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mardi 18 juin 2024

Malek Bennabi : «  Là où cesse le rayonnement de l’esprit, l’œuvre rationnelle cesse aussi »

Malek Bennabi Mizane.info

Penseur et témoin majeur du XXe siècle, l’écrivain algérien Malek Bennabi s’est attelé, dans Vocation de l’islam, à comprendre les causes du déclin civilisationnel du monde musulman. Mizane.info en publie un extrait consacré à la loi cyclique de l’histoire, au rôle de l’esprit dans l’animation civilisationnel du monde et à la fonction dévolue à la religion.

C’est Ibn Khaldoun qui a dégagé la notion du cycle dans sa théorie des « trois générations » où la terminologie, un peu sommaire, masque la profondeur de l’idée en ramenant les dimensions d’une civilisation à l’échelle de la dynastie, açabya.

Bien qu’étroite, cette conception, qui s’inspire probablement de données psychologiques islamiques, nous invite à mettre l’accent sur l’aspect transitoire de la civilisation, c’est-à-dire à ne voir en celle-ci qu’une succession de phénomènes organiques dont chacun a nécessairement, dans un espace déterminé, un commencement et une fin.

De la civilisation à la décadence de l’esprit

L’importance de cette conception vient de ce qu’elle permet de raisonner non pas sur les seules conditions de développement progressif, mais aussi sur les facteurs de régression, de décadence ; sur la force d’inertie d’une civilisation.

Elle permet d’embrasser un tout dont les phases ne sont pas indépendantes : dans un processus biologique ce sont les causes de vie et de mort, contradictions internes, qui amènent l’être à son plein développement puis à sa désagrégation finale.

Dans l’ordre social cette fatalité est limitée, ou plutôt conditionnée, parce que le sens de l’évolution et son terme sont sous la dépendance de facteurs psycho-temporels sur lesquels une société organisée peut agir, dans une certaine mesure, en réglant sa vie et en poursuivant certaines fins de façon cohérente.

Toutes ces considérations nous amènent à condamner l’habitude qui consiste à considérer isolément un phénomène « civilisation » et un phénomène « décadence ».

La bataille de Siffin

Sur ce point le monde musulman a particulièrement besoin d’idées claires qui guideront son actuel effort de renaissance. Pour cela il importe, en premier lieu, de prendre conscience des causes lointaines qui ont déterminé sa décadence.

Le monde musulman connut sa première rupture à la bataille de Siffin, en l’an 37 de l’Hégire, parce qu’il contenait déjà – si peu de temps après sa naissance – une contradiction interne : l’esprit djahilien en lutte avec l’esprit coranique. Ce fut d’ailleurs un demi-converti, Mouawiya, qui brisa une synthèse – en principe établie pour longtemps, peut-être pour toujours, grâce à l’équilibre entre le spirituel et le temporel.

A partir de cette première rupture sur laquelle nous reviendrons, même si le Musulman a pu demeurer foncièrement attaché à un ordre spirituel contenu dans son âme croyante, le monde musulman n’en a pas moins perdu son équilibre initial.

La perte d’un équilibre

Il est toutefois évident que l’on doit à cette civilisation déviée qui a fleuri à Damas sous les Ommeyades la découverte du système décimal, l’application de la méthode expérimentale, notamment en médecine, et l’introduc­tion de la notion mathématique du temps1, qui sont les premiers jalons de la pensée technique.

On trouvera peut-être même un jour que la « pomme de Newton » – qui aurait révélé à cet illustre astronome l’attraction universelle – n’est pas sans quelque rapport avec les travaux des frères Ibn Moussa2.

Pourtant, du point de vue bio-historique qui nous occupe, toute cette brillante civilisation n’était qu’une dénaturation de la synthèse originelle réalisée par le Coran et fondée sur l’équilibre de l’esprit et de la raison, sur la double base, morale et matérielle, nécessaire à tout édifice social durable.

Oukba, Omar et Malik

En réalité, le monde musulman n’a pu survivre à cette première crise de son histoire qu’en raison de ce qui avait subsisté en lui de l’impulsion et de la force vive coraniques.

Ce sont des hommes comme Oukba, comme Omar Ibn Abdelaziz et comme l’Imam Malik qui l’ont maintenu, non parce que l’un fut un grand conquérant, l’autre un grand monarque et le troisième le chef d’une grande école juridique, mais parce qu’ils incarnaient, à des titres différents, les simples et grandes vertus de l’Islam.

Dans les environs de la future capitale fatimide3, d’où l’armée musulmane partait pour la conquête de l’Afrique du Nord, Okba, qui venait de donner une dernière accolade à ses enfants, s’écriait en enfourchant son cheval : « O Dieu appelle mon âme. »

Plus tard, Omar Ibn Abdelaziz, jugeant injuste de détenir un pouvoir qui lui semblait revenir à la descendance d’Ali, préférait y renoncer, et Malek s’offrait sur les places publiques de Médine à la flagellation d’un pouvoir oppresseur que son enseignement désavouait.

Le rôle sociologique de la vertu

Ce sont ces vertus – ce mépris de la gloire qui s’offre, ce refus du pouvoir quand il semble indu et le défi qu’on lui oppose quand il devient injuste – qui ont maintenu dans le monde musulman le ferment de vie déposé en lui par le Coran.

On comprend le prix que le grand sociologue que fut Muhammad attachait aux vertus morales en tant que force essentielle des civilisations. Mais l’échelle des valeurs s’inverse aux époques décadentes et les futilités paraissent alors de grandes choses.

Et quand ce renversement a lieu, l’édifice social – ne pouvant tenir uniquement par les étais de la technique, de la science et de la raison – doit s’écrouler, car l’âme seule permet à l’humanité de s’élever. Où l’âme fait défaut, c’est la chute et la décadence, tout ce qui perd sa force ascensionnelle ne pouvant plus que descendre, attiré par une irrésistible pesanteur.

« L’œuvre d’Ibn Khaldoun semble être venue trop tôt, ou trop tard »

Quand une société en est à ce point de son évolution, quand le souffle qui lui a donné l’impulsion première a cessé de l’animer, c’est la fin d’un cycle, c’est l’exode de la civilisation vers une autre aire ou commence un autre cycle, avec une nouvelle synthèse bio-historique.

Mais dans l’aire devenue vacante, l’œuvre de la science perd toute signification. Là où cesse le rayonnement de l’esprit, l’œuvre rationnelle cesse aussi ; on dirait que l’homme perd la soif de comprendre et la volonté d’agir dès qu’il perd l’élan, la « tension de la foi ».

La raison disparaît parce que ses œuvres périssent dans un milieu qui ne peut plus ni les comprendre ni les utiliser. C’est ainsi que l’œuvre d’Ibn Khaldoun semble être venue trop tôt, ou trop tard : elle ne pouvait plus s’imprimer dans le génie musulman qui avait déjà perdu sa plasticité propre, son aptitude à progresser, à se renouveler. Et l’impulsion coranique s’étant peu à peu amortie, le monde musulman s’est arrêté comme un moteur s’arrête quand il a consommé son dernier litre d’essence.

Les symptômes de la décadence

Aucun ersatz temporel n’a pu, au cours de l’histoire, suppléer à cette unique source d’énergie humaine qu’est la foi. Ni la « renaissance timouride » qui fleurit au XIVème siècle autour des mausolées de Samarkand, ni l’Empire ottoman, ne donnèrent au monde musulman un « mouvement » dont il n’avait plus en lui-même la source.

Les contradictions internes allaient atteindre leur point culminant, aboutir à leur terme inévitable : la dislocation d’un monde et l’apparition d’une nouvelle société dotée de nouveaux caractères et de nouvelles tendances. Ce fut alors la phase de la décadence : l’homme, le sol et le temps n’étaient plus des facteurs de civilisation, mais des données inertes sans rapport créateur entre elles.

Il conviendrait peut-être de dissiper une équivoque : on peut noter que la foi n’avait jamais perdu son empire dans le monde musulman, même dans cette période de décadence – et cette remarque deviendrait essentielle s’il s’agissait ici d’une estimation eschatologique des valeurs spirituelles –, mais si nous voulons considérer le problème d’un point de vue historique et sociologique, il convient de ne pas confondre le salut de l’âme individuelle et l’évolution des sociétés.

La religion, un catalyseur social

Le rôle social de la religion n’est pas ici autre chose que celui d’un catalyseur favorisant la transformation de valeurs qui passent de l’état naturel à un état psycho-temporel correspondant à un certain stade de civilisation.

Cette transformation fait de l’homme biologique une entité sociologique ; du temps – simple durée chronologique évaluée en « heures qui passent » – un temps sociologique évalué en heures-travail ; et du sol – livrant unilatéralement et inconditionnellement la nourriture de l’homme selon un simple processus de consommation – un terrain techniquement équipé et conditionné pour pourvoir aux multiples besoins de la vie sociale selon les conditions d’un processus de production.

Le catalyseur des valeurs sociales est donc la religion, mais à son état naissant, à l’état expansif et dynamique, quand elle traduit une pensée collective.

L’individuation de la foi et la fin de l’histoire

À partir du moment où la foi devient centripète, sans rayonnement, c’est-à-dire individualiste, sa mission historique est finie sur la terre où elle n’est plus apte à promouvoir une civilisation. Elle devient la foi des dévots qui se retranchent de la vie, fuient leurs devoirs et leurs responsabilités comme tous ceux qui, depuis l’époque d’Ibn Khaldoun, se sont réfugiés dans le maraboutisme.

L’histoire commence avec l’homme intégral, adaptant constamment son effort à son idéal et à ses besoins, et accomplissant dans une société sa double mission d’acteur et de témoin. Mais l’histoire finit avec l’homme désintégré, le corpuscule privé de centre de gravitation, l’individu vivant dans une société dissoute qui ne fournit plus à son existence ni base morale, ni base matérielle. C’est alors l’évasion dans le maraboutisme ou dans n’importe quel autre Nirvana, qui ne sont que la forme subjective du « sauve-qui-peut » social.

Malek Bennabi

Notes :

1 Les Arabes furent les premiers à utiliser les « heures égales ». Avant eux, les Grecs et les Romains divisaient le temps en deux tranches inégales. 12 heures pour le jour et 12 heures différentes pour la nuit.

2 L’aîné, Mohamed ben Moussa ben Schakir, qui a écrit notamment un Traité sur la Puissance de l’Attraction, est mort en 873.

3 Le Caire sera fondé vers 960 par les Fatimides.

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