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15/10/2021
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Le Bouddha est-il un messager de Dieu ?

Samir Ismaili est l’auteur d’un tout nouvel ouvrage intitulé « Bouddha vu par un musulman » (éd.Albouraq). Un livre explorant les convergences profondes entre Bouddha et le Prophète. Mizane.info publie un extrait de cet ouvrage que la rédaction vous recommande. Retrouvez ce livre chez notre partenaire, La Librairie de l’Orient.  

Cette vision du Bouddha en messager peut sembler pour certains comme une hérésie. Il nous faut ainsi justifier cette possibilité par des données historiques, coraniques et adopter une démarche comparatiste, sans pour autant établir avec certitude qu’il fut un messager. Cette possibilité doit permettre à chacun de connaître l’histoire du Bouddha et surtout ses enseignements afin d’apprécier leurs finalités qui ne sont pas si lointaines des messages judaïques, biblique[1] et musulmans. Est-il possible d’envisager Le Bouddha comme un prophète ou un messager de Dieu ?

Ainsi, Dieu nous dit: « Ô Hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux[2] L’Homme se doit de méditer le passé pour comprendre le présent et agir sur son avenir ! Si Dieu l’avait voulu, Il n’aurait créé qu’un seul être ou qu’une seule tribu, qu’une seule nation. Mais Il ne l’a pas voulu. Surtout Il nous informe des sages finalités que représentent la rencontre entre les créatures humaines des différentes contrées. Si les Hommes sont tous différents, ils se rassemblent pourtant autour de conventions sociales, qui elles-mêmes diffèrent selon leur localisation géographique.

Pour autant cette différence n’est pas une barrière, elle n’est que l’expression de La Créativité de Dieu. Admettre, rencontrer et partager cette différence est une façon d’honorer Le Créateur des créatures ! Chaque serviteur de Dieu se doit d’élargir son esprit aux contacts de ses autres frères et sœurs en humanité, en lisant, en voyageant. Ces échanges posent les fondations d’une foi saine et sincère. Nous avons dit plusieurs fois dans nos conversations entre frères des amis de l’islam que notre but n’est pas de chercher à faire abandonner quiconque sa propre croyance (…) Car nous avons la conviction que si chacun suit sa propre religion, il arrivera sans doute à Dieu[3].

Malgré la globalisation, la mondialisation, aujourd’hui la rencontre[4] réelle de l’autre est quasiment impossible. Dans ce monde qui plaide à l’uniformité, chacun se replie sur sa communauté, chacun a peur de cet autre, étranger de lui-même. Mais ne venons-nous pas tous du même Père Adam et de la même Mère Eve? Si nous plaçons notre regard sur nos différences et non plus sur nos similitudes nous ressentons de la peur, de la haine envers celui qui a été créé par Dieu différent de nous-mêmes. L’altruisme et la tolérance s’effacent et laissent place à l’égocentrisme et la négation des différences qui symbolisent pourtant l’Humanité. Al-Tawhîdî disait : « Si tu ne fréquentes qu’une personne semblable à toi, tu n’auras pas fréquenté tes semblables.»[5]

Sources historiques

Dans la célèbre sourate du Coran « le Figuier » Dieu dit : « J’atteste la vérité de cela par le figuier, par l’olivier, par le mont Sinaï, et par ce pays béni[6]. » Les commentaires les plus anciens expliquent que le figuier, c’est celui sous lequel Bouddha a reçu son illumination ; l’olivier, c’est le Jardin des Oliviers de Jésus ; le mont Sinaï, c’est Moïse ; ce pays béni, la Mecque[7].

L’historien Persan Al-Bîrûnî (973-1050), qui avait accompagné Mahmoud de Ghazni[8] lors de son invasion du sous-continent indien au début du 11ème siècle, s’appuyant sur ce qu’il y avait appris, décrit les coutumes et croyances bouddhiques fondamentales dans son ouvrage intitulé « Le livre de l’Inde» Il rapporte que les Indiens considéraient le Bouddha comme un prophète. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il ait suggéré que les musulmans devraient admettre le Bouddha comme prophète ou messager d’Allah. Néanmoins, voici ce qu’il est dit dans le Coran : « Nous t‘avons donné la révélation comme Nous l‘avions donnée à Noé et aux prophètes qui sont venus après lui : et Nous avons [ainsi] donné la révélation à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob, aux tribus, à Jésus, à Job, à Jonas, à Aaron et à Salomon – et Nous avons donné les Psaumes à David. Et (Nous avons donné la révélation) à des messagers dont Nous t’avons déjà raconté l’histoire, et aussi à des messagers dont Nous ne t’avons pas raconté l’histoire[9]

Ainsi, le Bouddha pourrait, selon Al-Bîrûnî[10], être inclus dans ces messagers non mentionnés explicitement. Le Bouddha a laissé en héritage de grandes sagesses guidant près de 500 millions de personnes à travers le monde. Son enseignement touche à tous les aspects de la vie d’un Homme, ses relations familiales, filiales, conjugales et même de voisinage. Ceci ne peut être l’héritage d’un simple mortel. La plus puissante raison, la plus profonde intelligence n’y suffiraient pas. Je pense qu’il a été guidé par une révélation, une intuition, le déchirement d’un voile divin, encouragé par ses multiples exercices de méditation et de réflexion et animé par une piété, une rectitude et une certitude sincères[11].

Une nuit, tandis qu’il méditait au pied d’un  pipal, des voiles se déchirèrent devant ses yeux, une succession d’états de conscience de plus en plus étendus et lucides l’amenèrent à briser le cadre étroit et illusoire de la personnalité. Une vision élargie de l’existence : mouvement incessant et perpétuelles transformations, lui livra le secret du Nirvana. Siddhârtha Gautama était devenu un Bouddha[12]. Si beaucoup de saints et de savants ont atteint et conquis des degrés importants de foi, de piété et de bonheur, ils sont, pourtant, loin des enseignements spirituels du Bouddha, qui vécut à peu près 2500 ans avant J-C ! Si l’Homme est un être doué de raison, il se doit de s’inscrire dans un effort permanent de réflexion, de compréhension et d’appréhension de l’Histoire, de son histoire.

Certains des savants musulmans qui jouissaient de la plus grande autorité dans le sous-continent pendant la période mongole ont appelé les hindous ahl aI-kitâb (Les gens du livre), c’est-à-dire appartenant à la chaîne des prophètes antérieurs à l’islam et commençant avec Adam ; certains des commentateurs musulmans indiens ont aussi considéré le Prophète Dhu’l-Kifl mentionné dans le Coran comme étant le Bouddha de Kifl (Kapilavasta) et le « figuier » de la sourate 95 comme étant l’arbre de la Bodhi sous lequel le Bouddha parvint à l’illumination[13].

« Au milieu du vingtième siècle, l’érudit Hamid Abdul Qadir, dans son œuvre Bouddha le Grand : Sa vie et Sa philosophie, postule que le prophète Dhu’l-Kifl, signifiant “Celui de Kifl”, dont il est fait mention deux fois dans le Coran (C21 :85 et C38 : 48) comme étant patient et bon, se réfère au Bouddha Shakyamouni. Bien que la plupart des érudits identifient Dhu’l-Kifl comme étant le prophète Ezéchiel, Qadir explique que “Kifl” est la forme arabisée de Kapila, Kapila étant la forme abrégée de Kapilavastu. Il suggère également que la mention coranique du figuier (Sourate At-Tîn, 1-5) se réfère aussi au Bouddha, car celui-ci atteignit l’illumination au pied d’un figuier.

Certains érudits acceptent cette théorie et, pour étoffer cette position, attirent l’attention sur le fait qu’au onzième siècle de l’ère commune, l’écrivain musulman persan sur l’histoire indienne, Al-Bîrûnî, se réfère au Bouddha comme à un prophète. D’autres, écartant ce dernier argument, expliquent qu’Al-Bîrûnî voulait tout simplement dire que les gens en Inde considéraient le Bouddha comme un prophète.»[14]

Au nom de quoi déclara-t-on que les bouddhistes un peuple du Livre ? Était-ce seulement en vertu de coutumes d’adoration qu’ils partageaient ? Par exemple, au début du huitième siècle, l’historien persan Al-Kermani a écrit un rapport détaillé sur le monastère de Nava Vihara à Balkh en Afghanistan, dans lequel il a présenté certaines coutumes bouddhiques dans des termes qui rappellent l’islam. Selon sa description, le temple principal comportait en son centre un cube de pierre recouvert d’une étoffe autour duquel les fidèles tout en s’adonnant à des prosternations, comme c’est le cas pour la Kaaba à la Mecque. Il n’a toutefois entamé aucun débat sur les croyances bouddhiques »[15].

Dans l’« Histoire universelle » de Rashîd al-Dîn Fadlallâh (1247-1318), le chapitre consacré au bouddhisme, religion qui doit avoir attiré beaucoup d’attention avec l’arrivée des Mongols, repose surtout sur des collections de traditions et sur l’aide directe fournie par un lama cachemirien du nom de Kâmalashrî-Bakhshî. Ce chapitre contient un exposé de la mythologie indienne tiré surtout des Purânas et aussi la meilleure description musulmane des cycles (yugas), mais le tout, selon un point de vue bouddhiste plutôt qu’hindou.

L’aspect le plus remarquable de cet ouvrage est cependant le récit de la vie du Bouddha, qui est unique dans la littérature islamique. Il y est considéré comme un prophète avec un livre intitulé Abi Dharma (Le père de la Loi, est un ensemble de (sutras) bouddhiste), qui contient la quintessence de la vérité. Comme il fallait s’y attendre, les musulmans considèrent toutes les « incarnations divines » ou « avatars » comme des prophètes au sens islamique du terme, si bien qu’il n’est aucunement surprenant que le Bouddha ait été traité comme tel. Ce précieux récit de la vie de Shakyamuni s’est répandu et fut incorporé dans les ouvrages persans ultérieurs sur l’histoire universelle.[16]

« Il faut donc rechercher[17] les autres Messagers à une échelle très large dans l’histoire de l’Humanité. Les savants musulmans reconnaissent ainsi volontiers en Bouddha, Zoroastre ou encore Akhenaton des prophètes. Ils ont relevé dans le Coran deux allusions au Bouddha[18], et certains d’entre eux ont vu dans les “avatars”, ou incarnations divines du bouddhisme, l’équivalent des prophètes de l’islam. Le Coran évoque à plusieurs reprises la “ Religion primordiale” ou “immuable” (al-dîn al-qayyim). Toutes les religions historiques seraient issues de cette religion sans nom, et auraient donc une généalogie commune. L’islam considère cependant la diversité des peuples et des religions comme une expression de la Sagesse divine. Il existe ainsi une théologie du pluralisme religieux en islam, même dans son versant le plus exotérique. À chacun de vous, Nous avons donné une voie et une règle.[19]

Ce verset justifie la diversité des traditions religieuses, lesquelles se trouvent unies, de façon sous-jacente, par l’axe de l’Unicité divine.»[20]

Y a-t-il donc un fondement doctrinal à la déclaration que les bouddhistes puissent être un peuple du Livre ? Cette question est importante, car si les bouddhistes sont reconnus comme peuple du Livre, alors ils sont implicitement inclus dans la liste des communautés « sauvées » qui sont mentionnées dans les versets du Coran : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour Dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur ; il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé»[21].

Samir Ismaili

Notes :

[1]              René Grousset : « Le chrétien peut admirer sans arrière-pensée tant de beautés humaines que le bouddhisme fait éclore… Sans peut-être y chercher la Vérité, il ne s’interdira pas d’y puiser des leçons. » (Pierre Dortiguier, Nietzsche. Ce qu’il n’est pas, ce qu’il découvre, édit. Fiat Lux, 2014, p.166.)

[2]              Coran 49:13.

[3]              Adda Bentounes, Le Choeur des Prophètes, édit. Albin Michel, 1999, p.118.

[4]              Pour une compréhension plus large de la notion de communauté, lire le livre de Marc Augé, La communauté illusoire, édit.Rivages/Petit  bibliothèque, 2010.

 

[5]              Suzanne Bukiet, Elsa Zakhia, Rodny al Khoury, Paroles de liberté en terre d’Islam, édit. L’Atelier, 2002, p.39.

[6]              Coran 95 : 1-3.

[7]              Eva de Vitray-Meyerovitch, Le chant du soleil, édit. La table ronde, 1993, p.38.

[8]              Mahmoud de Ghazni fut le dirigeant de l’Empire ghaznévide (s’étendant sur les régions du Khorâsan, de Ghaznî et du Panjâb) de 997 jusqu’à sa mort.

40 Coran 4:163-164.

[10]            « Le roi Bhoja (début du XIe siècle) est l’auteur du commentaire Râjamârtanda, très utile par les éclaircissements qu’il apporte sur certaines pratiques yogiques. C’est peut-être en partie dans ce texte, alors tout récent, qu’Al-Bîrûnî s’est initié au Yoga de Patanjali sur lequel il a d’ailleurs écrit un ouvrage en arabe. » (Mircéa Eliade, Patanjali et le yoga, édit. Maîtres Spirituels, 1962, p.12.)

[11]            « Une nuit, alors qu’il méditait sous un figuier, lui vient l’illumination. D’un seul coup, l’évidence claire de la cohésion de l’univers s’imposa à son esprit : ce qui est, pourquoi cela est, comment les êtres, dans leur aveugle soif de vivre, s’égarent dans le faux chemin de l’âme et renaissent sans cesse pour de nouvelles réincarnations, ce qu’est la souffrance, d’où  elle vient, comment on peut y mettre fin. » (Les Grands Maîtres spirituels, First édition, 2008, p.21).

[12]            Alexandra David-Néel, Le bouddhisme du Bouddha, édit. Du Rocher, 1977, p.30.

[13]            Sayyed Hossein Nasr, Essais sur le soufisme, édit. Albin Michel, 1980, p.187.

[14]            Version remaniée en décembre 2006 de l’article original publié dans Berzin, Alexander. Buddhism and Its Impact on Asia. Asian Monographs, no. 8. Le Caire : Université du Caire, Centre d’études asiatiques, juin 1996. Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky.

[15]            Version remaniée en décembre 2006 de l’article original d’Alexander Berzin, Alexander. « Buddhism and Its Impact on Asia », Asian Monographs, no. 8, Le Caire, Université du Caire, Centre d’études asiatiques, juin 1996. Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky.

[16]            Sayyed Hossein Nasr, Essais sur le soufisme, Albin Michel, 1980, pp.202-203.

[17]            Le dévoilement des choses cachées de Abû Ya‘qûb Sijistânî, édité par H. Corbin, 1949, p. 77, « (…) sur la nécessité que présente la pluralité des prophètes et des religions en raison des conditions changeantes des peuples auxquels s’adresse la révélation. » (Le dévoilement des choses cachées de Abû Ya‘qûb Sijistânî, édité par H. Corbin, 1949, p. 77. L’auteur ajoute que chaque prophète révèle un aspect de la vérité et de la Loi divine, si bien qu’il est nécessaire d’avoir de nombreux prophètes pour révéler les différents aspects de la Vérité et aussi pour réaffirmer ce qui est apparu auparavant comme révélation.

[18]            Coran 21 :85, et la sourate 95 intitulée Le Figuier.

[19]            Coran 5 : 48.

[20]            Eric Geoffroy, Initiation au soufisme, édit. Fayard, 2003, p.272.

[21]            Coran 2 :62.