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20/10/2020
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Le sens de notre témoignage 2/2

Seconde partie, sur Mizane.info, de la chronique de Melchi Sédech al-Mahi sur le sens du témoignage spirituel opéré dans un cycle existentiel caractérisé par sa descente.  “« L’engagement spirituel » nécessite de connaitre son époque, comme il est nécessaire de se connaitre soi-même, en prenant conscience du désordre à partir d’autre chose que lui-même”, écrit l’auteur. 

Aujourd’hui, du fait de la méconnaissance de ces réalités et du contenu essentiel des formes religieuses, et surtout sans guide véritable pour nous indiquer la voie, toutes les actions entreprises ont grandement tendance à créer des déséquilibres, puisque, à tort, c’est le côté psychique, rattaché à la vie ordinaire, mais détaché de toute centralité et de dimension verticale qui tend désormais à être la clé de compréhension de ce que devrait être le comportement humain.

Or, comment la psyché pourrait bien nous sauver d’elle-même ? Malheureusement se réclamer de telle ou telle religion ne suffit pas à s’y opposer en fait dans chaque idée qui nous passe par la tête.

C’est qu’en effet, la spiritualité elle-même, doit être réduite pour être viable à l’intérieur même de la caverne, et ce pour mieux convaincre de l’inutilité de devoir en sortir.

Nous ne disons pas que le savoir profane n’est pas efficient dans son domaine propre ni par exemple, concernant la psychologie, que la compréhension des mécanismes de l’inconscient est strictement inutile, mais la prépondérance et le réductionnisme des explications de la psychologie moderne, empêche de percevoir le sens qui se situe au-delà et surtout de mettre chaque chose à la bonne place.

La psychologie traditionnelle envisage maîtrise et dépassement de l’âme, ce qui implique de considérer le principe d’individuation comme une illusion alors que la culture psychanalytique, symptôme du réductionnisme moderne s’il en est, ne cesse de vouloir ouvrir les portes d’un inconscient retraçant une histoire toujours particulière et d’enfermer ainsi l’être dans le ventre du mental, constamment informé par la périphérie de l’être.

Or « l’âme, par elle-même ne peut servir que l’âme, il y’a là une fatalité dont il faut prendre absolument conscience »1.

Prenons garde, il ne s’agit pas de moraline. Il s’agit de prévenir contre l’anesthésiant que l’on souhaite nous voir ingurgiter au détriment de la possibilité de toute vie spirituelle (…) il ne s’agit pas de messianisme destiné à créer plus de panique encore que nos sociétés n’en produisent déjà, ni d’étouffer les bonnes volontés quant aux actions à entreprendre mais de dire simplement que sans comprendre le chaos présent, l’homme moderne accélère le mouvement qui causera sa perte en y participant activement au lieu d’avertir contre lui.

Ce mouvement centrifuge va directement à l’encontre du besoin de concentration que nécessite toute activité spirituelle, « l’abandon de la volonté propre » qui est le titre d’un célèbre ouvrage du grand Ibn `Ata Allah al-Sakandari ne laisse à lui seul aucune équivoque, si l’inconscient est une sorte de « poubelle » de la pensée, ce n’est pas pour lui laisser les clés de la maison.

Soulignons encore le paradoxe dans lequel nous place de fait l’ambiance moderne. L’être humain, selon cette idéologie, doit être « auto-fondé » et n’a plus rien à voir avec l’ordre qui l’entoure et encore moins avec un ordre qui le dépasse.

Le ciel disparaît, la nature, le temps et l’espace tendent à s’évanouir sous les pieds de ses désirs, il se croit donc enfin libre et autonome, mais, à quoi sert donc à un homme en cage de pouvoir se mouvoir à son aise ?

Derrière cette illusion d’ubiquité et sous l’effet trompeur de la maîtrise de sa vie et de son environnement, peu s’interrogent sur les nouvelles logiques qui s’instaurent, celles par exemple d’un monde virtuel au service d’une marchandisation de la performance et de suggestions permanentes, où une certaine conception du monde dessine les nouvelles contraintes, plus ou moins inaperçues, de l’homme nouveau.

« Ne se souvient pas de Dieu qui n’oublie pas son âme » dit l’adage. Il nous semble évident que les émotions auxquelles on nous demande de faire tant de cas, si elles ne doivent aucunement être brimées doivent être disciplinées, informés et transcendés, même lorsqu’elles nous semblent bienveillantes.

« Prends garde à qui tu aimes ! » nous disent les anciens, alors que du côté de la modernité, au contraire, la liberté et la fraternité ne se conçoivent jamais en dehors de l’âme ; or il faut bien comprendre que Dieu est la donnée fondamentale dans l’équation de l’amour (comme de l’intelligence) car comme nous l’avons dit plus haut, deux entités égoïstes par définition ne peuvent ni être libres, ni s’aimer réellement, d’où le nécessaire cheminement spirituel qui seul peut nous conduire à l’Unité et à l’universalité ( ne faire qu’un avec l’autre).

A lire du même auteur : Le sens de notre témoignage 1/2

Ce n’est pas sans raison que l’Amour d’Allah pour son serviteur est désigné dans un hadith comme incommensurable même en rapport à l’amour humain à priori le plus fort et le plus pur qui soit, c’est-à-dire celui d’une mère pour son enfant 2.

L’orientation doit toujours se faire vers un au-delà de soi-même, même si évidemment il ne s’agit au départ que d’une intention, elle reste inestimable et la vigilance est donc plus que jamais de mise.

« Au moment même où il pense être généreux et croit se donner à autrui, le sujet psychique n’est encore qu’à son propre service, à la recherche non pas du don mais de la sensation du don (…) d’une manière de se faire une idée encore plus haute de lui-même »3.

On déverse des tonnes d’informations sur les réseaux, informations que nous sommes censés absorber, traiter et digérer, des milliers de techniques de bien-être et autres pensifs psychanalytiques nous sont présentés comme autant de solutions miracles, des milliers de séries télévisuelles mettant en scène toute l’obscurité et l’obscénité d’une psyché livrée à elle-même, hantent l’esprit de nos enfants dès le plus jeune âge et cela sans ouverture vers le haut, sans possibilité d’échapper aux tendances séparatives de l’âme.

Pouvons-nous sérieusement penser que ce bruit incessant n’a aucun impact sur notre intériorité et donc sur notre intelligence et nos comportements ? Comment rester stoïque devant cette subversion qui entre chez nous par tous les canaux possibles et imaginables ?

Comment ne pas avertir contre cette « abomination de la désolation » que désigne les évangiles ?

Prenons garde, il ne s’agit pas de moraline. Il s’agit de prévenir contre l’anesthésiant que l’on souhaite nous voir ingurgiter au détriment de la possibilité de toute vie spirituelle, que donc, l’on nous comprenne bien, il ne s’agit pas de messianisme destiné à créer plus de panique encore que nos sociétés n’en produisent déjà, ni d’étouffer les bonnes volontés quant aux actions à entreprendre mais de dire simplement que sans comprendre le chaos présent, l’homme moderne accélère le mouvement qui causera sa perte en y participant activement au lieu d’avertir contre lui.

C’est pourquoi, selon nous, « l’engagement spirituel » nécessite de connaitre son époque, comme il est nécessaire de se connaitre soi-même, en prenant conscience du désordre à partir d’autre chose que lui-même ; la lecture des signes des temps doit être métahistorique, on voit d’ailleurs avec les crises contemporaines, à quel point les solutions qui consistent à prévenir les événements par une analyse horizontale, sont dénuées de toute pertinence, au grand étonnement des pharisiens de notre temps qui pensent pouvoir tout prévoir.

Comme le dit l’abbé Henri Stéphane, lecteur de Guénon, « pour arriver à connaitre les limites d’un indéfini quelconque, il faut en quelque manière sortir des conditions limitatives qui caractérisent et définissent le degrés d’existence où se situe cet indéfini ».

S’il faut ne pas faire fuir par une dureté inappropriée, il ne faut pas tomber dans la complaisance avec l’erreur, ce serait mélanger les différents plans de réalité, s’il ne faut pas se soumettre à une angoisse réactionnaire, il ne faut pas manquer de vigilance par une attitude passive face aux fléaux de toutes les contrefaçons contemporaines, s’il ne faut pas faire abstraction des aspects les plus extérieurs de l’être humain, il ne faut pas en nier les possibilités les plus profondes.

En définitive, toutes sciences véritables, celles qui concernent l’homme, comme celles dont l’objet est la nature doivent se lire à la lumière de ce qui ne se meut pas, du Principe dont tout dépend 4.

Cela étant, au vue de la vitesse où vont les choses, la stricte concentration sur l’essentiel nous semble impératif. C’est d’abord parce que rien ne se fait en dehors de la prédestination divine qu’il est important de ne pas s’éparpiller dans une critique stérile en s’écartant du but, et surtout éviter de penser la lutte exclusivement en dehors de soi-même, contre les « autres ».

Mais il faut bien par ailleurs, si l’on veut parler d’une manière générale, nous demander et avec justesse, de quoi a besoin l’humanité pour être à même de s’éveiller, en prenant bien en compte l’état dans lequel elle se trouve.

L’adversaire cherchera toujours à prendre la forme à laquelle on s’attend le moins et surtout en fonction de l’état désastreux dans lequel se trouvent nos âmes.

Les prophètes, que la paix soit sur eux-tous, étaient des avertisseurs et tous ont mené le combat nécessaire en discriminant entre le Vrai et l’illusoire, non pas pour eux-mêmes, car leur degré de réalisation était au-dessus de toute dualité, mais pour les mondes qui se privent, par aveuglement, de la miséricorde dont ces messagers étaient les éminents transmetteurs : « Dis : « Je ne vous demande pour cela aucun salaire ; il ne s’agit que d’un Rappel adressé aux mondes (Coran, 6,90) ».

Il s’agit là de parler à chacun selon son entendement et avec sagesse, comme le prophète (paix et grâces sur lui) nous l’a enseigné, c’est à dire sous le rapport de l’individu incapable de percevoir le dessein divin derrière tous les événements quels qu’ils soient, à savoir, cet appel en toute chose et toujours renouvelé du retour à Lui.

A une époque où tout est dévalué et réduit à notre petitesse, chaque chose doit être remise à la bonne place, sans quoi les voiles ne se lèveront pas, du moins pas grâce à nous.

Si donc il ne faut pas acculer son mental d’un bavardage intérieur inutile, il ne faut pas s’empêcher de penser pour autant, car la pensée peut être haute et pure 5.

S’il faut ne pas faire fuir par une dureté inappropriée, il ne faut pas tomber dans la complaisance avec l’erreur, ce serait mélanger les différents plans de réalité, s’il ne faut pas se soumettre à une angoisse réactionnaire, il ne faut pas manquer de vigilance par une attitude passive face aux fléaux de toutes les contrefaçons contemporaines, s’il ne faut pas faire abstraction des aspects les plus extérieurs de l’être humain, il ne faut pas en nier les possibilités les plus profondes.

L’Islam est la voie aussi bien de la science que de la sagesse. La perspective mohammadienne, celle du juste milieu qui est aussi celle de la perfection, est situé souvent au centre de la perspective mosaïque (majesté) et christique (beauté).

A lire aussi : Le transhumanisme : un réductionnisme toujours plus fou

La mince et fine ligne droite tracée par le prophète (que la paix et la grâce unitive soient sur lui) pour désigner le juste milieu n’est pas un appel à la tolérance relativiste tel que le conçoit l’égalitarisme moderne mais plutôt une image pour expliciter le fait que la justice véritable consiste à mettre chaque chose à sa place selon une harmonie précise, « Telle est Ma voie. Elle est droite ; suivez-la donc ! Et ne suivez pas d’autres chemins, de ceux qui vous disperseraient hors du chemin de Dieu (Coran, 6.153.) ».

On peut, sous un autre rapport, réfléchir au fait que, dans la sourate liminaire, la voie droite de ceux qui sont comblés de faveurs se trouve juxtaposée à celle de ceux qui encourent la colère divine d’une part et ceux qui sont égarés d’autre part.

La «  technique » du contrefacteur par excellence est donc de rendre confus, de mélanger, d’assimiler, afin qu’à la faiblesse humaine qui reste notre pire ennemi s’ajoute la fourberie de celui qui veut imiter la vérité afin que notre intention soit toujours rabaissée à un désir égoïste, plutôt qu’à une véritable aspiration suprahumaine et donc orienté au-delà du psychique.

Il faut rajouter pour terminer que si la privation qui accompagne la négation du « moi » est inhérente au cheminement spirituel, cette privation ne devient une morbidité malsaine qu’en l’absence de perspective métaphysique, il s’agit de réintégration et jamais de dépersonnalisation dans « l’individualité divine » ( Wûjûd al Haqq ) en qui seule l’Amour universel pour tous les êtres est possible.

« Si tu veux arriver à être tout, veille à n’être rien en rien » avertit Saint Jean de la croix. C’est pourquoi là encore la sociologie des religions qui met sur le même plan la recherche identitaire individualiste et l’aspiration spirituelle ne se rend pas compte que ce sont là en réalité deux mouvements inverses.

Il faut admettre à leur décharge que cette confusion existe aussi malheureusement chez beaucoup de croyants.

Ce que nous voulons faire comprendre, c’est toutes les conséquences d’une civilisation qui se coupe volontairement de l’esprit comme d’une tare obsessionnelle ; il faut prendre acte du fait que la modernité ne décrit pas tant l’homme tel qu’il est fait, qu’elle ne fait l’homme tel qu’elle le décrit.

La distinction en nous-même de l’esprit et de l’âme se fait par une éducation et un enseignement qu’il ne faut plus négliger, car cette éducation si elle était effective changerait l’orientation de la civilisation actuelle de fond en comble si l’on peut dire.

Il faut donc prendre acte de l’harmonie par laquelle Allah dit nous avoir créer « 82.7. Celui qui t’a créé, puis modelé et constitué harmonieusement ». Ainsi que le ciel « 79.28. Il en a élevé la voûte et Il l’a ordonné harmonieusement. »6

En conséquence nous devons en chaque problème et domaine tenter de retrouver cette harmonie universelle et considérer en conséquence quelle est notre grille de lecture, déterminer clairement ce qui se trouve en haut et ce qui se trouve en bas, ce qui se trouve au centre et ce qui se trouve à la périphérie.

Celui qui fait cette discrimination ne pourra percevoir la modernité que comme une anomalie, celle d’une civilisation qui nourrit son psychisme des pires immondices tout en faisant grand cas de sa santé physique.

Il n’y a là rien d’autre qu’un symptôme d’une forme de sénilité. Il va sans dire que tout ceci n’implique à priori aucun ressentiment, ni pessimisme, ni non plus de situer cette anomalie relative en dehors de la sagesse divine.

Enfin n’oublions pas que la modernité touche désormais aussi bien les orientaux que les occidentaux, les musulmans sont donc éminemment concernés, l’épreuve que la modernité désigne ou les signes qu’elle dévoile concernent l’humanité dans son ensemble.

Nous pouvons, pour terminer, répondre à la question de départ : à quoi sert toute cette glose ?

Au moins à rendre hommage à la vérité si tant est que nous y parvenions car cela est toujours une bonne chose, il ne faut pas négliger le fait que nous devenons finalement ce que nous pensons, c’est pourquoi exclure l’erreur du mental est déjà en soi une purification et nous savons à quel point l’exotérisme manque d’outils de résistance face aux assauts de la subversion moderne, et ce quand il ne contribue pas à l’alimenter.

Un maître avait pu dire que l’autorité est intrinsèque au jugement lui-même, elle se mesure donc à la vérité du propos et non pas au pauvre qui l’énonce, puisse Allah nous pardonner nos erreurs, qui n’appartiennent qu’à nous, et nous conduire à la vérité par Sa grâce providentielle.

Melchi Sédech al-Mahi

Notes : 

1-Michel Fromaget « l’âme privée d’Esprit ».

2-Notons que l’âme est d’ailleurs un signifiant maternel.

3-Michel Fromaget Op.cité.

4-Nous renverrons, entre autres, au très instructif « sciences et Savoir » en Islam de Sayyed Hossein Nasr qui montre la non-dissociation de la Gnose et des sciences exactes.

5-Il existe un débat vieux de plusieurs siècles concernant une soi-disant dichotomie entre un « soufisme des vertus spirituelles » (al-tasawwuf al-akhlâqî) et un « soufisme philosophique » (al-tasawwuf al-falsafi) mais il nous semble qu’il n’y a là aucun conflit véritable. Voir sur ce point « Soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, Damas, IFEAD, 1995, p.470.

6-Voir également concernant l’ordonnancement harmonieux de toutes choses les versets 91.7. Par l’âme et Ce[lui] qui l’a ordonnée harmonieusement ! » 64.3. Il a créé les cieux et la terre par la Vérité. Et Il vous a modelés, vous donnant une forme harmonieuse ; le retour sera vers Lui. 38.72. Lorsque Je l’aurai harmonieusement formé et que J’aurai insufflé en lui de Mon Esprit, tombez prosternés devant lui ». 32.9. puis Il l’a formé harmonieusement et Il a insufflé en lui de Son Esprit.

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