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30/09/2022
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Affaire Iquioussen : reflets d’une communauté paralysée

Entre supports indéfectibles, critiques acerbes et timide soutiens du bout des lèvres, la communauté musulmane de France a brillé par son manque de cohésion et de cohérence face à la menace d’expulsion de l’imam Hassan Iquioussen hors du territoire national. Analyse d’une fâcheuse habitude à exposer ses divergences et à passer sous silence ses convergences, signée Ibrahim Madras sur Mizane.info. 

C’est devenu quasiment une tradition au sein des musulmans de l’hexagone. A chaque annonce d’une décision juridique ou administrative répressive contre des symboles issus du corpus religieux musulman (prédicateurs, imams, mosquées, associations, vêtements…), ce sont les mêmes réactions en chaine qui défilent. L’affaire Iquioussen nous l’a de nouveau rappelé.

Comme une addiction incontrôlable, nous ne pouvons nous empêcher d’étaler – souvent dans un timing plutôt maladroit – nos divergences au grand jour allant jusqu’à parfois justifier les dérives étatiques édicter.

S’écharper au lieu de s’unir. Se diviser au lieu de soutenir unanimement. Débattre au lieu de faire bloc. Prendre de la hauteur au lieu de se laisser submerger par les querelles intestines. Des dissensions qui indique notre incapacité à faire la part des choses et à défendre nos droits avec fermeté et sans négociation aucune.

La menace d’expulsion de l’imam Iquioussen, une suite logique ?

Le 28 juillet dernier, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin confirme – dans un tweet – sa demande d’expulsion de l’imam Iquioussen pour son discours « à l’encontre des valeurs de la France et contraire à nos principes de laïcité ».

Une décision inspirée mais non appuyée par la loi séparatiste déjà responsable de nombreuses dissolutions, fermetures et mises à l’index d’associations musulmanes et de personnalités agissantes dans la communauté (on se souvient de l’expulsion manu militari de l’imam comorien de Saint-Chamond pour avoir citer un verset du Coran durant un prêche).

Force est de constater que nos réactions et nos actions face au déferlement politique, disons le clairement, islamophobe ne sont pas à la hauteur de l’enjeu voire sont parfois des circonstances aggravantes qui alimentent la machine médiatique stigmatisante.

Nous n’arrivons pas à faire front sans nous départir de polémique interne autour d’éventuels points théologiques ou de différents personnels.

Impossible de prendre de la hauteur et de simplement défendre une personnalité injustement accusée, peu importe ses positions, face aux flots de mensonges et d’approximations des décrets ministériels qui les accablent.

Que ce soit pour Baraka city, le CCIF, le burkini ou l’imam Hassan Iquioussen, face aux accusations de séparatisme et au déferlement médiatique, nous n’avons jamais su avoir une parole commune, une défense homogène, un soutien plein et entier.

Deux organisations musulmanes françaises dissoutes en septembre 2021

En revanche donner du grain à moudre aux opposants et se donner en spectacle dans des débats interminables, sur la légalité religieuse de telle tenue ou pratique, sont vraisemblablement nos activités favorites.

Tout en sachant pertinemment que ces différentes organisations ou personnalités musulmanes sont souvent prises en grippe non pas pour leurs positions théologiques mais bien pour leurs représentativités communautaires.

C’est bien un islam indépendant, ancré localement et donc foncièrement français qui est visé à travers ces affaires et nous le savons tous.

Ce sont nos libertés et nos droits qui sont brutalement piétinés et remises en cause à travers ces multiples menaces et allégations fantaisistes. Ça aussi nous le savons.

Pourquoi donc n’arrivons nous pas à prendre le recul nécessaire pour répondre unilatéralement et ne pas nous perdre dans des chamailleries de bas étage qui facilitent la mise en applications de ces interminables menaces administratives ?

Bien évidemment ce constat n’est pas un élément qui échappe aux faiseurs de note blanche et autres arrêtés ministériels qui – sous l’étendard de l’accusation de « séparatiste » – profite de notre désunion coutumière, et donc de notre faible cohésion, pour aller toujours plus loin dans les menaces hasardeuses d’expulsions d’imam, de dissolutions d’associations ou encore de fermeture de mosquées.

Ils ne savent que trop bien que l’offensive juridique et fraternelle de la communauté musulmane est malléable, immobile et peu solidaire.

Pourquoi donc s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi se fatiguer à fournir des preuves tangibles à leurs accusations ? Pourquoi se contenter d’expulser des dangereux « salafistes » si l’on peut aussi virer des imams aux discours citoyens voire patriotes ?

Faire face à l’injustice est une obligation religieuse

Faire abstraction des éventuelles divergences théologiques ou oppositions internes est un apprentissage encore peu pratiqué au sein de la communauté.

Quand nous voyons des organisations non confessionnelles comme la Ligue des droits de l’Homme ou encore l’Union juive française pour la paix (UJFP) avoir ce recul nécessaire pour soutenir ouvertement des personnalités musulmanes comme Hassan Iquioussen, victimes de décisions arbitraires, ce malgré des éventuelles oppositions éthiques, on peut logiquement parler d’apprentissage et donc d’enseignement à tirer.

Ce sont bien nos dissensions permanentes et notre manque de cohésion qui rendent possible ces injustices. Un manquement fraternel qui va pourtant à l’encontre de nos injonctions religieuses.

Le texte coraniques et les traditions prophétiques appelant à faire rempart à l’injustice et soutenir l’opprimé sont légion, comme le mentionne cette célèbre parole du prophète de l’Islam  :

« L’homme doit secourir son frère, qu’il soit injuste avec autrui ou victime lui-même d’une injustice. S’il est injuste, qu’il l’en empêche et il l’aura ainsi secouru, et s’il est victime d’une injustice, qu’il le secoure ». 

L’invocation de l’opprimé vient également nous rappeler que la victime d’une injustice – peu importe sa confession – peut se plaindre auprès du Créateur suprême et voir sa requête exaucée. « Certes les injustes ne réussiront pas » S.6 – V.135

« Ordonner le bien et réprouver le blâmable » cette maxime commune à tout musulman doit se caractériser également par l’action externe ou interne (du cœur) au devant d’une injustice effective.

Ne pas secourir son semblable (musulman ou non) victime d’un mal est donc totalement en contradiction avec les enseignements de l’Islam.

Soutenir l’opprimé n’est pas qu’une affaire de foi. Soutenir l’opprimé à un effet réel et palpable sur des décisions iniques. Un soutien massif et visible préserve nos droits et fait reculer les menaces de fermeture (de mosquées par exemple) ou d’expulsion.

Les dernières affaires en date le prouvent. Bien qu’en deçà des réelles possibilités solidaires des musulmans de France, les soutiens visibles et perceptibles face à la menace de fermeture de la mosquée de Pessac, en mars dernier, furent des éléments salvateurs qui permirent à la défense (juridictionnelle) de l’édifice d’obtenir gain de cause.

De même pour l’affaire Iquioussen, les soutiens multiples et visibles des musulmans-  et au-delà – furent explicitement soulignés au sein de la cour du tribunal de Paris comme des éléments primordiaux permettant de mettre un premier frein aux menaces anticipées contre l’imam Hassan Iquioussen.

Il serait enfin temps de voir plus loin que le petit bout de sa lorgnette et bien prendre conscience que ne pas soutenir un symbole de la communauté musulmane victime d’un décret arbitraire fantaisiste voir de le critiquer publiquement – durant ce tourbillon – est un argument en faveur des injustes et un affaiblissement de nos droits qui se voient réduire à peau de chagrin en France.

Ibrahim Madras