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mardi 18 juin 2024

Maurice Gloton : la notion d’existence chez Ibn ‘Arabi

Maurice Gloton : al wujud chez Ibn 'Arabi Mizane.info

Lexicologue éminent, spécialiste du soufisme et d’Ibn ‘Arabi, Maurice Gloton expose la notion d’existence et d’être dans la pensée du mystique andalou Ibn ‘Arabi dans l’introduction du livre « La production des cercles ». Première partie de ce texte à lire sur Mizane.info.

Une des particularités de la langue arabe est l’absence du verbe «être» sous toutes ses modalités d’expression. Bien avant la venue de l’Islam, les notions d’être, de néant, d’existence, d’inexistence, d’essence, qui firent l’objet d’exposés nombreux, posèrent des problèmes doctrinaux difficiles à résoudre et reçurent des réponses différentes.

La structure linguistique des langues indo-européennes permettait et permet encore de poser le problème de l’être, de l’existence et de l’essence en utilisant différents aspects du verbe être. Ainsi, notre verbe « être », qui provient directement du verbe latin «esse» aurait pour origine la racine indo-européenne «es» avec sa signification première de se trouver et qui ne comportait pas, dans le bas latin, de participe présent, contrairement à ses composés.

Ce verbe ne s’employait pas alors comme copule pour lier le sujet à son prédicat. Le participe présent «essens» qui donna, en français le mot « essence », fut probablement créé par Cicéron et prit plus tard la forme « ens».

En grec, le verbe eipi, dont est dérivé ovoia, a été traduit en français, soit par «essence», soit par « substance ». Ce vocable être reçoit deux significations principales: d’abord celle d’être un verbe, le fait qu’une chose soit, l’acte d’être, l’étant; ensuite celle d’être un simple nom pour désigner un être, une chose qui est, par exemple, un homme, une fleur, etc.

Très vite en français, les deux significations finirent par se confondre au profit du seul nom substantif, de sorte qu’il fallut trouver un autre terme pour exprimer l’acte d’être. On eut recours alors au verbe exister » qui présente pourtant l’inconvénient de signifier, par son étymologie: ex-sistere, paraître, se trouver, se présenter.

Le terme existence » qui en résulta fut vite analysé, au Moyen Âge, comme « l’acte par lequel un sujet accède à l’être en vertu de son origines». Le verbe exister fut donc valorisé dans notre langue au détriment du verbe être il prit ainsi la signification qui aurait dû revenir à ce dernier, et en vint à signifier «l’acte d’être» en oubliant son sens étymologique initial.

Si maintenant nous nous référons au terme essence », souvent employé dans notre traduction, nous trouvons qu’il provient du participe présent latin« essens» du même verbe être », qui a donné, dans cette langue, essentia», mot ressenti par les auteurs classiques latins, tel Sénèque, comme un néologisme pour rendre le terme grec «ovoia ousia», c’est-à-dire ‘l’étance’, comme on a le vocable «existence ».

Ce terme signifie l’être en tant que «réel et désigne chez Platon, l’idée, la réalité en soi, le réel, et chez Aristote « la substance. C’est cette dernière expression qui fut utilisée par les traducteurs latins d’Aristote pour rendre le terme ovcía, qui, dans cette perspective, est ce par quoi les accidents subsistent, ou ce qui confère l’existence aux accidents, ou encore ce qui est présent dans un sujet.

C’est ainsi qu’Ibn ‘Arabi, dans le traité qui nous occupe, considérera le substrat de toute chose qui reçoit tous les accidents possibles : qualités, couleurs, dimensions, etc., qui n’ont pas d’autre existence actuelle que celle de cette substance et qui ne se maintiennent pas par eux-mêmes.

Pour Aristote, la réalité (ousia) est au sens véritable, premier et rigoureux de ce terme, ce qui n’est ni prédicable d’un sujet [les accidents], ni présent dans un sujet, par exemple, un homme individuel ou un cheval parmi son espèce »..

« L’objection fondamentale d’Aristote au platonisme [et à la théorie des idées dont on trouve une équivalence chez Ibn ‘Arabi dans la perspective des Noms divins (al-Asma’ al-husna)], est l’indifférence radicale de l’ousia platonicienne au monde des choses concrètes actuellement existantes dans lequel nous vivons. »

Si, comme nous venons de le préciser, la langue arabe ne possède pas de verbe être, elle utilise plusieurs verbes appelés «verbes d’existence» dont le plus répandu est « kana» qui com- porte les significations sémantiques suivantes: avoir lieu, advenir, exister, se trouver dans telle ou telle circonstance.

Pour le traduire d’une manière plus technique, et pour le différencier, en fonction de notre exposé, de la traduction du vocable wujud par « existence » ou « être», ainsi que nous allons le voir ci-dessous, nous pouvons le rendre par «advenir» ou «arriver à l’existence», comme dans le verset suivant où il se trouve : « La Parole que Nous adressons à une chose (shay’), lorsque Nous la voulons, est seulement de lui dire: « Viens à l’existence ! », et alors elle advient» (Coran 16: 40).

Cette traduction non conventionnelle permet de rendre les implications métaphysiques et cosmogoniques multiples que cette formule coranique comporte en rapport avec la chose qui est en soi avant que Dieu lui intime l’ordre d’advenir ou encore d’actualiser ses prédispositions latentes.

Wujud et ‘Adam

Maintenant que nous avons posé succinctement les significations principales des termes «être», «existence» et «<essence», il nous reste à préciser ce qu’il faut entendre par «wujud et «’adam». Ces termes furent utilisés sous cette forme ou d’autres formes dérivées, dès l’époque du Calife al-Ma’mun (167-218/783-833) par les premiers traducteurs, en langue arabe, de textes grecs provenant des philosophes tels qu’Aristote, Platon ou Plotin.

Précisons tout d’abord qu’en arabe littéraire et d’une manière générale en langues sémitiques, il n’existe pas de préfixes néga tifs, à la différence des langues indo-européennes, pour expri- mer des notions contraires ou des opposés radicaux. Par exemple: fidèle (mu’min) et infidèle (kâfir).

Si dans le vocabu- laire religieux de l’Islam, ces deux termes ont reçu très souvent des significations radicalement opposées, il n’empêche qu’étymologiquement parlant, l’un et l’autre de ces termes connotent des sens positifs qui ne sont pas contraires.

Ainsi le premier signifie «être confiant, être en sécurité et le deuxième «enfouir, enfoncer, comme le laboureur enfouit la graine pour qu’elle puisse germer». Cette dernière racine a donné, entre autres sens, au participe actif «kâfir» le nom du paysan qui plante la semence. Dans cette perspective, les deux expressions «wujud» et «adam» ne sont pas nécessairement des contraires.

Que faut-il entendre par l’unicité de l’existence ? (wahdat al wujud)

Le terme Wujud provient de la racine verbale WJD qui signifie principalement trouver, rencontrer ce que l’on cherche, retrouver ce qu’on avait perdu; sentir, percevoir, ressentir une émotion, être attiré vers quelque chose de motivant pour l’assimiler.

Nous constatons que, outre le sens premier de la racine indo-européenne du verbe « être » en français : « se trouver », ainsi que nous l’avons vu plus haut, la racine verbale WJD com- porte une signification supplémentaire, celle d’émotion, d’attraction, d’une grande importance doctrinale dont se serviront les maîtres du Soufisme et Ibn ‘Arabi en particulier dans certains aspects de son œuvre.

Citons ce passage significatif : «Certes, le Wujud, chez les Initiés, est le fait de prendre la conscience attractive du Réel (wijdân al- Haqq ou de Dieu le Réel) pendant l’extase (wajd). Ces initiés disent que si tu n’es pas pris par l’extase et si, pendant cet état, tu ne contemples pas l’Etre-Réel, tu n’es pas en extase, car le fait de Le contempler consiste en ce qu’Il te fasse disparaître à la contemplation que tu as de toi-même et à la contemplation que tu as de ceux qui sont présents.

Tu n’es donc pas en extase si tu ne possèdes pas la conscience (wujud) de l’Etre-Réel pendant cet état. Et sache bien que le fait de prendre conscience par attraction de Dieu pendant l’extase (wujud al-Haqq fi-l-wajd) est connu. Assurément, l’extase implique une coincidence d’affinité (muçadafa) sans qu’on se rende compte de ce que celle-ci produit… »

Dans ce passage, Ibn ‘Arabi utilise trois mots dérivés de cette racine : Wijdân, wajd et wujud avec les sens principaux qu’elle comporte et que nous venons de mentionner. Il est à noter que le Maître, nourri du Coran et de la Révélation exprimée en arabe le plus pur, ne perd jamais de vue le sens premier des racines de cette langue sacrée.

Quand il emploie le terme « wujud», il lui donne les significations synthétiques que la racine WJD comporte et auxquelles viendront s’ajouter celles que cette expression a prises dans la Philosophie, la Théologie et la Mystique existence, être, être en acte, réalité, actualisation, réalisation, effectivité, etc.

Bien que comportant l’ensemble de ces significations, le terme wujud» qui est un nom d’action et aussi un simple substantif, a pris dans la perspective métaphysique du Maître, celle d’Essence divine, d’Absolu, d’Inconditionné, et a dépassé ainsi le simple degré de l’Etre pur et de l’Existence universelle s’appliquant à la Manifestation des Possibilités divines qui ne se maintiennent pas par elles-mêmes mais par Dieu seul, ce terme existence étant pris ici dans son sens premier étymologique de « se maintenir ou de se trouver par autre que soi et n’ayant pas son origine en soi ».

Dans le vocabulaire technique d’Ibn ‘Arabi et de son École, le terme «wujud » comporte des significations polysémiques allant de l’Essence divine inqualifiée, inconditionnée, absolue et infinie, à la qualification de l’Etre pur en soi et dans son Acte permanent ainsi qu’à l’Existence universelle et à l’existence des réalités particulières dans les différents ordres hiérarchisés de la Manifestation. Dans le courant de l’ouvrage, il traitera du wujud dans ces différentes perspectives.

Maurice Gloton

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