
2022-08-19
Écrit par Admin
"SORTIE DE L'AMBASSADEUR DE LA SUBLIME PORTE, MEHEMET-EFFENDI, DE L'AUDIENCE ACCORDÉE PAR LE ROI, LE 21 MARS 1721", par Martin Pierre-Denis.
Les notions de islah et nahda employées pour désigner le mouvement de réforme né dans les pays arabo-musulmans à la fin du XIXe siècle et dans la première partie du XXe remontent en réalité à l'histoire de l'Empire ottoman. C'est la thèse défendue par Mouhib Jaroui dans ce qu'il nomme le syndrome ottoman et qu'il développe dans un article exclusif que vous propose Mizane.info.
Pourquoi écrire ce texte ?
Rares sont les études qui ont pris soin de montrer que le démantèlement de l’empire Ottoman a été précédé par une défaite idéologique et culturelle de la Sublime Porte et sa Cour.
En quelques pages, on ne peut inventorier toutes les causes de la chute de l’empire Ottoman au risque de tomber dans les généralités. Aussi, notre article s’est focalisé sur les réformes entreprises par l’empire comme accélérateur de sa propre chute.
Les privilèges commerciaux comme point de rupture
Fondé en 1299, l’empire Ottoman ne connaîtra sa gloire imposante qu’à partir du 15ème siècle avec la prise de Constantinople. Alors que l’empire Ottoman vit son « âge d’or »[2], Souleymane le Magnifique prend une décision (entre autres facteurs) qui mettra en péril l’économie de l’empire et redéfinira les rapports de force entre l’Europe et les Sultans qui se succéderont.
En effet, en 1535 le royaume de France obtînt du Sultan des privilèges commerciaux de grande ampleur, jamais consentis jusqu’à lors, et qui en profiteront bientôt par l’entremise française à d’autres puissances européennes puisque leurs échanges commerciaux et leurs finances publiques seront améliorés.
Les réformes et les Tanzîmât ou les manifestations du syndrome ottoman
Ce rappel historique et cette mise en contexte sont nécessaires pour comprendre les trois concepts phares de l’empire : « Islah », « Tanzimat » et « Nahda ». Lorsque les hommes du pouvoir sentirent l’affaiblissement économique progressif de l’empire, aggravé par des défaites successives, des pertes de territoires et du contrôle des mers orientales, des réformes ont dans un premier temps été mises en place.
Sur le plan fiscal, les provinces arabes en ont payé le tribut, les impôts sur les individus ont été multipliés par 13 entre 1583 et 1681[4], cependant que les Sultan et la Cour rapprochée n’ont pas vu leur train de vie changer.
Des exemples de réformes et de Tanzimat
Les Tanzimat ont duré près de 40 ans, de 1839 à 1876. Mais ce que l’on appelle les réformes ont commencé bien avant.
Par exemple, le Sultan Ahmed III (1703-1730) décida de s’ouvrir complètement à l’Europe en donnant son accord à l’envoi d’ambassadeurs attitrés à Vienne en 1719 et deux ans après l’ouverture de la première ambassade à Paris, « afin de mener une étude approfondie des dimensions de la civilisation et du progrès industriel »[7].
Il en est de même pour le Sultan Selim III (1789-1807) initiateur du « nouvel ordre » en s’inspirant des européens et des français tout particulièrement. C’est ainsi qu’il s’entoura d’un comité consultatif dont un franco-arménien.
Sa nouvelle armée était instruite par des officiers et des experts européens, la langue française comme langue de transmission du savoir militaire était permise. Le plus étonnant, c’est que la police ottomane était concernée par ce mouvement de réforme et de réorganisation, « en ce qui concerne la police, l’appel à des experts français est attesté à partir des années 1880.
Sans qu’il soit massif, le phénomène donne aux experts français un rôle crucial dans la réorganisation de la police de la capitale ottomane et sa formation aux techniques modernes de maintien de l’ordre et d’identification », c’est l’inspecteur Bonin, logé dans un Palais, qui sera chargé de la mission[8].
Enfin, l’arsenal juridique Ottoman ne manqua pas de s’inspirer du droit positif européen, français notamment, avec quelques adaptations cependant : « La dette de la législation ottomane envers la France est impressionnante : le Code pénal de 1858 fut élaboré d’après son homologue français de 1810, celui de procédure pénale (1879) d’après le code de 1808 et celui de procédure civile (1879) fut calqué sur le code de 1807.
Le Code de commerce français de 1807 et celui de commerce maritime inspirèrent leurs équivalents ottomans de 1850 et de 1863 ».[9]
Pour une lecture institutionnaliste des réformes et des Tanzimates
L’empire ignorait que les structures institutionnelles et sociales russes et européennes ne sont pas celles de la société ottomane. Les institutions sont très souvent, voire toujours, la traduction dans le réel des normes et des valeurs sociales, comme la culture, la tradition, la religion, etc.
Pour D. North, les institutions sont des contraintes humaines informelles et formelles qui structurent les interactions politiques, économiques et sociales afin de pallier l’incertitude et instaurer de l’ordre.
Ainsi, une institution importée d’un autre pays peut ne plus remplir ses fonctions au motif de l’ignorance des procédures informelles d’application. Il précise en outre que le choix institutionnel de départ conditionne les choix futurs[10].
Par exemple, la modernisation russe n’impliquait pas la destruction des structures traditionnelles et informelles ou institutions juridiques et formelles déjà en place. Or, la modernisation de l’empire Ottoman est venue de l’extérieur avec des outils et des concepts occidentaux et étrangers, ce faisant au détriment d’institutions primordiales.
Ce fut le cas de la suppression « par le haut » des Janissaires (al-inkichâriya), cette force armée traditionnelle, et son remplacement par le nouvel ordre militaire[11].
Les résistances de l’armée traditionnelle au changement, sa fin tragique et l’échec de la nouvelle armée à faire face aux défis extérieurs confirment rétrospectivement que l’importation d’institutions étrangères sur un sol qui ne leur sont pas forcément propice est vouée à l’échec. C’est une règle d’or chez les institutionnalistes.
Plus généralement, les analyses de Dani Rodrik sont connues en effet par l’importance de la prise en compte des « contextes locaux » dans les prescriptions des réformes qui doivent être selon lui « contingentes », car les opportunités et les contraintes dépendent toujours des conditions initiales de « l’environnement institutionnel »[12].
De surcroît, il y a selon lui une forte incertitude du passage des principes à leur application sur le terrain sous forme de dispositifs institutionnels donnés. De même, il est peu probable que les institutions prennent ici une forme particulière en raison des fonctions qu’elles remplissent ailleurs.
Le verdict est sans appel : « tout l’art de la réforme consiste à faire des choix pertinents entre de multiples solutions institutionnelles possibles », autrement dit « les innovations institutionnelles s’exportent mal ». Prenons un exemple proche de nous.
Le consensus de Washington, comme impératif de libéralisation et d’ouverture inconditionnelle des économies en voie de développement, a montré l’inévitable échec de l’application à la lettre de ces principes occidentalo-centristes. L’Inde et la Chine, n’ayant pas appliqué ces principes, ont connu une meilleure trajectoire économique, à l’inverse de l’Afrique et de l’Amérique du Sud.
Or, à la lecture des Tanzîmât, il apparaît que l’empire Ottoman s’est fourvoyé dans une mentalité de « ce qui marche chez eux doit marcher chez nous ». Par exemple, suite à la victoire de la Prusse face à la France en 1870, l’armée Ottomane tenta d’adopter le modèle prussien à partir de 1882 en recevant sur son territoire des militaires allemands.
Ils ont ignoré que les institutions européennes et russes de l’époque ne sont pas une manne qui tombe du ciel, transposables telles quelles, elles résultent plutôt d’efforts cognitifs et « d’échafaudages mentaux ». Et au sein même de l’empire, il y a une diversité des contextes locaux parfois ignorés.
C’est ce qu’a constaté le grand historien libanais, Wajîh Kawtharânî : « les Tanzimat n’ont pas pris en compte la diversité des provinces ottomanes ».[13] Quant au fameux ministère des Awqâf religieuses, vital et en vigueur depuis des siècles, en 1871 le Sultan décrète sa suppression, mais ne sera pas appliquée.
De même, ils n’ont pas pris en compte le phénomène de « complémentarité institutionnelle », puisque l’efficacité d’une institution ou sa performance dépend souvent de son articulation avec d’autres institutions. Par exemple, une amélioration de l’institution militaire sans prise en compte des institutions économiques peut conduire à un échec cuisant.
Tel fut le cas de la Tunisie qui s’est écroulée sous les dettes, favorisant la constitution d’une commission étrangère pour épurer sa dette en 1869, et préparant in fine sa conquête militaire par la France.
La pensée arabe contemporaine ou la persistance du syndrome ottoman ?
Nombreux sont les penseurs arabes qui fixent le début de la « réforme » (le islah et ensuite la nahda) au 19ème siècle sous l’ère de Mohamed Ali en Egypte. Or nous avons vu qu’il n’en est rien puisque ce processus trouve ses racines au moins au 17ème siècle, souvent sous l’imposition des occidentaux aux turcs.
Cette obsession presque maladive de la réforme, cette mentalité du Islah, qui se positionnait idéologiquement et de facto par rapport à l’occident, se prolongea jusqu’à nos jours dans la pensée arabe.
Le mouvement de « réforme » et de « modernisation », qui eut lieu dans la province égyptienne de l’empire Ottoman sous le gouverneur Mohammed Ali, en est une bonne illustration. Avant d’aborder la question de la réforme dans la pensée arabe, interrogeons-nous d’abord sur la personnalité controversée de ce gouverneur.
Il se ventait dans les assemblées d’être né « dans le même pays qu’Alexandre et la même année que Napoléon ». Ce Wali d’Égypte « a un objectif prioritaire : se doter d’une armée moderne. Pour cela, il lui faut des instructeurs, qu’il embauche d’abord en Italie, puis en France, parmi des officiers napoléoniens que la chute de l’Empire a mis au chômage »[14].
Mohammed Ali envoya une mission d’une quarantaine de jeunes étudiants en France afin « d’importer la civilisation » en Égypte. Ils partirent d’Alexandrie à Marseille, dont l’imam était Rifâ’at Tahtâwî, un jeune Azharite de 25 ans.