Parmi les compagnons du Prophète Muhammad ﷺ, Julaybib occupe une place particulière. Rejeté par les siens, de petite taille et isolé avant l’avènement de l’islam à Médine, il devint pourtant l’un des compagnons les plus aimés du Prophète et connut un destin unique, envié par ses pairs. Portrait.
La vie et le parcours du Compagnon Julaybib peuvent être qualifiés d’extraordinaires, voire d’hors du commun. Lui qui était ignoré et rejeté par ses pairs fut profondément aimé du Prophète ﷺ. Lui qui ne possédait ni beauté, ni richesse, ni soutien tribal reçut une épouse noble, pieuse et respectée.
Lui qui avait longtemps vécu dans l’ombre fut élevé par Allah parmi les martyrs et les élus, au point que les compagnons s’exclamèrent, au moment de sa mort : « Que nos pères et nos mères soient sacrifiés pour toi, ô Julaybib… Quelle noble destinée ! ».
Une vie de solitude et de rejet
La lignée de Julaybib demeure inconnue, et aucun récit ne mentionne ses parents ni la tribu à laquelle il appartenait. Son nom singulier n’est autre que la forme diminutive de « Jalbab » et signifie « petit homme ». Cela laisse entendre que Julaybib était de petite taille et trapu. Il était également décrit comme étant « damîm », c’est-à-dire peu avenant.
On mesure la difficulté de sa condition dans une société arabe largement fondée sur les liens familiaux et tribaux. Julaybib ne pouvait donc espérer ni compassion, ni aide, ni protection. En réalité, il savait seulement qu’il était arabe et que, dans la jeune communauté musulmane, il faisait partie des Ansars, les habitants de Médine. Isolé, il subissait même les moqueries des enfants de Médine à cause de son apparence.
Il errait seul, rejeté, sans que personne ne souhaite s’asseoir à ses côtés. Son existence était une lutte permanente. Il passait ses nuits à pleurer, seul dans les rues de Médine, sans famille, sans ami, sans la moindre marque de compassion.

L’histoire d’un mariage inespérée
Après l’arrivée du Prophète ﷺ à Médine, le destin de Julaybib changea. Il venait s’asseoir en sa compagnie, écoutant avec attention et parlant peu. Timide, il gardait le regard baissé. Désormais, en la personne du Prophète, il avait trouvé le meilleur des compagnons. Ses jours de solitude et de détresse prirent fin grâce à la venue du meilleur de la création.
Par la miséricorde d’Allah et la présence du Prophète, Julaybib fut enfin reconnu comme un membre à part entière de la communauté des croyants. Malgré ses nombreuses responsabilités, le Prophète savait aussi prêter attention aux besoins et à la sensibilité du plus humble de ses compagnons. Un jour, alors que Julaybib était assis aux côtés du Prophète ﷺ, celui-ci lui demanda : « Ô Julaybib, désires-tu quelque chose ? ».
Julaybib releva doucement la tête et répondit avec pudeur : « Ô Messager d’Allah, Allah m’a déjà honoré par ta compagnie… Que pourrais-je souhaiter de plus ? ». Le Prophète reprit alors : « Aimerais-tu te marier, mon cher Julaybib ? ». Surpris mais souriant, il répondit : « Oui, ô Messager d’Allah, j’aimerais beaucoup ». Le Prophète ﷺ se rendit alors chez un noble compagnon des Ansar et lui dit : « Je viens demander la main de ta fille ». Heureux, le compagnon répondit : « Quelle bénédiction, ô Messager d’Allah ! », mais le Prophète précisa : « Ce n’est pas pour moi… c’est pour Julaybib ».
Déconcerté, l’homme expliqua qu’il devait consulter son épouse. Il lui dit : « Le Messager de Dieu ﷺ est venu demander la main de notre fille ». Elle répondit avec joie : « Quelle belle nouvelle et quel honneur ! ». Mais lorsqu’il ajouta : « Ce n’est pas pour lui, mais pour Julaybib », elle s’exclama : « Pour Julaybib ? Jamais ! Non, par Dieu, nous ne la marierons pas à Julaybib ».

« Le Prophète est sur le champ de bataille et tu souhaites que je reste à la maison ? »
La jeune fille entendit l’échange et demanda des précisions. Informée de la proposition du Prophète ﷺ et du refus de sa mère, elle intervint avec sagesse : « Ô ma mère, crains Allah ! Refuserais-tu une demande du Messager d’Allah ? S’il propose Julaybib, comment pourrais-je refuser ? Le Prophète ne veut que le bien pour moi. J’accepte avec joie et j’y vois un honneur immense ». Touchée, sa mère reconnut : « Tu as raison, ma fille. Pardonne-moi. Je ne connais personne de meilleur que Julaybib pour toi ».
Informé de cela, le Prophète ﷺ invoqua : « Ô Seigneur, accorde-lui une abondance de bien et éloigne d’elle les difficultés et les épreuves ». Le mariage fut célébré dès le lendemain. Les compagnons Uthman et Ali aidèrent Julaybib à financer le banquet. Parmi les Ansar, on disait qu’il n’y avait pas d’épouse plus vertueuse qu’elle. Elle fut unie à Julaybib par le Prophète, et ils vécurent ensemble jusqu’à la fin de sa vie.
Peu de temps après leur union, une expédition s’organisa. Le jour de l’expédition, le beau-père de Julaybîb demanda à son beau-fils de rester auprès de sa fille car ils étaient jeunes mariés et que cette expédition n’était pas obligatoire : «Ô Julaybîb, c’est juste une expédition, ce n’est pas un Jihad obligatoire, par conséquent, comme tu es nouvellement marié, passe donc du temps avec ton épouse ».
Mais Julaybîb qui avait pourtant vécu dans le désespoir de se marier, ne put se résoudre à rester auprès de son épouse alors que son Prophète bien aimé se trouverait sur le champ de bataille, il répondit donc à son beau-père : « Ô mon père, tu dis une chose bien étrange, mon Prophète bien-aimé est sur le champ de bataille face aux ennemis de l’Islam et tu souhaites que je reste à la maison avec ma femme ? Je sacrifierai mon sang et mon âme plutôt que de voir le Prophète affronter les difficultés pendant que je suis assis à la maison dans le luxe ».

« O Allah, il est de moi et je suis de lui »
Les préparatifs de la confrontation militaire commencèrent et ce fut un spectacle bien étrange que de voir le tout petit homme Julaybîb portant une épée presque aussi grande que lui. Les compagnons le regardaient avec émerveillement. À la fin de la bataille, le Prophète ﷺ interrogea ses compagnons sur leurs pertes. Chacun cita les noms de ses parents ou amis proches tombés pendant le combat tandis que le Prophète demanda : « Me concernant, j’ai perdu Julaybib. Partez à sa recherche ».
Il fut trouvé près de sept opposants qu’il avait tués avant de tomber. Le Prophète se rendit à l’endroit où gisait Julaybib, son petit compagnon difforme et dit : « Il a tué sept hommes avant de mourir ». Le Prophète demanda qu’une fosse soit creusée. Puis il dit, trois fois, près de son corps. « O Allah, il est de moi et je suis de lui ». Le Prophète lui creusa une tombe et l’y plaça, sans le laver car les martyrs ne reçoivent pas le bain rituel avant l’enterrement.
Les compagnons pleuraient abondamment et s’exclamèrent : « Que nos pères et nos mères soient sacrifiés pour toi, ô Julaybib… Quelle noble destinée ! ». Il est rapporté que suite à son martyre, le ciel fut rempli de milliers d’anges qui étaient venus participer à sa Janaza (prière funéraire). C’est ainsi que Julaybîb, le solitaire, devint un bien-aimé d’Allâh et de son Prophète ﷺ, admiré de tous.
Ibrahim Madras
