Catégories
Articles récents
08/12/2022
AccueilPolitiqueLe discours de Macron à la Grande Mosquée de Paris

Le discours de Macron à la Grande Mosquée de Paris

A l’occasion des célébrations du centenaire de la première pierre posée pour la construction de la Grande mosquée de Paris, le président Emmanuel Macron avait fait le déplacement mercredi 19 octobre. Après avoir prononcé une allocution, le chef de l’Etat a remis les insignes d’officier de la Légion d’honneur au recteur Chems-Dine Hafiz. Mizane TV était présent.

Intégralité du discours du président Emmanuel Macron à la Grande mosquée de Paris : 

Monsieur le président de la République, cher Nicolas SARKOZY, Monsieur le ministre, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Monsieur le recteur de la Grande mosquée de Paris, Monsieur le préfet de région, Mesdames et Messieurs les maires, Messieurs les imams, Monsieur le Grand rabbin de France, Messieurs les archevêques, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, Madame la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française, Messieurs les préfets, Messieurs les recteurs d’académie, Mesdames et Messieurs les représentants religieux et associatifs, Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités, Mesdames et Messieurs, je dois vous dire l’émotion que nous ressentons tous à être ici en ces lieux 100 ans jour pour jour, presque minute pour minute, alors qu’était posée le 19 octobre 1922 la première pierre de la Grande mosquée de Paris.

Les photos, les articles, les archives nous font voyager un siècle en arrière dans l’exposition que vous avez décidée à la jeunesse de cette institution. Et je veux ici saluer le travail de vos équipes, Monsieur le recteur, qui a été mené avec l’appui du musée de l’Armée et du département des arts de l’Islam du musée du Louvre, pour retracer l’extraordinaire aventure humaine qu’est la Grande mosquée de Paris, née de la reconnaissance par la Troisième République de la place des musulmans dans notre société et de leur sacrifice au cours de la Grande Guerre.

En disant cela, je suis bien conscient que dans un tableau historique toute lumière se détache d’un fond d’ombres, et qu’à ce chantier se mêlait évidemment des intérêts coloniaux et diplomatiques. Mais il n’en reste pas moins qu’en ce jour d’automne 1922, notre nation affirmait aux yeux du monde qu’on pouvait être Français et musulman. Et elle l’affirmait de la manière la plus manifeste, la plus durable : dans la pierre. C’est par la volonté de la République et les efforts des fidèles que le projet a pris corps, porté par un élan national sans précédent, grâce au vote quasi unanime de nos parlementaires, Edouard HERRIOT à leur tête. Pour ne pas déroger à la loi de 1905 qui défendait à l’Etat de financer les religions, on eut recours au droit des colonies. Près de 2,3 millions de francs furent versés par la France à une association inscrite à Alger, la Société des Habous des Lieux Saints de l’Islam, en vue de la construction de la mosquée. Une collecte auprès des pays musulmans de tout l’empire compléta la somme. Et quand, à l’été 1926, le président Gaston DOUMERGUE, le Sultan du Maroc, Moulay YOUSSEF, le Bey de Tunis Sidi Mohammed EL HABIB, le président du Conseil Aristide BRIAND, les représentants civils et militaires des délégations d’Égypte, de Perse, de Turquie, d’Afghanistan, se réunirent pour l’inaugurer, le climat était à la liesse et à la concorde.

La capitale offrit à la mosquée une place en son cœur, sur cette colline du Quartier latin que l’histoire a consacrée comme, Madame le maire, celle où souffle l’esprit, dans ce triangle d’or tracé par les arènes gallo-romaines, le Muséum d’histoire naturelle et le Panthéon, triade antique, scientifique et républicaine.
Des artisans venus de Fès l’ont parée de pavements et de mosaïques, lui donnant ses couleurs de « perle, de rubis et de topaze » que le Coran prête au jardin d’Éden. A l’ombre de son patio andalou et de son minaret tunisien, entre les tapis persans tissés d’or et les plafonds de cèdre du Liban, c’est toute la palette des arts de l’islam qui se déploie. On y lit la diversité de la communauté musulmane de France, la plus nombreuse du monde occidental, riche de ses origines variées, de ses aspirations multiples, de ses façons de croire singulières.
Mais quel que soit le parcours et la sensibilité de ses membres, tous peuvent se retrouver ici pour prier. Au-delà d’un lieu de culte, ils y trouvent un lieu de vie, une sorte de maison de la culture musulmane avec son institut, son école, sa bibliothèque, sa salle de conférences, ses espaces conviviaux, son oasis de verdure.

@emmanuelmacronC’est la Fraternité.♬ son original – Emmanuel Macron

Ce fut d’abord ce lieu — et je ne veux pas ici simplement reprendre les mots de LYAUTEY que vous avez inscrits à quelques mètres de moi, magnifiques, qui assument cette part et donnent toute sa place à la religion — mais il n’y a pas que les musulmans qui fréquentent la Grande Mosquée de Paris. Tant de Français la connaissent et l’aiment pour être venus admirer son architecture et pour des lieux qui, en quelque sorte, ont épousé l’imaginaire français, y compris dans des manières les plus inattendues qui soit.
Son hammam où sont passés BOURVIL et DE FUNÈS dans “La Grande Vadrouille”, son restaurant où déjeunaient BIRKIN et GAINSBOURG dans le film “Slogan”, sa cour ombragée où les habitants du quartier ont l’habitude de venir goûter un thé à la menthe ou un moment de quiétude. C’est aussi tout cela.
“Soyez les bienvenus O visiteurs d’une mosquée qui vous est ouverte.” Cette phrase n’est pas seulement inscrite à la droite de la porte d’entrée, elle est gravée au cœur de la Grande Mosquée de Paris dans son esprit d’accueil et d’hospitalité.

Et pourtant, ce havre de paix est né d’une tempête de l’histoire. Des centaines de milliers de musulmans ont combattu pour la France durant la Première guerre mondiale. Des dizaines de milliers y sont morts, versant leur sang sur un sol qui n’était pas le leur, pour une cause qu’ils servaient comme la leur. Si la bataille de la Marne fut remportée au plus critique de la guerre, c’est grâce à l’apport décisif de ces soldats glorieux, recrutés pour certains sans leur consentement : ceux qu’on appelait les tirailleurs sénégalais et qui venaient aussi du Mali, de la Côte d’Ivoire et de toute l’Afrique occidentale ; ceux qu’on appelait les tirailleurs algériens et qui venaient aussi du Maroc ou de Tunisie et dont les noms devinrent synonymes de loyauté absolue et de courage acharné. Tout le continent fut là, les Somalis aussi dont les fanions sont représentés et qui, de toute la corne et du centre de l’Afrique, menaient ici les combattants. La France moderne est construite en partie sur le sacrifice de ces combattants que nous ne devons jamais, jamais oublier, et c’est pour éterniser leur mémoire qu’elle édifia ce lieu. Oui, c’est pour ses frères d’armes que le maréchal LYAUTEY, lui qu’on surnommait LYAUTEY l’Africain, résident général au Maroc, a appuyé de tout son prestige militaire et de tout son poids politique le projet d’une grande mosquée à Paris.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le courage des Français de confession musulmane ne fut pas moindre. Par centaines de milliers encore, ils prirent les armes sous nos drapeaux au grand jour des combats et pour certains, dans l’ombre de la clandestinité. Le parvis de la Grande Mosquée porte le beau nom d’Abdelkader MESLI, le plus jeune des quatre imams de la Grande Mosquée de Paris alors, qui, au mépris du danger malgré la surveillance de la Kommandantur, entra en Résistance. Abdelkader MESLI subira les camps, triste prix de son héroïsme. Il revint de la déportation le corps brisé, mais avec la volonté toujours aussi ardente de faire le bien, reprenant jusqu’à sa mort ici même son service d’imam.

Et le recteur Kaddour BENGHABRIT, le tout premier recteur de la Grande Mosquée de Paris, dont l’exposition retrace le fascinant portrait, fit montre du même engagement durant toute cette période avec un courage infini, sauvant des centaines de Juifs. Il reçut en 1947 la médaille de la Résistance française.

A leur exemple et dans leur sillage, grâce à tous les esprits éclairés qui lui ont succédé à travers les années, la Grande Mosquée de Paris incarne l’harmonie des hommes et des religions quand ils acceptent que la foi des uns ne doit pas contraindre celle des autres, que la liberté de croire des uns ne doit pas renier la liberté de ne pas croire des autres.

Et cela porte un nom très simple dans notre République : la laïcité.

La Grande Mosquée de Paris porte la possibilité non pas simplement d’un Islam en France, fidèle aux valeurs de la République, mais aussi d’un Islam avec la France qui les soutient, et même d’un Islam de France qui les fait grandir en son sein. Veillant tout particulièrement à la plus haute de ce que Victor HUGO appelait les trois marches du perron suprême, la Fraternité.

Il est du rôle des religions de nous rappeler leur importance au cœur de nos quotidiens, qui se laisse trop facilement aller au seul souci de l’efficacité, au détriment de celui de la fragilité, à l’individualisme au détriment de la solidarité aussi. Et la Grande Mosquée en montre l’exemple.

Encore récemment, comme en 2021, lorsque, au plus dur de sa précarité sociale, provoquée par la pandémie, notre pays fut touché et que vous avez distribué 200 repas chaque jour durant neuf mois, à des étudiants dans le besoin. Classé aux Monuments historiques, ce monument religieux est également un monument civique. Les prières que son minaret fait monter vers le ciel d’Ile-de-France, des prières aux hommes et à chaque fois, l’imploration de ne pas céder aux rejets ni aux anathèmes.

C’est pourquoi, en étant présent ici à vos côtés, accompagné par le ministre de l’Intérieur avec tant d’élus et les représentants de tous les cultes, que je remercie d’être là, et toujours engagés, je veux dire que nous ne laisserons pas la déchirure de ce que notre pays a subi ces dernières années créer un fossé de ressentiment et de défiance vis-à-vis des musulmans.

Et je le répète et le répéterai sans relâche, il n’y a pas d’un côté les Français et de l’autre les musulmans. On peut être l’un et l’autre harmonieusement, indissolublement. Nier cette compatibilité entre la France et l’Islam, c’est apporter de l’eau au moulin du séparatisme.

Et je vous sais, Monsieur le recteur, aussi lucide que moi sur nos fragilités et sur l’utilisation de votre religion par des groupes qui veulent combattre notre République en son sein, en ses valeurs, et aussi déterminé que nous le sommes à y remédier. Nos ennemis sont les mêmes. Ce sont les séparatismes qui aveuglent le croyant dans une spirale qui mène du repli sur soi à la violence envers les autres. C’est l’islamisme radical, composé d’une infime minorité de déviants, qui se dissimulent derrière votre religion pour mieux cacher un projet de haine ou de division qui n’a rien à voir avec le vôtre. C’est pourquoi aussi, la loi confortant les principes de la République vous aidera dans ce chemin.

Elle a souvent été reçue, je le sais, avec méfiance. Je n’exclurais pas qu’elle ait pu parfois être caricaturée ici ou là. Je crois au contraire qu’elle a été pensée, voulue comme une manière d’aider les communautés religieuses à lutter contre les dérives sectaires qui leur font du mal à elles autant qu’à la communauté nationale. Par des mesures raisonnées et concrètes, cette loi ne fait qu’offrir des garde-fous qui ne sont utiles à tous.
Face au risque de basculement en marge de la République, voire contre la République, en particulier pour protéger nos jeunes, nos enfants qui sont les plus vulnérables, parfois les plus malléables.

Et à l’heure où la laïcité est battue en brèche, notamment dans nos écoles, je veux aussi saluer le courage de tous ceux qui, à l’exemple des mosquées du Rhône et par l’intermédiaire du recteur KABTANE, vous-même aussi, Monsieur le recteur, ont dénoncé ces derniers, je cite « les comportements provocateurs et irresponsables d’une frange minoritaire de la jeunesse ».

Mieux répondre aux aspirations de cette génération implique d’organiser le dialogue entre l’Islam et l’Etat à un double niveau national et départemental. Et en faisant cela, nous nous inscrivons dans ce qui avait été jadis lancé par Jean-Pierre CHEVÈNEMENT et naguère par Nicolas SARKOZY, ministre de l’Intérieur, puis Président, avec entre autres le CFCM.

Pour renforcer notre lutte commune contre ces dangers, nous avons voulu aller plus loin, réunir les bonnes volontés pour créer une instance plus représentative de la pluralité des pratiques. C’est et ce sera le rôle du Forum de l’Islam de France, le FORIF, qui a été lancé en février dernier après un patient travail de beaucoup dans cette salle, mené à travers tout notre territoire pour faire vivre l’unité républicaine à travers la diversité des cultes et des pratiques.

La Grande Mosquée de Paris y prendra toute sa part sous votre sage impulsion, je le sais, Monsieur le recteur. C’est un enjeu de structuration, c’est un enjeu d’indépendance des cultes aussi, de formation des imams, c’est aussi un enjeu d’éducation et de cohésion sociale. Nous devons tendre la main à beaucoup d’enfants de notre pays qui se sentent parfois abandonnés et qui peuvent développer vis-à-vis de la République un ressentiment où prospère l’animosité. Offrir un cadre, en rappeler les principes, et assumer un engagement est indispensable.

Car il n’y a, et je le redis ici avec beaucoup de solennité, qu’une République, celle de la liberté de croire ou de ne pas croire, celle où l’Etat est garant de la liberté religieuse, celle qui veille sur tous ceux qui sont attaqués pour leurs croyances, qu’ils soient musulmans, juifs, catholiques, protestants ou de toute autre confession.
Nous ferons donc tout pour garantir aux musulmans de France la possibilité de vivre leur foi sereinement, dans le cadre protecteur de la laïcité, par un dialogue constructif entre l’islam et l’Etat, entre les pays musulmans étrangers et la France, en particulier quant à leur histoire.

L’Etat, à ce titre, est à vos côtés pour faire connaître, étudier, faire respecter, mieux comprendre, votre religion grâce à nos historiens, nos penseurs, nos chercheurs, nos artistes. L’Institut français d’Islamologie, que nous avons créé en février, dernier contribuera à revivifier ce domaine où la France a excellé, mais qui manquait ces dernières années d’un pôle d’excellence universitaire, et je salue ici plusieurs universitaires présents qui ont porté à l’université ailleurs ce combat et ont inspiré cet institut. C’est donc maintenant chose faite. Il sera présidé par Claudio GALDERISI et dirigé par Pierre CAYE, il fédérera quelques-unes des meilleures universités de Paris, Strasbourg, Aix et Marseille afin de développer la formation et la recherche au plus haut niveau, pour les étudiants et pour les universitaires aujourd’hui, pour les imams demain, et pour toutes celles et ceux qui voudront avoir accès à ces formations.

Ce travail, qui se fera en partenariat avec toutes les universités qui le souhaiteront, dans le respect de leur autonomie, conduira aussi à développer et financer des thèses de recherche, des habilitations à diriger des travaux, des postes d’enseignants et des chaires, et permettra ainsi, sur notre sol, de mieux structurer la connaissance et la recherche.

Vous pourrez aussi compter sur le rayonnement de votre grand voisin à quelques pas d’ici : l’Institut du monde arabe, impulsé par Valéry GISCARD D’ESTAING, puis porté par François MITTERRAND, aujourd’hui présidé par Jack LANG, il est un vivier culturel débordant, au sens propre du terme, puisqu’il a ouvert une antenne à Tourcoing, en 2016. Le Ministre ne peut pas être suspecté de quelques interventions, compte tenu de la date.

La même année, c’est la Fondation pour l’Islam de France qui fut créée, lancée et poussée par Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, pour affirmer toujours plus l’humanisme de l’Islam, aider à sa connaissance, développer la laïcité, et offrir des bourses de formation à ceux qui porteront une parole religieuse, sous l’action résolue et énergique de son président Ghaleb BENCHEIKH.

Au cœur du quartier de la Goutte d’Or, un peu plus loin, je continue ce cheminement à travers nos instituions dans la capitale, c’est Bertrand DELANOE qui avait voulu un autre foyer de dialogue et d’apprentissage, l’Institut des cultures d’Islam, lieu de culte, d’expositions, de spectacles, de musique, que vous connaissez bien, car sa salle de prière est gérée par la Grande Mosquée de Paris, qui est une petite sœur de la vôtre. Et sa présidente, Bariza KHIARI, avec toutes ses équipes, l’a hissé au rang de ces hauts lieux qui permettent à l’Islam d’être mieux compris par les Français, qu’ils soient musulmans ou non, et de resserrer nos liens.

Par ce cheminement, par le rappel aussi de ce que nous avons fait ces dernières années, tous ensemble, je veux dire que les initiatives, les rencontres, les événements ne manquent pas, et qu’ils sont là pour rappeler l’importance de ce travail de connaissance, de respect, oserais-je dire, d’affection. La Grande Mosquée en fait partie, bruissant d’initiatives et de rencontres.

Les mercredis du savoir, par exemple, un cycle de conférences que vous avez commencé en 2020, en y conviant Monseigneur TEISSIER, l’archevêque d’Alger d’alors. Cette invitation fait honneur à votre tradition de dialogue interreligieux auquel Hamza BOUBAKEUR a donné un élan décisif en 1967, en participant à la création de la Fraternité d’Abraham, fondée ici même, pour tisser des liens d’amitié entre juifs, chrétiens et musulmans, derrière la ligne unificatrice du grand patriarche, l’ancêtre commun des livres saints.

Hamza Boubekeur.

Cette rentrée a également vu le lancement d’un prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris, qui réunit autour d’une même table des jurés aussi variés que Madame le secrétaire perpétuel, l’académicienne Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE, le journaliste Jean-Pierre ELKABBACH, le philosophe Souleymane BACHIR DIAGNE, tous rassemblés pour décerner un prix du meilleur roman et du meilleur essai sur la civilisation musulmane.

Voilà en ce moment, en cette heure, presque d’anniversaire, l’importance des liens et tout le travail déjà fait que je voulais rappeler. Mais aussi en disant cela, nous rappeler, dans les heures difficiles que nous traversons, que notre République traverse, que notre continent traverse, et oserais-je dire, que la planète tout entière vit, rappeler le courage de ceux qui nous ont précédés, et le fait qu’il y a 100 ans, quand la première pierre ici a été mise, il n’y avait rien d’évident, et rien de simple. Que pour beaucoup d’entre nous, tenir ce chemin que j’évoque, face aux coups de boutoir, aux raccourcis, aux discours de haine et aux prises de position, qui doivent simplement tenir en quelques signes, n’a rien d’évident et rien de simple.

C’est un appel au respect, à l’exigence, à la fraternité et à la laïcité réunis que je veux faire ici. Chacune et chacun d’entre vous a un rôle éminent à jouer à ce titre, ne l’oubliez jamais. Car malgré tout ce qui a été fait depuis 100 ans, et qui nous permet de nous tenir ici, les défis sont peut-être encore plus grands, et les déchirures encore plus présentes, et le travail qui nous attend est immense. Nous le mènerons sans naïveté, sans complaisance aucune, avec exigence, respect de notre histoire, de nos valeurs, de nos principes, de notre République dans toutes ses composantes et dans tous ses principes.

Mais ce vaste travail que j’évoquais, ce travail d’ouverture et de culture, et je veux finir mon propos en parlant de vous, Monsieur le recteur, vous doit tant. Depuis le début de votre mandat de recteur en janvier 2020, vous prônez un Islam ouvert aux autres religions, pleinement inscrit dans la République, et pourtant plus que tout autre, vous auriez pu nourrir envers la France un ressentiment, car votre enfance algérienne a été marquée au fer rouge par le conflit entre nos deux nations. Votre frère fut tué dans le maquis, et votre sœur torturée. Vous êtes un de ces destins partagés, une de ces vies prises au piège de l’histoire qui unit nos deux nations. Mais à l’état de guerre, vous avez répondu, si je puis dire ainsi, par l’Etat de droit. A la voie des armes, vous avez préféré celle de la loi.

Vous, le brillant pénaliste du barreau d’Alger, vous avez choisi d’apprendre, de savoir, de ne rien céder aux replis, aux obscurantismes. Puis vous avez choisi de traverser la Méditerranée en 1989 et d’exercer en France, dont vous avez obtenu la nationalité. Talents d’avocat visiblement héréditaire puisque vous l’avez transmis à votre fille, Sohel, talent que le recteur d’alors, Dalil BOUBAKEUR, pour qui j’ai une pensée aujourd’hui, a repéré, vous confiant alors le rôle de conseiller juridique de la Grande Mosquée. Car avant de la diriger, vous avez commencé par plaider en son nom et avant d’être à sa tête, vous avez d’abord été sa voix, la faisant entendre en France et au-delà, la défendant sur tant et tant de dossiers.

Vous êtes toujours à la tâche, sur le terrain, dialoguant, rencontrant, portant sans relâche la voix de l’équilibre, la voix de millions de musulmans de France qui respectent, aiment les valeurs de la République, loin des polémiques, très loin de ces minorités haineuses qui attirent à elles la couverture médiatique. Leur pouvoir de nuisance létale vous préoccupe profondément et vous avez porté, co-signé, la Charte des principes pour l’Islam de France, que vous m’avez présenté en janvier 2021 et qui y consacre, vous citez les mots du Coran, l’égale dignité « de tous les enfants d’Adam » et qui entend édifier des ponts très étroits entre l’Islam et la République, avec des garde-fous solides contre les volontés séparatistes.

Mieux encore, vous vous battez pour créer un véritable plan Marshall de formation des imams pour qu’ils soient agréés, professionnalisés, aidés, aiguillés, pour répandre, en quelque sorte, cette approche éclairée. Le manifeste que vous avez publié, 20 ans après les attentats du 11 septembre 2001, contre le terrorisme islamiste, contredit, point par point, les interprétations violentes du Coran, montrant que la volonté de destruction et de terreur est étrangère à l’ADN même de la religion musulmane.

À peine six mois plus tard, vous repreniez la plume. Paru en mars de cette année, votre dernier livre, N’en déplaise à certains, nous sommes les enfants de la République, défend l’islam contre la double injustice de ceux qui l’accusent de ne pas être compatible avec la République et de ceux qui font tout pour la rendre incompatible. Vous rappelez au passage que la laïcité existe aussi dans la pensée arabo musulmane, et que le système de pensée, la philosophie profonde, de la Syrie à l’Égypte, fut irrigué par ce principe de séparation entre le séculaire et le religieux, entre le politique et le religieux.

Mais au-delà du socle théorique et théologique, vous fourmillez d’idées pour montrer l’islam sous toutes ses facettes scientifiques et culturelles. Ce prix littéraire que j’évoquais, ces conférences dont je parlais tout à l’heure, vous doivent énormément, tout comme l’émission Islam sur la chaîne France 2, tous les dimanches matin, ou les rencontres architecturales, organisées encore cette année. Vous qui êtes mari, père et grand-père aimé d’une grande famille, votre épouse Somaya, vos trois enfants : Akram, Sohel et Maya, vos deux petits-enfants, Rayan et Miya, vous prodiguez la même bonté, la même attention à leur endroit qu’à l’égard de la grande famille des croyants.

Et je veux dire ici que je vous ai toujours vu mener ce même travail de générosité à l’égard des autres religions, auprès des évêques, des rabbins, des pasteurs, qui défilent d’ailleurs sous ces arcades hispano-mauresques et dont je salue la présence aujourd’hui. Une fois encore, vous jouez ce rôle d’ambassadeur de la foi et de la culture musulmane jusqu’au Vatican, cette année où vous avez été reçu par le pape François. A votre retour de Rome, vous avez lancé auprès de vos fidèles cette prière pour l’Ukraine qui a réuni les croyants du monde entier : juifs, chrétiens, musulmans, nouant à travers les frontières et les séparations religieuses une longue chaîne de paix et de foi.

Mais avant de vous remettre cette décoration de la République, je veux vous dire de manière peut-être plus personnelle et directe, monsieur le recteur, il y a sans doute des petits matins où vous doutez. Il y a sans doute des soirs où vous trouvez injuste d’être tant et tant attaqué, y compris par ceux que vous défendez et que vous aimez sincèrement. Si je peux prendre une part de ces colères et vous enlever une part de ces doutes, puis-je le faire aujourd’hui.

Parce que le rôle que vous jouez, le choix que vous avez fait, est essentiel, c’est celui de mener ce travail ardu, de déséquilibres, parfois un peu pour sermonner les siens, un peu pour les reprendre, quelquefois pour jouer sur les tensions de la société. Mais vous l’avez choisi par exigence intellectuelle et éthique profonde. Vous l’avez choisi parce que vous aimez la France et la République. Vous l’avez choisi aussi, et je le redis ici avec beaucoup de force, parce que dans la République française, on ne demande à personne de croire ou de ne pas croire. On ne demande d’ailleurs à personne de croire modérément ou que sais-je. Mais on demande à tous les citoyens de respecter absolument la République, partout et en tous lieux, ce qui est différent, totalement. Ce choix, c’est aussi celui que vous avez fait. Il est plus difficile que de rester caché derrière des murs. Je crois que c’est le choix le plus juste et c’est celui qui restera.

Alors, monsieur le recteur, cher Chems-Eddine HAFIZ, pour ce travail de pensée, d’ouverture, de dialogue, et pour le courage qui est le vôtre, et qui je le sais, vous a animé ces dernières années et continuera de vous animer demain. J’ai la joie et l’honneur aujourd’hui de vous remettre les insignes d’Officier de la Légion d’Honneur.