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04/12/2022
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Le hajj, «une dynamique providentielle» de l’amour

Suite de la chronique d’Abd-al-Wadoud Gouraud sur le sens et les finalités du pèlerinage musulman (hajj). Dans cette seconde partie, Abd-al Wadoud Gouraud nous dévoile le véritable objectif du pèlerinage : nous mener par l’échelle rituelle du mimétisme amoureux, celui du Prophète, vers une ascension dans les hauteurs de la proximité divine.  

« Celui qui accomplit le pèlerinage (hajj) sans tenir de propos licencieux et sans commettre de turpitude, redeviendra comme il était le jour où sa mère l’a mis au monde », affirme le Prophète.[1]

Il existe un autre type de pureté ou mieux de transparence qui peut caractériser le croyant lorsqu’il accomplit le pèlerinage (hajj). Celle-ci nous est révélée dans un hadîth qudsî, rapporté par le maître Abû Abd al-Rahmân al-Sulamî dans son recueil Quarante hadiths sur le soufisme, sous ce titre évocateur : « S’attirer l’amour de Dieu en Le servant sans relâche ».

Parlant à la première personne par la bouche du Prophète, Dieu dit : « Le serviteur ne cesse de Se rapprocher de Moi par les actes surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime. Lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe avec laquelle il entend, sa vue avec laquelle il voit, sa langue avec laquelle il parle, et son cœur avec lequel il comprend. S’il M’invoque, Je lui répondrai, et s’il Me demande, Je lui donnerai. »[2]

Al-Ja‘farî : la signification véritable de la tradition sacrée

Le shaykh Sâlih al-Ja‘farî (1910-1979), savant et imam de la grande mosquée al-Azhar du Caire, maître spirituel fondateur de la tarîqa Ahmadiyya Muhammadiyya, commente ainsi ce hadith.

Sache, ô serviteur de Dieu, qu’il est impossible que le Vrai, exalté soit-Il, soit une partie de quelque chose, ou que quelque chose soit une partie de Lui ; de même est-il impossible qu’Il soit relié à quelque chose, ou que quelque chose soit reliée à Lui. Il ne se rapproche de rien d’une façon physique ou sensorielle. Il transcende toutes les caractéristiques des créatures, Il est libre de tout conditionnement.

Par « Je suis son ouïe », il faut donc comprendre que le serviteur entend par Dieu, et par nul autre, car toute autre chose a disparu pour lui.

« Je suis sa vue avec laquelle il voit » signifie qu’il voit les actes de Dieu qui se drapent dans Sa merveilleuse création et Sa sagesse étonnante. La nuit qui s’assombrit lui rappelle ce que les insouciants ont oublié ; « lorsque l’aurore exhale »[3], il se rappelle ce à quoi s’amusent les gens frivoles ; la terre qui revêt son habit vert lui rappelle la verdure du Paradis ; les fruits avec toute la variété de leurs couleurs lui rappellent combien la grâce divine est grande ; les arbres qui se balancent dans le vent lui rappelle les âmes qui se secouent par désir de rencontrer Dieu matin et soir ; les différentes couleurs lui rappellent les multiples niveaux de la terre ; les différentes saisons lui rappellent le mouvement des planètes chacune dans son orbite.

Il ne voit rien sans voir Dieu avant, et il ne voit aucune action extérieure comme étant celle d’une créature.

Cette vision survient au pèlerin qui, se conformant au modèle rituel du Prophète Muhammad, s’inscrit ainsi dans le courant spirituel de l’histoire prophétique universelle, rythmée par la révélation divine et l’irruption du sacré, de Safâ à Marwa, de Minâ à ‘Arafa, de La Mecque à Médine.

Par leur portée symbolique et métaphysique, les rites du pèlerinage (hajj), à l’instar de tous les rites, suscitent en lui le rappel de Dieu. Le croyant lors du pèlerinage (hajj) se rapproche ainsi progressivement de Dieu, réalisant peu à peu, de façon de plus en plus évidente, qu’il n’agit pas par sa propre volonté et capacité, que c’est Dieu qui le dirige, l’accompagne et le fait agir, lui ainsi que tous les autres pèlerins avec lui.

Le pèlerin se trouve ainsi dans la condition décrite par le shaykh Sâlih al-Ja‘farî en ces termes : le voilà plongé dans l’océan : y a-t-il un autre créateur que Dieu ?[4] ; il se réjouit de la bonne nouvelle : Dieu est le créateur de toute chose[5] ; il médite la clarification et l’exposition détaillée dans le Coran sans équivoque : Dieu vous a créés vous et ce que vous faites (ou ce n’est pas vous qui agissez).[6]

Le hajj et la médiation salvatrice du Prophète

Lorsque le pèlerin, passant à travers ces symboles rituels mis en acte, reconnaît leur origine en Dieu, « il ne voit rien sans voir Dieu avant, et il ne voit aucune action extérieure comme étant celle d’une créature » : loin de toute confusion entre la lettre et l’esprit, entre le relatif et l’Absolu, entre le temporel et l’Eternel, entre le serviteur et le Seigneur, cette contemplation élève et purifie son regard, lui inspire la concentration sur la transcendance de Dieu, en même temps qu’elle intensifie en lui l’aspiration à Sa Proximité et à Son Amour.

« Le serviteur ne cesse de Se rapprocher de Moi par les actes surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime. Lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe avec laquelle il entend… »

A l’image du hadîth qudsî qui renferme la présence et la médiation discrètes du Prophète, prenant forme à travers le langage et le moule des mots où se révèle la Parole divine, le Prophète Muhammad, qui est habîb Allâh, « l’aimé de Dieu », est le lieu de passage entre l’amour de Dieu pour les hommes et l’amour des hommes pour Dieu. Il répond ainsi à l’ordre coranique : Dis : si vous aimez Dieu, alors suivez-moi ! Dieu vous aimera, et vous pardonnera vos fautes. Dieu est Pardonneur, Très Miséricordieux.[7]

On retrouve dans ce hadîth qudsî le secret de l’ittibâ‘, l’effort de conformité au Prophète et à la Sunna Muhammadiyya, qui correspond, intérieurement, à la disposition à le suivre comme disciples de sa maîtrise spirituelle. « Priez comme vous m’avez vu prier ! », « prenez de moi vos rites [du pèlerinage] ! », dit le Prophète.[8]

Ce ne sont pas les actes d’adoration en soi qui rapprochent le serviteur de Dieu, mais c’est par la médiation prophétique que Dieu le rapproche de Lui, et c’est par Son amour pour le Prophète qu’Il aime Son serviteur. Le Prophète n’est-il pas, par sa réalité spirituelle et son exemple vivant, le prototype parfait de la servitude devant Dieu ?

Ainsi l’homme aura-t-il le privilège d’être appelé par Dieu « Mon serviteur », et pourra-t-il prendre part à cet Amour divin infini. C’est dans cette condition qu’il reçoit l’Amour, et qu’il en vit les effets.

Le hajj , une entrée dans la Grande paix de Dieu

L’amour de Dieu, explique le shaykh Sâlih al-Ja‘farî, atteindra l’ouïe de Son serviteur, sa vue, tous ses sens et tous les membres de son corps. Car, si l’amour qui habite le cœur augmente, il afflue dans tous les membres du corps. Or, cette augmentation résulte elle-même de l’amour de Dieu à l’égard de Son serviteur, si bien que cet amour divin se diffuse dans toutes les composantes de son être. Tout tourne autour de l’amour de Dieu pour toi, et non de ton amour pour Lui ; et c’est grâce à ton amour pour Lui que tu L’as adoré et servi, puis c’est par cette adoration qu’Il t’a aimé. N’oublie donc ni l’amour ni les moyens qui y conduisent !

C’est la force d’attraction de l’Amour divin, en soi irrésistible, inconditionné et incommensurable, qui porte le serviteur sincère de Dieu à travers la dynamique providentielle des rites sacrés, comme pour baliser le chemin du retour à Lui, avec ses épreuves, ses signes, ses victoires, ses stations spirituelles, permettant de participer de la Connaissance du Très-Haut et de Son Amitié profonde.

Les prophètes Abraham et Muhammad (que la grâce et la paix soient sur eux) ont été élus au rang de khalîl al-Rahmân, « ami intime du Tout-Miséricordieux », pour servir de guides et accompagner les croyants et les voyageurs sur la voie de Dieu, pour leur apprendre à cultiver le don de Son Amour, à reconnaître Sa Présence et Ses signes en eux et autour d’eux, pour les préparer à entrer pacifiés en Sa Grande Paix.

La première Maison qui ait été édifiée pour les Hommes, c’est bien celle de Bakka (La Mecque) bénie, guidance pour les mondes. Elle offre des signes évidents, parmi lesquels la station d’Abraham ; quiconque y entre sera en sécurité…[9]

Abd-al-Wadoud Gouraud

Notes :

[1] Hadith rapporté par Bukhârî et Muslim.

[2] Quarante hadiths sur le soufisme, trad. Abd al-Wadoud Gouraud, Albouraq, 2021.

[3] Coran, 81 : 18.

[4] Coran, 35 : 3.

[5] Coran, 39 : 62.

[6] Coran, 37 : 96.

[7] Coran, 3 : 31.

[8] Paroles prophétiques rapportées respectivement par Bukhârî et Muslim.

[9] Coran, 3 : 96-97.