la raison humaine. Le Coran fait constamment appel à la raison, à la réflexion et aux preuves. Il critique à maintes reprises le suivi aveugle des ancêtres. »

Le problème se complique encore lorsque l’autorité religieuse s’oppose elle-même au savoir moderne. La science prospère car aucun scientifique n’est considéré comme infaillible. Chaque théorie demeure ouverte à la remise en question, à la révision et au remplacement par des preuves. Cette culture de la vérification permet à la science d’évoluer. À l’inverse, de nombreux milieux religieux ont normalisé l’immunité intellectuelle. Les opinions formulées il y a des siècles sont souvent considérées comme intouchables, même lorsque le contexte historique, les connaissances humaines et les réalités sociales ont radicalement changé. Il en résulte une stagnation déguisée en piété.

L’ignorance est la vraie menace

Cela ne signifie pas que la science soit moralement supérieure en tous points. La science peut engendrer des technologies, mais elle ne peut, à elle seule, produire l’éthique, le sens de la vie ou la sagesse. L’humanité a toujours besoin de cadres moraux et d’une profondeur spirituelle. Cependant, la religion ne peut guider la civilisation que si elle demeure intellectuellement vivante et non psychologiquement défensive.

Un commentateur a judicieusement écrit : « La science n’est pas menacée par la religion, mais par l’ignorance. La religion n’est pas menacée par la science, mais par l’étroitesse d’esprit. » Cette observation résume parfaitement la situation. La crise qui frappe aujourd’hui de nombreuses sociétés musulmanes n’oppose pas l’islam à la science. Elle oppose la vérité au tribalisme, la recherche à l’insécurité, et le courage intellectuel au confort hérité.

Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas le désaccord, mais l’incapacité croissante à dissocier les idées des identités. Trop de gens ne se demandent plus si une chose est vraie ; ils se demandent si elle menace leur groupe, leur secte ou leurs loyautés affectives. Et c’est peut-être pourquoi les faits, à eux seuls, parviennent rarement à faire changer d’avis. Comme le soulignait une citation partagée sous ma publication : « La plupart des gens ne se basent pas sur les faits pour se forger une opinion. Ils se basent sur leurs opinions pour se forger une opinion. »

Musa Khan

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