La question de savoir si l’intelligence artificielle pourrait un jour remplacer l’homme est mal posée. La plupart du temps elle suppose en amont, que l’homme se définit par ce qu’il manifeste : performances cognitives, productions symboliques, capacités de calcul. Dans ce cadre, une imitation parfaite devient équivalence voire supériorité, ce qui appelle logiquement la substitution. Autrement dit si l’on s’accorde sur la supériorité de l’IA, alors au nom de quoi nous ne devrions pas nous y soumettre ? Mais bien entendu, cette définition de l’homme est historiquement située et métaphysiquement fausse. L’homme ne se définit pas par ce qu’il fait, mais par sa relation à ce qui le dépasse. L’intelligence artificielle n’est pas la cause de l’effondrement anthropologique contemporain ; elle en est davantage l’aboutissement logique.
Révélation — l’origine non calculable
Toute civilisation véritable commence par une irruption du Principe dans l’histoire. Ce que les traditions appellent Révélation ou « Descente » n’est jamais une information exhaustive. Elle introduit dans le monde une dimension qui excède le langage, ce dernier s’il limite la pensée, limite d’autant plus « l’intellection intuitive » un mode de connaissance direct qui ne se transmet ensuite que partiellement par des mots. Il y a toujours, au cœur de la Révélation, une part d’inexprimable. C’est même, comme le souligne Guénon, ce qui importe le plus — non par défaut de formulation, mais par excès du réel sur toute forme. Cet inexprimable ne signifie pas que la Parole serait insuffisante, ni que le sens pourrait s’en affranchir. Il signifie que la Révélation engage l’homme à un niveau plus profond que celui de la simple compréhension conceptuelle.

Dans l’islam, cette distinction est décisive. Le Coran est pleinement Parole (kalām), et cette Parole a un corps : elle est récitée, mémorisée, écrite, transmise. Elle n’est pas un symbole vague ni une allusion indicible. Elle est forme parfaite, voulue comme telle. Mais l’écart ne se situe pas entre le sens et les mots ; il se situe entre l’homme et les mots. Ce n’est pas la Parole qui manque, c’est la capacité de réception de celui qui l’entend. C’est pourquoi la Révélation coranique est d’abord reçue dans le qalb, le cœur, entendu non comme siège de l’affectivité, mais comme organe de connaissance directe. Le Prophète n’est pas un auteur inspiré, ni un interprète ; il est un réceptacle vivant. La Parole descend intégralement dans son cœur, selon un mode immédiat, sans médiation discursive. Puis vient l’ordre de dire, de proclamer, de faire entendre aux hommes ce qui a été reçu. La récitation n’est donc pas une réduction de la Révélation, mais son déploiement nécessaire dans l’ordre humain. Le premier mot révélé — Iqra’ (« Lis ») — éclaire cette structure. Il ne s’agit pas d’une lecture d’un texte extérieur, puisque rien n’est encore écrit. Il s’agit de lire ce qui est déposé en soi, de faire passer dans la parole articulée ce qui a été reçu dans le cœur.
La Parole révélée n’est jamais dissociée de sa forme verbale ; mais cette forme exige, pour être pleinement comprise, une transformation de celui qui la reçoit. Le sens n’est pas caché derrière les mots ; il se donne à la mesure de l’être qui les prononce et les écoute. C’est en ce sens que les récits, les doctrines et les lois peuvent être dits « secondaires » : non parce qu’ils seraient accessoires, mais parce qu’ils supposent toujours une justesse de rapport entre l’homme et la Parole. Là où ce rapport est vivant, la lettre éclaire et vivifie. Là où il se perd, la lettre demeure intacte, mais elle devient opaque. Ce n’est pas le texte qui s’épuise ; c’est l’homme qui n’est plus capable d’en soutenir la densité. Ce point est décisif pour comprendre ce qui fonde une civilisation. Ce qui la fonde ne peut jamais être réduit à un code ou à un système normatif autonome, non parce que la Parole serait insuffisante, mais parce que sa fécondité dépend du type d’homme qu’elle rencontre. Une civilisation vit tant qu’il existe des êtres capables d’habiter la Parole, de la porter, de l’incarner. Lorsqu’il n’y a plus que des lecteurs sans transformation intérieure, la transmission devient formelle, et la répétition remplace la compréhension vivante. Ainsi, l’inexprimable n’est pas ce qui échappe aux mots, mais ce qui exige que l’homme se transforme pour être à la hauteur des mots qu’il prononce.
Métanoïa — le Saint comme lieu de transformation
La métanoïa n’est pas une adhésion intellectuelle au sens moderne du terme, ni d’ailleurs sentimentale mais une transformation ontologique réelle. Prenons une vertu concrète : la sincérité. Chez l’homme ordinaire, la sincérité est une norme qui peut avoir son utilité. Chez le Saint, elle est le résultat direct de la disparition du mensonge intérieur. Dans la doctrine spirituelle de l’islam, les Noms divins ne sont pas des qualificatifs ajoutés à Dieu de l’extérieur, ni des concepts abstraits destinés à une spéculation théologique. Ils sont les modalités mêmes selon lesquelles l’Absolu se rend connaissable, sans jamais cesser d’être Un et transcendant. Dire que Dieu a des Noms, ce n’est pas multiplier l’essence divine, mais reconnaître que l’Un se manifeste sous des aspects principiels qui nous apparaissent distincts, chacun portant une intelligibilité propre, chacun ouvrant une voie de connaissance spécifique. Ces Noms sont incréés dans leur principe, mais ils se déploient dans le monde créé par ce que la tradition appelle tajallī, la manifestation. Le monde n’est rien d’autre que le théâtre de ces manifestations : chaque réalité, chaque qualité, chaque ordre reflète un Nom, selon son degré et sa capacité de réceptivité. L’homme, en tant qu’être conscient, occupe une place singulière dans cet ordre, car il est capable non seulement de refléter ces Noms de manière passive, mais de les assumer consciemment, de les réaliser, de les laisser gouverner son être.

C’est là que se situe la différence essentielle entre l’homme ordinaire et le saint. Le saint n’est pas celui qui possède une morale plus exigeante ou une discipline plus rigoureuse. Il est celui chez qui certains Noms divins cessent d’être simplement connus ou invoqués pour devenir principes opérants de l’être. Le Nom ne reste plus à l’état de représentation mentale ou de référence scripturaire ; il structure l’intériorité, oriente la perception et détermine l’acte sans passer par la médiation du calcul ou de la volonté égotique. C’est en ce sens que la sainteté est toujours décrite comme une transformation ontologique : ce n’est pas l’homme qui “imite” Dieu, c’est Dieu qui Se manifeste dans l’homme en tant que réceptacle, selon la mesure de celui-ci. Dans ce cadre, la sincérité (ṣidq) offre un exemple particulièrement éclairant. Elle n’est pas, en islam, un Nom divin au sens strict. On ne trouve pas parmi les Noms canoniques d’Allah un Nom qui serait « le Sincère » au sens humain du terme. Cette absence n’est pas un manque, mais une indication doctrinale précise : la sincérité n’est pas un principe absolu, elle est un effet. Elle est le fruit de la manifestation conjointe de Noms plus fondamentaux, au premier rang desquels se trouve al-Ḥaqq, le Vrai, le Réel. Al-Ḥaqq désigne Dieu comme réalité absolue, comme ce qui est Réel sans aucune limitation ni possibilité de ne pas être, c’est l’être nécessaire.
Lorsque ce Nom se manifeste dans la conscience d’un être, la relation au réel est profondément modifiée. Le mensonge intérieur, celui qui fonde l’hypocrisie ne devient pas moralement condamnable en premier lieu ; il devient ontologiquement impossible. Non pas parce qu’il serait interdit, mais parce qu’il ne correspond plus à la manière dont le réel est perçu et habité. On pourrait dire que le saint ne “choisit” pas d’être sincère : la sincérité s’impose à lui comme la seule manière d’être accordé à ce qu’il voit et ce qu’il est. Cette transformation est renforcée par la manifestation d’autres Noms, tels que Celui qui voit et Celui qui entend. Lorsque la vision intérieure se clarifie, lorsque la duplicité envers soi-même se dissout, il n’y a plus d’écart possible entre ce qui est pensé, ce qui est dit et ce qui est fait. La sincérité apparaît alors comme une justice intérieure, un ajustement spontané, une conformité entre l’être et le réel. Elle n’est pas héroïque, elle est naturelle — mais au sens d’une nature rétablie, non de l’état ordinaire de l’homme. C’est pourquoi la tradition insiste sur le fait que les vertus du saint ne sont pas des comportements exemplaires dans le sens de convention social, mais des états et des stations. Elles ne reposent pas sur un effort permanent, mais sur une unification intérieure. Le saint ne “fait pas le vrai” ; il est placé dans une telle proximité avec le Vrai que l’écart devient impraticable. De là naît cette autorité silencieuse, cette confiance immédiate qu’il inspire : non parce qu’il impose ou qu’il assène des injonctions morales, mais parce que quelque chose en lui est reconnu comme aligné sur un ordre plus haut que lui-même et qui est présent dans le fort intérieur de chacun.

Cette distinction est capitale pour comprendre pourquoi les vertus spirituelles ne sont pas reproductibles par des moyens techniques. Une machine peut imiter les signes extérieurs de la sincérité ou de l’empathie : cohérence du discours, stabilité des réponses, absence de contradiction manifeste, impression de partage et d’écoute. Mais elle ne peut en aucun cas être le lieu d’une manifestation d’un Nom divin d’une manière comparable à l’être humain, car elle n’a pas d’intériorité susceptible d’être transformée. Même si en dernier instance, rien n’échappe à la Réalité, la machine ne reçoit rien de comparable, elle ne voit rien, et ne se tient pas face au Réel d’une manière consciente au sens humain du terme. Elle ne fait que traiter des formes déjà produites ; il faut bien comprendre que cela change tout dans la façon d’envisager le problème : l’IA pourra imiter les paroles du saint mais jamais avoir le même effet sur les hommes et les choses. Ainsi, lorsque l’on parle de la sincérité du saint, on ne parle pas d’une qualité psychologique supérieure, mais d’un effet métaphysique : le reflet, dans une forme humaine, d’un Principe qui la dépasse infiniment. C’est précisément ce qui fonde la confiance, rend possible la transmission, et, à terme, irrigue une civilisation. Là où les Noms divins cessent d’être réalisés pour n’être plus que nommés puis enfin totalement oubliés, la vertu se vide de sa substance et devient norme, la norme devient arbitraire et s’abolie elle-même sous le poids de son illégitimité. C’est à ce niveau de chute et d’effondrement que la machine peut effectivement intervenir — non pour créer, mais pour gérer ce qui restes. Est-ce que l’IA pourrait créer une école juridique en ingurgitant les quatre écoles juridiques instituées en islam sunnite ? Elle pourrait faire une excellente analyse comparative mais jamais remplacer la sainteté des quatre imams à l’origine des écoles et par là porter toute une civilisation pendant des siècles. L’IA ne pourra jamais « habiter » une vérité, encore moins produire tout ce qui en découle sur un plan socio-historique ; il ne faut pas se demander si l’IA peut remplacer Einstein ou Godel, quoique même à ce niveau cela reste problématique, mais surtout si elle peut remplacer Muhammad, Jésus, ou Bouddha.
Melchisedech al Mahi
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