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vendredi 01 mars 2024

Max Giraud : quelques remarques sur le Nom Allâh 1/2

Max Giraud : l'origine du nom Allah 1/2 Mizane.info

Traducteur, spécialiste de l’œuvre de l’émir Abdelkader et de René Guénon, Max Giraud expose dans un texte inédit publié sur Mizane.info les différentes études traditionnelles relative au nom sacré de Dieu, Allah.

Avant d’engager des développements qui pourront paraître inhabituels pour certains lecteurs, nous prendrons la précaution d’affirmer que la vérité fondamentale contenue dans la Parole coranique : « Nous n’avons omis, dans le Livre, aucune chose » (Cor. 6, 38), doit être prise dans son sens fort, à savoir que « le Livre », le Coran, révèle tous les mystères de la manifestation et débouche sur tous les mystères du Principe ; il contient ainsi toutes les vérités. Le Nom Allah, expression de la Réalité totale, sous la variété de ses formes1, est l’un des éléments majeurs de ce Livre.

Il cache et dévoile à la fois une multitude illimitée de significations correspondant à autant de doctrines. Il est donc normal de concevoir, vu son caractère de synthèse affirmé par tous les Maîtres, qu’il est le “lieu” où sont rassemblées toutes les réalités, et que sa dimension universelle lui permet d’intégrer des mystères qui, au premier abord, ne semblent pas relever directement de la forme islamique telle qu’elle est généralement appréhendée 2.

Les racines du nom Allah

C’est pourquoi le lecteur ne devra pas s’étonner de nous voir utiliser des éléments de traditions étrangères à l’Islam historique, pour faire ressortir des sens inclus, de manière parfois évidente, dans les racines que nous allons étudier. Nous pouvons même ajouter, sans exagérer, que sans cette méthode, certaines significations cachées dans le Nom Allâh risquent fort de le demeurer, du moins sous la forme où nous les exposerons. Comme nous l’avons déjà dit, les résultats de ces examens ne sont pas “forcés”, car la réalité abordée est la même dans tous les cas3. Si des doctrines restent “discrètes”, ou à l’état latent, dans certaines traditions, par rapport à d’autres où elles sont mises en évidence, c’est souvent pour des raisons d’homogénéité providentielles : la Sagesse, qui ordonne et dispose toutes choses, a exclu en effet que toutes les vérités soient présentées sur un pied d’égalité à la plupart des hommes qui, ainsi, auraient perdu la possibilité de s’orienter spirituellement vers un but clairement défini 4.

La présentation simultanée de la Vérité sous de nombreuses formes apparemment équivalentes ou contradictoires n’aurait fait que neutraliser la vitalité de la foi et empêcher le développement des traditions particulières. La situation de fin de cycle, et l’intervention de l’œuvre de René Guénon nous placent dans une perspective différente, et certaines choses peuvent et doivent être énoncées. Après ces précisions sur notre méthode de travail, revenons au thème principal de cette « Introduction ». Dans plusieurs de ses Mawâqif, l’Émîr ‘Abd al-Qâdir pose la question suivante : le Nom Allah est-il dérivé ou non5 ? Selon que l’on donne une réponse positive ou négative à cette interrogation, le Nom Allah désigne l’Essence ou la Fonction de Divinité. Cette distinction a des conséquences considérables, et l’ignorer est une source de confusions doctrinales sur lesquelles l’auteur revient à plusieurs reprises dans son œuvre6.

L’Émîr, lorsqu’il aborde cette question, ne fait qu’évoquer les problèmes d’étymologie posés par le Nom Allâh, qui sont connus de ses lecteurs arabophones. Pour celui qui n’entre pas dans cette catégorie, nous estimons qu’il peut y avoir un intérêt à prendre connaissance plus en détail des éléments transmis en la matière par les autorités traditionnelles7 . Le Nom Allâh a fait l’objet de nombreux écrits, dont deux ont été mis à la portée du lecteur de langue française : Le Livre du Nom de Majesté : “Allâh”, d’Ibn ‘Arabî, traduit et commenté par Michel Vâlsan8 , et le Traité sur le Nom Allâh, d’Ibn ‘Atâ’ Allâh, présenté et traduit par Maurice Gloton9.

Celui-ci a eu l’occasion de revenir sur cette question dans sa traduction du Traité sur les Noms Divins, de Fakhr ad-Dîn ar-Râzî10. Ce sujet est régulièrement abordé par les commentateurs du Coran lorsqu’ils étudient la Basmalah11 ; ils exposent alors de manière précise les propriétés graphiques, sonores et sémantiques du Nom dit “de Majesté”, en prenant appui sur les étymologies possibles ; ces propriétés sont d’ailleurs intimement liées entre elles.

Les vertus symboliques de ce Nom étant réellement inépuisables12, nous n’aurons comme dessein ici que celui d’exploiter des données déjà connues, mais, comme nous l’avons déjà dit, dans une perspective un peu inhabituelle.

Origine du Nom Allah

Une question préalable est souvent posée par les auteurs : le Nom Allâh est-il purement arabe ou appartient-il à un contexte linguistique plus large ? Les savants musulmans n’ignorent pas que ce Nom désignait la divinité suprême dans la tradition préislamique, mais ils connaissent également l’utilisation d’un Nom divin dont le schème est proche de la racine A.L.H. en hébreu, syriaque, araméen et autres langues de la même famille. Ce fait est pris en compte par des autorités comme Ar-Râzî13. D’autres estiment qu’il peut être commun à plusieurs langues sans que l’on puisse dire que l’une soit antérieure aux autres. En dehors du strict cadre sémitique14, il faut relever ce passage digne d’intérêt concernant une technique d’invocation, en milieu hindou.

Une question préalable est souvent posée par les auteurs : le Nom Allah est-il purement arabe ou appartient-il à un contexte linguistique plus large ? Les savants musulmans n’ignorent pas que ce Nom désignait la divinité suprême dans la tradition préislamique, mais ils connaissent également l’utilisation d’un Nom divin dont le schème est proche de la racine A.L.H. en hébreu, syriaque, araméen et autres langues de la même famille. Ce fait est pris en compte par des autorités comme Ar-Râzî13. D’autres estiment qu’il peut être commun à plusieurs langues sans que l’on puisse dire que l’une soit antérieure aux autres.

En dehors du strict cadre sémitique14, il faut relever ce passage digne d’intérêt concernant une technique d’invocation, en milieu hindou cette fois : « Hallâ est un terme mystérieux utilisé par certaines sectes shivaïtes pour invoquer l’être suprême durant les danses extatiques. Il est difficile de ne pas faire un rapprochement avec Allah le nom divin adopté par les Musulmans en même temps que la pierre noire de La Mecque qui, selon la géographie des Purânas, est un Linga de Shiva situé dans l’ancien lieu sacré appelé Makheshvara (le Seigneur du Crocodile) »15. Pour revenir au contexte sémitique, on a évoqué aussi l’étoffement de la racine primitive Îl ou “El ” connue comme le Nom de Dieu chez tous les Sémites et, dans ce cas, la racine serait ’.W.L. ou ’.Y .L., “être en premier” (d’où le Nom divin Al-Awwal, “Le Premier”, en Islam)16. Il serait donc le “Principe”, c’est-à-dire la “Cause première”.

Allah, le refuge divin

Le grand dictionnaire Lisân al-‘Arab donne ’Îl comme l’un des Noms d’Allâh en hébreu et syriaque, puis propose une forme arabisée ’Ill identifiée directement à Allâh (wa huwa Allâh) 17. Cependant, presque toutes les autorités musulmanes concluent que le Nom Allâh est purement arabe18 dès l’origine. Lorsqu’ils l’évoquent, ils commencent toujours par affirmer, comme l’Émîr, la première hypothèse, à savoir qu’il s’agit d’un nom propre sans étymologie ; puis ils donnent, malgré cela, quelques racines possibles tournant autour de trois radicaux19. Chaque étymologie proposée permet de développer des doctrines spécifiques renvoyant à des expressions ou synonymes explicatifs.

Pour des raisons d’opportunité ‒ ou de prudence ‒ certains sens ne sont que “suggérés”. Les radicaux ’A.L.H., W.L.H. et L.W.H. Ces trois radicaux recèlent, dans leurs dérivés, des sens remarquables20 : – ’A.L.H. contient les idées de “refuge”, “protection”, “perplexité”, “stupéfaction”, “adoration”, “amour”, “divinité”, “se situer”, “se tenir dans un lieu”. – W.L.H. désigne l’“amour intense”, la “perplexité”, le fait de “perdre la raison ou l’intellect” à cause d’une frayeur ou d’un trouble. – L.W.H. signifie “être caché, voilé aux regards”, “être haut, élevé”, “briller”, “créer”. On aura remarqué que des significations sont communes aux deux racines ’A.L.H. et W.L.H. ; cela n’a pas lieu d’étonner, car, dans la langue arabe, au niveau des racines, l’alif, le wâw, auxquels il faut ajouter le yâ’, sont souvent interchangeables 21.

Il faut savoir aussi, pour la clarté de la suite de notre exposé, qu’il y a fréquemment des rapports sémantiques entre les racines qui comportent les mêmes lettres, quel que soit l’ordre dans lequel elles se présentent. Ces rapprochements sont souvent évidents, mais peuvent se présenter parfois de manière subtile et inattendue. On trouve, chez beaucoup d’auteurs 22, la référence à une possible racine constituée par la seule lettre hâ’, qui désigne le pronom affixe de la troisième personne marquant l’“absent” du discours23. Cette hypothèse est étayée, tant par une des lectures possibles du Nom Allâh 24, que par le sens donné à cette dernière lettre du Nom par un grand nombre de savants.

Ceux-ci démontrent en effet que, si l’on retire une à une les lettres du Nom Allâh, ce qu’il en reste garde toujours un sens : on passe ainsi de Allâh (هّ الل (à li-Llâh (هّ لل(,” pour Allâh”, puis à la-Hu (له(,” pour Lui”, et, finalement, à Hu (ه ou ه(, pronom de la troisième personne du masculin singulier, désignant fondamentalement l’Ipséité (“Lui”, “le Soi”). La racine ’A.L.H. est celle qui est le plus souvent mise en avant. Selon la vocalisation des verbes qui lui correspondent, elle signifie “adorer” ou “être adoré”. Al-Ilâh est ainsi “la Divinité digne d’adoration” ; c’est l’un des aspects de la Ulûhiyyah ou Ulûhah, la Fonction de Divinité de l’Essence. La plupart des considérations qui vont suivre renvoient à cette Fonction de Divinité sous ses aspects principaux.

Max Giraud

Notes :

1 – Cette précision n’est pas superflue, car le “Nom de Majesté” n’a pas qu’une forme. Rien
que dans son traitement graphique, on est étonné de constater les possibilités qu’il recèle.
Dans l’art calligraphique, par exemple, ses représentations multiples révèlent des significations symboliques qui dépassent le cadre du simple intérêt esthétique. Il faut aussi l’envisager sous les rapports sonore, littéral, et de ses diverses valeurs numériques.
2 – En réalité, si l’on saisit bien par la foi et l’intelligence le verset précité, rien n’échappe
à l’Islam et à son Livre sacré dans leur dimension réellement universelle ; une chose est de
l’affirmer théoriquement, autre chose est de le reconnaître dans les faits, car les habitudes
mentales et le poids de l’histoire empêchent une lecture sans préjugé – normalement adéquate au sens littéral, d’ailleurs – des données proposées par la Tradition. Cette lecture,
qui n’est pas nouvelle ou “moderne” comme on pourrait être tenté de le croire, doit être
rigoureusement distinguée des tentatives actuelles de relecture du Coran ou de la Sunna en
recourant à de prétendus instruments d’exégèse fournis par la “philosophie” moderne, par
les sciences dites “de l’homme” ou par la psychanalyse. Dans ces derniers cas, il n’est plus

question d’intention spirituelle qui, seule, coïncide fondamentalement avec les données traditionnelles.
3 – Malgré la multiplicité des points de vue sous lesquels une réalité quelconque appartenant à un état d’existence donné peut être envisagée, cette réalité et cet état d’existence sont
nécessairement, dans leur ordre, des reflets de l’Unité première. L’œuvre de René Guénon
et la vocation profonde de l’Islam, en tant que synthèse traditionnelle finale, sont, naturellement, de privilégier l’Unité. Cependant, lorsqu’il s’agit de comparer des données de
traditions différentes sur le plan formel, la coïncidence totale entre elles est assez rare ; il faut
donc remonter au plus près de la source archétypale, c’est-à-dire à l’Idée universelle qu’elles
représentent dans leur ordre, pour percevoir leur unité fondamentale. Il ne s’agit aucunement là de “comparatisme” superficiel ou plus ou moins forcé.
4 – L’orientation rituelle, par exemple, exige l’abandon de certaines possibilités par rapport
à d’autres ; elle ne s’oppose qu’extérieurement à cette “orientation essentielle” du : « Où
que vous vous tourniez, là est la Face d’Allâh » (Cor. 2, 115). Cette question est développée
dans la Halte 26 (tome II de notre traduction ; sauf indication contraire, c’est à celle-ci que
nous renvoyons désormais).

5 – Voir notamment les Haltes : 11, 35, 57, 89, 90. Le sujet est aussi abordé au début de
la Halte 366.
6 – « La plupart des théologiens – voire tous – ainsi que les dévots qui ne font pas partie des
gens d’Allâh, les Connaissants, ne font pas la différence entre l’Essence et le Degré divin »
(Halte 99, t. III ; voir aussi : Haltes 24 et 35, t. II).
7 – Nous constaterons à cette occasion que les conséquences doctrinales tirées des réponses
proposées par l’Émîr et par les sources traditionnelles confirment ce que René Guénon dit,
à de nombreuses reprises, de la possibilité, pour toute science traditionnelle ‒ l’étymologie
en l’occurrence ‒ de servir de support aux conceptions métaphysiques, en rapport avec les
réalités initiatiques correspondantes.
8 – Études Traditionnelles, 1948, nos 268, 269 et 272.
9 – Les Deux Océans, Paris, 1981.
10 – Dervy-Livres, Paris, 1986, t. 1, pp. 217-241. Jean Canteins a lui aussi abordé ce point
dans deux ouvrages : La Voie des Lettres, ch. 6 (Maisonneuve et Larose, Paris, 1981), et Miroir de la Shahâda (Maisonneuve et Larose, Paris, 1982). Cf. aussi Daniel Gimaret, Les noms divins en Islam, pp. 121-131 (Le Cerf, Paris, 1988).
11 – C’est la formule inaugurale : Bismi-Llâh ar-Rahmân ar-Rahîm, « Au Nom d’Allâh, le
Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux ».
12 – Cf. Michel Vâlsan, trad. citée, pp. 145-146, n. 5. La mentalité rationaliste, qui s’insinue parfois là où ne l’attend pas, a souvent bien du mal à concevoir qu’une formule ou un
symbole sacrés soient inépuisables sous le rapport du sens. En fait, toute Parole de Dieu est
illimitée de par son origine, et certains symboles de source réellement mystérieuse ont aussi
ce privilège : nous pensons ici à la figure du Triangle de l’Androgyne transmise par René
Guénon à Michel Vâlsan qui en a dévoilé les aspects les plus remarquables (cf. L’Islam et la
Fonction de René Guénon, pp. 102-176, Éditions de l’Œuvre, Paris, 1984).
13 – Cf. Al-Tafsîr al-kabîr, Vol. 1, p. 163, et Traité sur les Noms divins, Vol. 1, pp. 219-220.
14 – Il ne faut pas négliger le fait que le Nom Allâh est employé couramment par les chrétiens – voire par les juifs, hors cadre rituel – habitant dans la zone d’influence de la langue arabe ou de celle de l’Islam.
15 – Alain Daniélou, Le Destin du Monde d’après la tradition shivaïte, p. 57 (Albin Michel,
Paris, 1992). Il y a une certaine “approximation” dans la comparaison entre ce mantra et
le dhikr “Allâh”, mais le fait mérite d’être cité. En revanche, on relèvera que Guénon avait
déjà signalé « la correspondance dans l’être humain de la Kaaba, à l’intérieur de laquelle est la
“pierre noire”, équivalente au linga hindou », qui sont « des symboles du “centre du monde” »
(« Kundalinî-Yoga », Le Voile d’Isis, novembre 1933, p. 439, n. 3 ; cette note est tronquée dans
les Études sur l’Hindouisme, p. 37).
Les renseignements fournis dans ces lignes pourraient, par ailleurs, susciter d’intéressants
développements dans la perspective des liens entre l’Inde et l’Arabie (cf. Michel Vâlsan,
L’Islam et la Fonction de René Guénon, op. cit., pp. 170-176). Dans cette optique, on indiquera aussi que Guénon a mentionné à l’un de ses correspondants l’existence de la Allah
Upanishad. Celle-ci a effectivement été éditée en 1933 ; elle affirme notamment que « Om
est Allâh ».
16 – Toufic Fahd, Le Panthéon de l’Arabie centrale à la veille de l’Hégire, pp. 47-48, Geuthner, Paris, 1968.
17 – Cf. aussi Fut. III, 544.
18 – Ce qui est normal, dans la mesure où l’arabe sacré est conçu comme la langue primordiale, ou l’un de ses reflets directs (cf. René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science
sacrée, ch. VI, p. 70).

19 – Cette attitude apparemment paradoxale reflète la volonté, du moins chez l’Émîr, de
distinguer l’Essence de la Fonction de Divinité.
20 – Cf. Traité sur les Noms Divins, op. cit. ; Al-Fakhr ar-Râzî, At-Tafsîr al-Kabîr, Vol. 1,
pp. 156-164 ; Al-Qurtubî, Al-Jâmi‘ li-ahkâm al-Qur’ân, Vol. 1, pp. 102-103 ; Jandî, Sharh
Fuçûç al-Hikam, pp. 33-35, Mashhad, 1982.
21 – Il s’agit des trois lettres dites “faibles” ayant fonction de consonnes ou de voyelles d’allongement des sons a, u et i.

22 – Cf., par exemple, Ar-Râzî, Traité, Vol. 1, p. 233, et Jandî, Sharh Fuçûç al-Hikam,
p. 35.
23 – Hâ, avec une vocalisation en â allongée, entre dans la composition de plusieurs pronoms démonstratifs, et indique de ce fait un but vers lequel on doit s’orienter.
24 – Allâh peut être lu Al-H, “Le Soi”, d’après Jean Canteins (Miroir de la Shahâda, p. 25).

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