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« Palestine, une histoire » : Il fallait que ce documentaire existe !

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Aurore Nerrinck nous parle dans sa dernière chronique du documentaire de France TV, « Palestine, une histoire ». Si le documentaire comporte des biais et des omissions coupables, son utilité auprès du grand public ignorant l’histoire de la Palestine reste pertinente.

Oui, il fallait que ce documentaire existe. Trois heures consacrées à l’histoire palestinienne, diffusées en prime time sur une chaîne publique française, avec des archives inédites, des historiens sérieux, et disons-le, un parti pris assumé du côté du colonisé – c’est rare. C’est même, dans le paysage médiatique français, presque improbable. Et pourtant. Je n’arrive pas à faire taire la question qui m’a accompagnée du début à la fin : à qui ce documentaire bénéficie-t-il vraiment ?
Le travail historique est solide. Le parti pris du point de vue palestinien, tenu sur 150 ans, est réel. Les archives sont bouleversantes : voir une Palestine vivante, cultivée, plurielle, avant l’effacement. Pour des générations entières qui n’ont connu que le « conflit », cette profondeur historique manquait. Mais reconnaître la qualité du travail ne dispense pas d’interroger le cadre dans lequel il circule.
« Un bon outil peut servir de mauvaises fins. Ou plus précisément : un outil honnête peut être mis au service d’une fonction malhonnête, sans que son auteur en soit responsable, et sans que cela invalide son contenu. »
Les deux premiers volets tiennent leur promesse. Puis vient le troisième. Et avec lui, les dernières minutes – celles qui donnent le sens de tout ce qui précède. Le documentaire consacre à peine quelques minutes à ce qui se passe depuis le 7 octobre 2023, à l’extermination de Gaza. Il parle de « guerre », de « conflit israélo-palestinien », évoque un « risque de génocide », comme si la Cour internationale de justice n’avait pas déjà tranché, comme si les images n’existaient pas, comme si « risque » était encore le mot juste quand des enfants meurent par milliers sous les bombes.

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« La France a reconnu l’État de Palestine ». Arrêtons-nous là. La France – qui a fourni des armes. La France – qui a criminalisé ses militants pro-palestiniens sur son propre territoire. La France – dont certains parlementaires préparent une nouvelle loi pour restreindre davantage toute expression de solidarité envers la Palestine. Cette France-là se voit offrir, dans le dernier plan d’un documentaire financé par ses propres institutions, le rôle du témoin bienveillant, de celle qui, finalement, a reconnu. C’est une opération d’absolution.
Archiver l’injustice, c’est aussi la figer. Il y a cette phrase prononcée vers la fin : « Cette histoire ne pourra jamais être oubliée », qui ressemble à une phrase de mémorial. On dit ça pour ce qui est terminé, clos, inscrit dans le marbre. Mais Gaza brûle encore aujourd’hui. La Cisjordanie est colonisée encore aujourd’hui. Des familles sont expulsées encore aujourd’hui. Mettre en récit au passé ce qui se passe au présent est une opération politique, même si elle est involontaire. Raconter l’histoire de la Palestine en terminant sur « la Palestine n’existe plus », revient à entériner l’effacement qu’on prétendait dénoncer. Le documentaire pose la question : « De quoi la Palestine est-elle le nom? » Et y répond : d’une tragédie historique. Pas d’une injustice en cours qui appelle des actes.
« La reconnaissance sans transformation. Voilà ce que ce documentaire produit, dans les conditions où il existe : de la reconnaissance symbolique. Le téléspectateur peut regarder, être bouleversé, se sentir informé, et ne rien changer à ses pratiques politiques, à ses votes, à ses silences. C’est ainsi qu’on intègre la contestation dans des formes acceptables pour mieux la désamorcer. »
On ne criminalise pas ce documentaire, on le finance, parce qu’il ne menace rien. La reconnaissance véritable, elle, aurait des conséquences : elle modifierait les lois, stopperait les ventes d’armes et protégerait ceux qui manifestent dans la rue plutôt que de les poursuivre.
Alors, pourquoi regarder quand même ? Parce que les archives sont réelles, que les historiens disent des choses vraies, et que pour certains, ce sera une première entrée dans cette histoire – une première entrée imparfaite vaut mieux que le vide.
Mais en le regardant, gardons les yeux ouverts sur ce qu’il ne dit pas : les mots qu’il évite, la France qu’il absout, et surtout le présent qu’il archive trop vite. Un documentaire ne suffit pas, et ne peut pas suffire. Et si on le laisse suffire – si on se dit voilà, c’est fait, c’est reconnu, alors il aura servi exactement à ce à quoi il risquait de servir : calmer ceux qui avaient besoin que quelque chose soit dit, sans que rien ne change pour ceux qui meurent pendant qu’on regarde.
Aurore Nerrinck

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