Mohammed Moussaoui (Ć droite) est l’actuel co-prĆ©sident du CFCM.
Trois jours aprĆØs la rencontre du FORIF reƧu par Emmanuel Macron et les propos du chef de l’Ć©tat annonƧant Ā« avoir mis fin au CFCM de maniĆØre trĆØs claire et Ć son activitĆ© Ā», le CFCM a exprimĆ© sa volontĆ© de ne pas mourir. Une assemblĆ©e gĆ©nĆ©rale a prĆ©sentĆ© de nouveaux statuts (article actualisĆ©). Focus.
Faut-il y voir un dĆ©fi de la part de Mohammed Moussaoui ? La tenue de l’assemblĆ©e gĆ©nĆ©rale du Conseil franƧais du culte musulman (CFCM) ce 19 fĆ©vrier pour prĆ©senter les nouveaux statuts portĆ©s et dĆ©fendus par l’actuel co-prĆ©sident d’une institution qu’on pensait dĆ©jĆ enterrĆ©e, avait tous les signes d’une volontĆ© obstinĆ©e de survivre contre vents et marĆ©es.
Des obsĆØques sans faire-part !
Tout avait commencĆ© il y a un peu plus d’un an. InvitĆ© du Grand Jury LCI/RTL/Le Figaro, dimanche 12 dĆ©cembre, le ministre des Cultes GĆ©rald Darmanin prononƧait en direct lāavis de dĆ©cĆØs du CFCM. Ā« Le CFCM, pour les pouvoirs publics, pour la rĆ©publique franƧaise, nāexiste plus, nāest plus lāinterlocuteur de la RĆ©publique Ā», avait-il dĆ©clarĆ©. Des propos qui Ć l’Ć©poque avaient choquĆ©. D’autant que les responsables de l’institution n’avaient pas reƧu les faire-part de la cĆ©rĆ©monie d’obsĆØques annoncĆ©e.
Un an aprĆØs, c’Ć©tait au tour du prĆ©sident de la RĆ©publique d’enfoncer un peu plus le couteau dans la plaie. Le 16 fĆ©vrier, au cours de son discours Ć l’occasion d’une rencontre/bilan du FORIF, cette instance de dialogue et de travail sur l’islam, Emmanuel Macron dĆ©clare Ā« avoir mis fin au CFCM de maniĆØre trĆØs claire et Ć son activitĆ© Ā». Bis repetita.
Le Ā« dont acte Ā» du CFCM
Dans son dernier communiquĆ©, le CFCM, co-prĆ©sidĆ© par Ibrahim Alci du ComitĆ© de coordination des musulmans turcs de France et Mohammed Moussaoui, revient de maniĆØre austĆØre et diplomatique sur cet Ā« incident Ā». Ā« Le PrĆ©sident de la RĆ©publique, M. Emmanuel Macron, a annoncĆ© le 16 fĆ©vrier 2023, sa dĆ©cision de mettre fin au rĆ“le du CFCM dans le dialogue du culte musulman avec lāĆtat, en choisissant un nouveau format. Les participants Ć lāassemblĆ©e GĆ©nĆ©rale Extraordinaire de ce jour ont pris acte de ce choix et ont rĆ©affirmĆ© leur volontĆ© de continuer Ć dĆ©fendre les intĆ©rĆŖts des membres du CFCM que sont les gestionnaires des mosquĆ©es et lāintĆ©rĆŖt du culte musulman en gĆ©nĆ©ral. Pour cela, ils utiliseront tous les moyens que leur offre notre Ćtat de droit et apporteront leur soutien Ć tous les acteurs qui Åuvrent pour cet objectif. Ā»
Les chiens aboient, la caravane passe. Ou trƩpasse.
MalgrĆ© tous leurs efforts pour conjurer la disparition d’une institution fantomatique qui n’avait servi, durant vingt annĆ©es, ni les musulmans de France (qui boudaient l’institution), ni le culte musulman, une institution au bilan pratique quasi inexistant, Mohammed Moussaoui et Ibrahim Alci n’ont pas su convaincre au sein mĆŖme de ce qu’il reste de l’institution. Les deux tiers du quorum requis pour voter les nouveaux statuts n’ont pas Ć©tĆ© rĆ©unis (seuls 55 % des participants Ć©taient prĆ©sents) obligeant les survivants du CFCM a organisĆ© une nouvelle AG le 12 mars prochain.
Que prƩvoient les nouveaux statuts du Conseil franƧais du culte musulman ?
Ces nouveaux statuts transposent deux axes d’une rĆ©forme portĆ©e depuis plusieurs annĆ©es par Moussaoui qui a identifiĆ© les Ć©lĆ©ments de blocage du CFCM.
Ā« Les nouveaux statuts prĆ©voient une refonte du CFCM sur la base de structures dĆ©partementales ; pourront y prendre part, dāune maniĆØre Ć©galitaire, toutes les mosquĆ©es de France. Le bilan positif des structures dĆ©partementales, crƩƩes ces derniĆØres annĆ©es dans des dĆ©partements pilotes, nous conforte dans la pertinence de ce choix. Ils prĆ©voient Ć©galement la fin du systĆØme de cooptation (de la moitiĆ© des membres actuels du CFCM) par certaines fĆ©dĆ©rations dites statutaires. Ce systĆØme, qui sāest avĆ©rĆ© antidĆ©mocratique et arbitraire, est la cause principale du blocage imposĆ© au CFCM ces derniĆØres annĆ©es. Ā»
Organisation du culte musulman sur une base dĆ©mocratique Ć l’Ć©chelle dĆ©partementale et fin de la cooptation par les fĆ©dĆ©rations. VoilĆ les deux mamelles statutaires du CFCM qui souhaite ainsi redonner la parole Ā« aux acteurs locaux Ć©lus par leurs pairs qui auront la lĆ©gitimitĆ© nĆ©cessaire Ā».
Un maigre bilan peu convaincant
Dans leur dĆ©claration publique, les responsables tentent de dĆ©fendre le bilan du CFCM. Et peine Ć convaincre. Le CFCM reprĆ©sente toujours selon eux plus de 1100 mosquĆ©es ayant participĆ© Ć l’Ć©lection de 2020.
La nomination des aumĆ“niers dans lāarmĆ©e, les hĆ“pitaux et les prisons, l’Ć©dition de guides pratiques et circulaires pour lāabattage selon les rites, le pĆØlerinage et lāorganisation des espaces de sĆ©pultures dans les cimetiĆØres, ainsi qu’une avancĆ©e des travaux prĆ©liminaires qui ont contribuĆ© au Conseil national des imams, voilĆ en substance les rĆ©sultats dĆ©fendus. Pas de quoi fouetter un chat.
Le rĆ“le de l’instance dans l’accompagnement des lieux de culte durant la crise du Covid a Ć©tĆ© aussi soulignĆ© par les signataires du communiquĆ©.
La stratƩgie du tandem Moussaoui/Alci
Mohammed Moussaoui et Ibrahim Alci envisagent probablement de maintenir le bateau Ć flots en espĆ©rant un rabattage ultĆ©rieur des cartes dans un avenir incertain. Et jouer peut-ĆŖtre mĆŖme sur la nĆ©cessitĆ© qu’une institution musulmane reprĆ©sentative du culte musulman existe, Ć l’instar des autres cultes.
Moussaoui lui-mĆŖme n’a pas jouĆ© la carte de la confrontation. Il joue la durĆ©e et la discrĆ©tion pour un improbable come-back au cours d’une prochaine magistrature politique.
Preuve en est, le co-prĆ©sident du CFCM n’a pas sorti son atout maĆ®tre, la violation de la laĆÆcitĆ© par le prĆ©sident de la RĆ©publique qui n’a pas le droit de s’ingĆ©rer dans les affaires internes d’un culte au nom de la sĆ©paration des pouvoirs. Au demeurant, cette carte n’est pas dans la main des bons joueurs, le CFCM Ć©tant lui-mĆŖme nĆ©e d’une violation de la laĆÆcitĆ©, quoique moins brutale.
La volontĆ© de replacer les imams au cÅur du dispositif institutionnel est en soi une bonne idĆ©e, mais le FORIF a dĆ©jĆ damĆ© le pion au CFCM. Et Moussaoui tout comme Ibrahim Alci et la plupart des reprĆ©sentants du CFCM sont des laĆÆques.
L’ingĆ©rence consulaire, Ć©pine dans la chaussure du CFCM
La pire carte de l’actuel CFCM reste son lien organique avec les Ć©tats Ć©trangers. Essentiellement le Maroc. L’Union des MosquĆ©es de France (UMF) prĆ©sidĆ©e par un certain Mohammed Moussaoui revendique 750 lieux de culte sur les 2500 en France, soit 30 % de tous les lieux de culte dont plusieurs imams sont formĆ©s Ć l’institut Mohammed VI de Rabat. De quoi faire pencher la balance de la politique musulmane franƧaise en faveur du makhzen, si l’actuelle rĆ©forme dĆ©partementale version CFCM advenait.
L’AlgĆ©rie ne dispose pas de cette assise cultuelle et sa capacitĆ© rĆ©elle d’ingĆ©rence sur le culte Ć l’Ć©chelle nationale n’est pas comparable. L’influence de la Grande mosquĆ©e de Paris, proche de l’actuel prĆ©sident de la RĆ©publique pour lequel elle a fait campagne entre les deux tours de l’Ć©lection prĆ©sidentielle, en violation lĆ aussi de la sĆ©paration laĆÆque des pouvoirs, ne dĆ©passe pas le cadre des cercles officiels et protocolaires.
Quant Ć la Turquie, qui possĆØde des liens historiques et organiques avec la CCMTF et une proximitĆ© culturelle et affective avec la CIMG, on connaĆ®t la dĆ©tĆ©rioration des relations entre Erdogan et Macron. Ce qui ne va pas dans le sens d’un retour en grĆ¢ce de l’actuelle direction du CFCM auprĆØs du pouvoir franƧais.
Raison pour laquelle la France, qui n’avait pas apprĆ©ciĆ© les ingĆ©rences des services de renseignement marocains dans la gestion locale du culte et qui de maniĆØre gĆ©nĆ©rale a souhaitĆ© rompre avec la tutelle Ć©trangĆØre des fĆ©dĆ©rations, a repris le dossier en main avec les Assises territoriales de l’islam de France. La diffĆ©rence Ć©tant que les participants sont cette fois triĆ©s sur le volet par les prĆ©fets sous la supervision du ministĆØre de l’IntĆ©rieur. De quoi garantir le contrĆ“le de la RĆ©publique sur ses ouailles. Et plonger le CFCM dans une grave crise existentielle.
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