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L’administration Trump et la démolition du droit international

Des slogans recyclés aux ambitions déchaînées, l’« America First » de Donald Trump marque moins un repli qu’une fuite en avant impériale. Derrière la rhétorique de la grandeur retrouvée se dessine la démolition méthodique de l’ordre international né de 1945, au profit de la loi du plus fort et l’angoisse d’un empire confronté à son propre déclin. Une analyse signée Roland Laffitte sur Mizane.info.

Si Donald Trump a repris les slogans « America first » et « Make America Great Again », qui sont loin d’être nouveaux dans l’histoire des États-Unis d’Amérique, il leur donne une portée différente.

Quand Woodrow Wilson s’empara du slogan déjà ancien « America First » dans la campagne électorale de 1916, c’était pour se tenir à l’écart de la 1ère guerre mondiale. Si Donald Trump a voulu en finir avec les invasions de l’Iraq et de l’Afghanistan, on aurait pu penser qu’il détestait les interventions armées. Mais s’il proclame avoir « fait la paix » huit fois en 2025, il est aussi celui qui, depuis son retour au pouvoir en février 2025, a lancé ses troupes sur l’Iraq, la Syrie, le Nigeria, et le Vénézuéla, qui a puissamment aidé Israël pour martyriser Gaza et frapper l’Iran, et qui menace directement la Colombie, Cuba et le Groenland, et à nouveau l’Iran.

Quand Ronald Reagan lançait son « Let’s Make America Great Again » dans sa campagne électorale de 1980, c’était, sur le plan intérieur, pour abandonner les idées de Keynes adoptées dans les années 1930 par Franklin Roosevelt pour se lancer dans le libéralisme échevelé de Milton Friedman et de Friedrich von Hayek : il consistait à libérer, comme dans l’Angleterre de Margaret Thatcher, le capitalisme de tous les freins qu’avaient pu lui poser les luttes sociales depuis un siècle et demi.

Mais c’était aussi, sur le plan international, pour faire oublier la défaite mortifiante du Vietnam qui avait largement dilapidé le prestige international de la puissance étasunienne. La conséquence ultime de cette politique fut le plan néoconservateur The Project for the New American Century (PNAC) qui poussa l’administration George Walker Bush dans les guerres d’Afghanistan et d’Iraq : il s’agissait de profiter de la chute de l’Empire soviétique pour affirmer un monde d’hégémonie exclusive des États-Unis et empêcher le surgissement de nouvelles puissances contestant leur prééminence.

Une situation internationale nouvelle

Cette part de revanche que l’on trouve dans l’administration Trump et d’autant plus explicable, mais non justifiable, que les désastres iraquien et afghan sont largement à la hauteur du désastre vietnamien et que la restauration de la puissance étasunienne doit s’opérer, du point de vue de Donald Trump s’entend, dans un monde radicalement transformé. L’installation au cœur du Monde islamique que Huntington voyait comme des ventres mous de la planète n’a pu empêcher ni l’accroissement du caractère explosif, qu’elle au contraire accru, ni la remise sur pied de la puissance russe ni le surgissement de la chinoise.

On peut même dire que la poursuite de la politique du containment qui a repoussé les limites orientales de l’OTAN, les manœuvres pour détacher la Georgie et l’Ukraine de la sphère d’influence russe qui étaient montrées comme des priorités pour empêcher, notamment avec le Silk Road Strategy Act de 1999, la renaissance de la puissance russe et l’installation à partir de l’Afghanistan dans l’Asie centrale pour gêner la jonction Russie / Chine n’a fait que décupler la volonté de ces deux pays de contrer les menées des États-Unis, qu’il est difficile de ne pas qualifier d’hostiles.

Les États-Unis croyaient pouvoir contrôler la vieille Route de la soie sino-méditerranéenne. Or voici que le formidable essor de la Chine fait désormais d’elle la première puissance productive du monde : évaluée, selon l’indicateur de la Banque mondiale, en PIB PPA (Produit Intérieur Brut en Parité de Pouvoir d’Achat), est estimée en 2028 à 44 milliards de dollars contre 30 pour les États-Unis. Voici que sa puissance est en passe de permettre aux BRICS de se doter d’un système stable s’émancipant du dollar.

Par parenthèse, on sait que lorsque Mu’amar El-Qaddhafi donna des signes de vouloir créer une monnaie africaine fut en 2011 un des motifs de la destruction de son régime par une coalition montée par les soins de Nicolas Sarkosy qui venait de le recevoir quatre ans plus tôt en grande pompe, et cela au nom de la lutte pour les droits de l’homme, évidemment : lorsqu’on veut tuer son chine, on l’accuse de la rage… Revenons à la Chine : son budget militaire en PPA est prêt à rejoindre celui des États-Unis que, par rétorsion Donald Trump menace de faire passer de 1 000 à 1 500 milliard de dollars nominaux.

Mais il n’est pas dit que la course aux armements qui a mené, sous la conduite de Ronald Reagan, la Russie à l’effondrement ne se fasse pas cette fois au détriment de celui qui la déchaîne. En effet, voici que désormais, c’est la Chine qui taille des croupières en matière technologique, y compris en matière d’IA au « Pays de l’Oncle Sam », et qu’en bien des domaines, ce n’est pas elle qui est en demande de transfert technologique, mais ceux qui hier se plaignaient de devoir lui en concéder.

Voici donc que la Chine s’est mise à tracer non pas une « route de la soie », mais sous le nom de yī dài yī lù, « la ceinture et la route », qui est une véritable toile d’araignée de « routes de la soie » dont elle est le centre, et dont une, passant par Panama et faisant escale au Vénézuéla, a suscité la colère étasunienne qui explique la récente razzia musclée sur ce malheureux pays pour enlever son président, accusé de narcotrafic, alors qu’en même temps était libéré des geôles étasunienne l’ex-président du Honduras qui y croupissait pour narcotrafic : là encore, quand on veut tuer son chien…

Deux changements majeurs avec l’époque de Ronald Regan. Le premier et l’absolue priorité donnée à la lutte contre la menace chinoise sur la prééminence absolue des États-Unis. C’est au point que la Russie doit être détachée à tout prix de l’orbite du grand frère asiatique, dans laquelle l’ont placée la politique antirusse des administrations précédentes. Cela n’a pas l’air facile du tout, car si la Russie de Vladimir Poutine peut avoir beaucoup à gagner, elle a aussi énormément à perdre.

La politique étatsusienne peut avoir des effets non voulus, contraires à ses objectifs immédiats. Il se peut en effet que priver la Russie de ses appuis : avant hier la Syrie, hier le Vénézuéla et aujourd’hui peut-être l’Iran, ne la pousse davantage encore dans les bras de la Chine. Réciproquement, la prise de contrôle effective du pétrole vénézuélien et, en perspective, de l’iranien, en privant la Chine de ces deux fournisseurs, ne resserre encore son besoin du pétrole russe et ne pousse à l’affermissement de l’alliance sino-russe…

Le second changement par rapport à l’époque de Ronald Reagan est l’abandon de l’ordre international multilatéral construit par l’Empire étasunien en deux temps, ébauché par Woodrow Wilson au sortir de la Ière Guerre mondiale avec la SDN, mais refusé par le Congrès, puis concocté au sortir de la IIe qui en fut la continuation, sous les auspices de Francklin Roosevelt et de son successeur Harry Truman. Pour mieux comprendre cette question, il est utile de considérer les positions de l’un des grands théoriciens de cet ordre fondé sur un droit international dont les États-Unis furent les artisans : il s’agit de Henry Kissinger.

Henry Kissinger et les traités de Westphalie

L’homme avait pour modèle, comme il l’a montré dans un de ses derniers livres où il fait le bilan de ses conceptions politiques, World Order paru en 2014, soit dans sa 91e année, l’équilibre des traités de Westphalie de 1648. Ces derniers mettaient fin à la Guerre de trente ans qui transformé l’Europe en champ de ruines et on pensa alors que les idées de l’avocat, diplomate et juriste néerlandais Hugo de Groot, Grotius de son nom latinisé, pouvaient servir à maintenir l’équilibre entre ls grandes puissances européennes. Cet homme, qui était théologien de surcroit, puisa dans Saint-Augustin et dans Thomas l’Aquin pour établir des règles qui diminuaient les méfaits des guerres, dont il avait fait l’expérience avec la Guerre de Quatre-Vingts Ans entre l’Espagne et les Pays-Bas, pour élaborer un traité mémorable, De jure belli ac pacis dont on s’est dit qu’il pouvait servir à calmer le jeu entre puissances catholiques et protestantes qui venaient de s’opposer pendant la Guerre de Trente ans qui venaient de ravager l’Europe et à laquelle les traités de Westphalie de 1648 mettaient fin.

Le traité de Grotius laissait en suspens une question fondamentale : le droit à la conquête qui restait en vigueur : c’est bien de droit à la conquête dont il s’agit et non du droit de conquête, qui résulte de la prise de possession par la force d’un territoire et confère des obligations au vainqueur. Les conquêtes en tous genres, les grandes et les moins grandes puissances européennes ne s’en sont pas privées : la France de Louis XIV, l’Angleterre de George II, la Russie de la Grande Catherine, la Prusse de Frédéric II, etc. Sans oublier que ce sont elles qui ont mis la planète à feu et à sang pendant les trois siècles qui ont suivi les traités de Westphalie.

Cela jusqu’à ce que la « loi du plus fort », qui était jusque-là masquée dans son utilisation envers les nations fort opportunément déclarées « barbares », soit désormais invoquée sans fard, sous le nom de « besoin d’espace vital » par l’Allemagne nazie dans l’aire européenne elle-même, et avec l’expérience de la brutalité et de la cruauté dont les puissances dites « civilisées » avaient fait montre pour asservir les peuples dits « barbares », aux Amériques, en Inde, en Asie et en Afrique… C’en était trop ! On s’avisa ainsi, au sortir de la Seconde boucherie mondiale, de considérer l’agression d’un pays tiers comme « un crime contre la paix et la sécurité de l’humainté ».

Cette notion a été définie par l’accord de Londres du 8 août 1945 pour les tribunaux militaires internationaux de Nuremberg et de Tokyo chargés d’établir les crimes des puissances vaincues. Selon ces accords, un tel crime se définit par « la direction, la préparation, le déclenchement ou la poursuite d’une guerre d’agression, ou d’une guerre en violation des traités, assurances ou accords internationaux, ou la participation à un plan concerté ou à un complot pour l’accomplissement de l’un quelconque des actes qui précèdent ».

La première entorse à cette règle fut immédiate : ce fut la reconnaissance par l’ONU en 1948 de l’État d’Israël, pourtant né de la conquête opérée en grand depuis les accords Sykes-Picot de 1916, la déclaration Balfour de 1907, et le mandat britannique sur le Palestine qui ont suivi. Pendant les négociations de paix de Versailles, la « Commission King-Crane » diligentée par les États-Unis avait mis en garde contre la soustraction des terres aux Palestiniens : « Soumettre un peuple si décidé [minded] à une immigration juive illimitée et à des pressions financières et sociales continuelles pour céder la terre, est une violation grossière du principe suscité [i.e « la résolution du règlement des problèmes coloniaux par le libre consentement du peuple »], et « du droit des peuples, même s’il revêt des formes légales [the forms of law] ».

C’est pourtant de qui adviendra vingt ans plus tard quand les États fondateurs des Nations unies oseront, toute honte bue, déclarer juste après la Nakba, Israël « État pacifique  [peace loving state] », dans la Résolution 273 (III) de l’ONU du 11 mai 1949. Et cela sans souffler mot d’un État palestinien qu’ils passaient ainsi par pertes et profits après en avoir envisagé la création à côté d’Israël.

Bon, les « puissances démocratiques », ainsi qu’elles se nomment et la Russie traitaient en l’occurrence d’une question opposant, dans leur esprit, d’un côté : un peuple civilisé, le peuple juif, auquel elles sont d’autant plus disposées à concéder un privilège colonial qu’elles doivent faire oublier, dans leur élan de compassion rétrospective, leur lâcheté vis-à-vis de son oppression et de ses projets largement avancés d’extermination par les nazis, et, de l’autre côté : le peuple palestinien, qui n’est dans leur psyché, qu’une population « vague et informe », qui n’est pas évidemment pas encore vraiment en droit se proclamer « nation civilisée ».

Le jus ad bellum et le jus in bello en terre islamique

Puis qu’il s’agit de « civilisation », il n’est pas inutile, à ce point, de se pencher sur ce « droit de la guerre », tel qu’il a été aussi traité de façon systématique dans cette aire « incivilisée » aux yeux des Européens qu’était la terre d’Islam dès la fin du VIIIe siècle, donc huit siècles avant Grotius. Il existe en effet un point de vue assez bien partagé entre les grandes écoles juridiques sur la question du ğihād armé, aussi nommé ğihād mineur par rapport au ğihād majeur qui est une vertu coranique. Ces écoles ont toutes produit des kutub al-Ğihād wa-l-Siyar, ou « livres de la Guerre et de la marche à suivre », qui sont autant de De juri ad bellum et in bello version arabe. La doctrine islamique de la guerre est bien résumée par Ibn Ḫaldūn, qui distingue, dans sa Muqaddima, deux sortes de guerres (ḥurūb, singulier : ḥarb) :

1. les guerres dynastiques et les guerres de pillage des richesses, qui sont « transgressives et fautives » ; et 2. les guerres contre les dissidents et les guerres nommées ğihād par la Loi religieuse (al-musammā fī l-Šaᶜīra bi-l-ğihād), qui relèvent d’al-ᶜadal, « la justice », et du ğihād, qui désigne ici une qualité, une vertu coranique. Le ğihād apparaît en effet comme concept guerrier, non pas dans le texte coranique où, en dépit des falsifications intéressées de bien des islamologues, reste une notion exclusivement spirituelle, mais plus tard, dans des conditions où la Umma, c’est-à-dire la « Communauté » est menacée par les divisions internes, religieuses et politiques, et où la grande période des conquêtes terminée, depuis que le Monde islamique se trouve dans une situation défensive, notamment sur la frontière byzantine, celle d’Asie centrale et celle d’al-Andalus.

Notons ainsi que les résistances aux guerres coloniales sont menées, notamment par Abd el-Kader en Algérie ou Imam Chamil dans le Caucase, au nom du ğihād compris ainsi, dans un sens classique, et que le traitement « humain » et « bienveillant » des prisonniers, dont les visiteurs des camps de l’Émir se sont étonnés chez ce « guerrier fanatique », n’était qu’une application honnête du jus in bello que ce chef cultivé possédait dans son bagage culturel.

Ajoutons que les guerres de décolonisation de la seconde partie du XXe siècle ont été menées au nom d’une version sécularisée de la notion parfaitement cadrée de ğihād dans le droit islamique : c’est ainsi que les combattants algériens se sont nommés muğāhidīn, c’est-à-dire « combattants du ğihād ». Naturellement, une chose est le droit, une autre chose est la force qui, très souvent, prime sur lui, et il est ainsi des États qui, à différentes époques de l’histoire, ont couvert leurs conquêtes du drapeau du ğihād.

La démolition de l’ordre international par l’administration Trump

La nouvelle administration étasunienne, bien secondée par Israël, ne met pas seulement en cause le droit international né de 1945. Elle balaie aussi comme les nazis en leur heure, celui que depuis 1648, les nations du Nord qui se prétendent « civilisées » pensent devoir appliquer, au moins entre elles, même si elles mettent toujours hors de leur champ d’application, les nations de ce que l’on appelle aujourd’hui le Sud global, auquel elle adjoint la Russie depuis que cette dernière refuse leurs diktats.

À preuve, l’attitude quasi-unanime des grandes puissances européennes, dites « démocratiques », qui ont vanté en juin 2024, l’attaque israélo-étasunienne sur l’Iran, en avançant que si elle était « illégale » du point de vue du droit international, elle n’en était pas moins « légitime » : ils ont osé « faire le sale boulot », comme dit Friedrich Merks. Exactement comme ces mêmes arguments philosophiques savamment utilisés pro domo, que les dites « démocraties occidentales » se sont montrées complices de l’anéantissement génocidaire de Gaza par l’administration Netanyahu, qui continue d’ailleurs à ce jour hors des projecteurs des télévisions.

Cette mise en cause de l’ordre international n’est pas un simple abandon du « multilatéralisme », auquel la superpuissance de l’époque, les États-Unis, avait souscrit en partage avec l’autre grande puissance, partage qui esquissé à Téhéran, qui a pris forme à Yalta et dont la clé de voûte fut posée à Potsdam. Ce partage garantissait à l’une et l’autre grande puissance entière liberté dans sa sphère d’influence exclusive, mais laissait ouverte la concurrence dans le reste du monde, notamment là où la domination des vieilles puissances impérialistes était ébranlée.

Qu’en est-il aujourd’hui du jus in bello, du « droit pendant la guerre » ? On peut, comme le fait Israël depuis 1848, refuser d’accomplir ses obligations vis-à-vis des Palestiniens réfugiés en laissant cette charge à l’UNWRA. Et l’on peut désormais empêcher l’UNWRA et 37 organisations humanitaires internationale d’accomplir une tâche qui revient juridiquement à Israël comme « puissance occupante » : un autre crime dans le cadre du droit international qui ne suscite que de molles critiques par les puissances mêmes qui l’ont élaboré il y a quatre-vingt ans.

Mais là encore, l’Iran, la Palestine sont de facto considérés comme hors du monde civilisé et de l’application du droit international, même si cela soulève l’indignation justifiée de l’ONU, de la Cour internationale de justice (CIJ) qui en est le bras judiciaire, et de la Cour pénale internationale (CPI), prévue par le traité international appelé Statut de Rome mis au point en 1988. Cette Cour est précisément une juridiction chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d’agression et de crime de guerre, [que le États-Unis, Israël et quelques autres États comme la Chine et l’inde se sont bien gardés de ratifier.

Roland Laffitte.

Et qu’en est-il du Jus ad bellum, c’est-à-dire du « droit à la guerre » ? Le raid cynique sur le Vénézuéla, dont les admirateurs de la force brute vantent la performance technique, a beau se parer des prétextes d’une opération de police antidrogue, il a bien fonctionné comme une opération militaire. Et le caudillo – ou faut-il dire le duce ou le führer – des États-Unis a bien déclaré les objectifs de rapine et de prédation de son administration en affirmant que celle-ci entendait bien mettre la main sur le pétrole du Vénézuéla « indéfiniment », et qu’elle entendait bien « diriger » le pays.

C’est le nouveau visage de l’impérialisme, la prédation et la soumission sans occupation, à la différence de ce qui a mené à l’échec en Iraq et en Afghanistan. Encore une fois, pour nombre de nos intellectuels de cour prêts à justifier le fait accompli, l’opération est peut-être illégale, mais « juste », étant donné l’allure « incivilisée » du régime Chavez / Maduro… Et ils sont prêts à ressortir les mêmes arguments en cas d’attaque de l’Iran, quitte à s’inquiéter des risques de chaos qu’elle comporte.

Mais l’administration Trump se fiche pas mal de cet argument de « civilisation ». La mainmise sur le Groenland, que ce territoire soit, en droit international, dépendant ou non d’un pays européen, est jugée « nécesssaire à la sécurité nationale des États-Unis », et doit DONC revenir aux États-Unis.

Cette administration ne foule pas seulement aux pieds le « multilatéralisme » en s’en prenant systématiquement à toutes les organisations internationales qu’elle étouffe d’abord en les privant de financement avant de les démolir complètement. Elle entend l’« America first » et le « Make America Great Again » comme la loi des intérêts exclusifs des États-Unis dans tous les domaines de la vie internationale. L’extraterritorialité du droit étasunien, engagée en 1942 avec Trading with the Enemy Act et désormais appliquée à large échelle aux pays, entreprises et institutions qui voudraient se soustraire aux sanctions décidées par les États-Unis, n’est qu’un début.

La politique qui consiste à sommer les « alliés » de l’OTAN de doubler, voire tripler leurs dépenses militaires pour de défendre d’une Russie avec laquelle l’administration Trump cherche à faire la paix, n’a d’autre but que de les contraindre à acheter massivement chars, avions, missiles et systèmes de défense étasuniens, et consiste en un véritable racket, dans un mouvement accéléré de vassalisation.

La simple menace de rétorsion contre l’utilisation par l’Europe de ses propres lois contre les méfaits des grandes sociétés numériques étasuniennes a suffi pour que l’Europe reculer et à rétablisse pour elles des privilèges qu’elle refuse à ses propres ressortissants. Plus généralement, la guerre commerciale engagée par l’administration Trump en agitant l’arme magique des droits de douane, qui risque par ailleurs de lui retomber sur les pieds et de créer une crise économique mondiale, n’en est aussi qu’à ses premiers pas, et l’on voit que les seuls à avoir des arguments solides contre ces nuisances ne sont pas les « alliés », qui sont en train de se faire tondre, mais les Chinois…

Des individus et entités rattachés à 100 pays – sur les 193 reconnus par les Nations unies – font aujourd’hui l’objet de sanctions étasuniennes, primaires et secondaires, depuis l’embargo de Cuba en 1962 jusqu’à celles contre la CPI en 2025 ? Les menaces proférées par le vice-président James David Vance lors de la Conférence de Münich en février 2025 contre les tentatives de contrer l’« Internationale réactionnaire », dont la politique anti-immigration sont un des exemples, ne sont, elles aussi, que les prodromes inquiétants d’un nouvel ordre mondial, international et intérieur, fondé sur l’usage décomplexé de la force brute, de la justification de la raison du plus fort sans entrave.

Le secret de la folle entreprise de l’administration Trump

Pourquoi ces foudres terribles lancés tous azimuts qui étourdissent le monde entier ? Il était compréhensible, mais bien sûr pas excusable devant le tribunal de l’Histoire, que l’Allemagne humiliée lors du traité de Versailles et privée de toutes ses colonies, devienne la proie d’une poussée nationaliste et qui la poussa à purifier la prétendue race aryenne de se éléments allogènes dont les Juifs furent érigés en tête de turc. C’est ce même ressentiment de nation mise à l’écart qui la fit piétiner le droit international en vigueur, qui suscita chez elle un nouveau et fiévreux Drang nach Osten, une ruée vers l’est qui poussa ce pays à se tailler en terres slaves les espaces que l’Angleterre et la France avaient trouvés en Asie et en Afrique, et la Russie en Sibérie, dans le Caucase et dans le Turkestan.

Mais cette fois, ce n’est pas un empire compressé dans les frontières où il se sent à l’étroit qui est pris d’une rage nationaliste le poussant à dévorer ses voisins, c’est l’empire le plus puissant du moment qui a décidé que ses intérêts prétendument vitaux sont en en jeu dans le moindre recoin de la vaste planète, qui prétend annexer le Canada voisin, le Groenland, le Panama, qui revivifie la doctrine Monroe pour exiger la soumission de tous les États de l’hémisphère occidental aux exigences de l’administration Trump, et qui ne se contente pas, comme le fit l’Allemagne de 1933, des sortir de la SDN, mais a entrepris de démolir systématiquement l’organisation qui a succédé à cette dernière et que son pays a lui-même créé, à savoir l’ONU.

En 1945, l’ordre international fondé sur le droit, du moins entre pays qui se considéraient comme « civilisés », reposait sur l’hégémonie étasunienne incontestée, sauf par le dit « bloc de l’Est ». Une hégémonie économique et financière : les États-Unis produisaient la moitié de la richesse mondiale ; hégémonie militaire, du moins très vite partagée avec, qu’ils réussirent, en s’appuyant sur les pays récemment libérés de sa terrible tutelle, à transformer en ennemi, ce qui leur permettait de discipliner et de vassaliser leurs alliés européens ; hégémonie culturelle : les centres du monde intellectuel déplacés de l’Europe vers les États-Unis qui inondaient le monde entier de leurs productions cinématographiques, musicales et littéraires et se sont mis à submerger les vieilles nations elles-mêmes par l’exemple de l’american way of life.

Seulement voilà. La part de la richesse des États-Unis n’atteindra plus en 2028, selon les prévisions de la Banque mondiale, que 15% de la richesse mondiale, talonnée par l’Union européenne, qui chiffre 14%. Mais surtout l’Atlantique n’est plus l’épicentre du monde, c’est l’Indopacifique, comme on dit aujourd’hui : la Chine et en passe de produire à elle seule 20% de la richesse, l’Inde 9%, l’Indonésie 3%, ce qui donne à ce trois pays une masse plus grande que l’Amérique du Nord et l’Europe réunies. Et n’oublions pas le Brésil : 6% !  Rien n’est susceptible de détourner l’histoire. Même si Donald Trump parvenait à arracher la Russie aux griffes de la Chine, les 3% qu’elle assure ne parviendrait à rétablir l’équilibre dont tout permettait de supposer qu’il sera encore plus défavorable dans dix, plus encore dans vingt ans…

Pour l’administration Trump, il est insupportable d’imaginer que les États-Unis soient à terme ne serait-ce que rattrapés, pis encore distancés. En ce sens, elle est en plein accord avec celle de Bush Junior et de ses néoconservateurs qui s’étaient jurés d’empêcher cette catastrophe par tous les moyens, pour assurer encore a New American Century. Certes, Les États-Unis ont repris du poil de la bête, avec leurs gigantesques sociétés issues de la révolution numérique, les GAFAM (Google, Appel, Facebook, Amazon et Microsoft), qui dominent aujourd’hui l’Europe et une bonne partie du monde entier.

Mais elles ne peuvent battre en brèche la montée en puissance des BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) : combinant eux aussi innovation, données massives et écosystèmes intégrés, et le cloud, soit les systèmes de stockage en ligne distants et l’électronique connectée, ils sont désormais capables de rivaliser avec les géants de la Silicon Valley à grande échelle. Le sursaut industriel effectué par les États-Unis avec la révolution numérique et l’avance technologique prise grâce cette dernière risquent de ne pas suffire. Désormais, les privilèges de l’industrie pétrolière, ceux du complexe militaro-industriel et même ceux des industries numériques qui ont fait allégeance à Donald Trump doivent maintenus par la force brute. Tant ils risquent d’être dépassés dans un avenir qui n’est pas si lointain. Il faut faire vite !

Le temps n’est plus où la prééminence inégalable des États-Unis et le prestige moral acquis dans la victoire contre le nazisme et le militarisme nippon lui permettait d’emporter les décisions importantes en jouant le jeu de primus inter pares dans l’aréopage international. Désormais, les rituels de ce jeu, balisé par les conventions et les organisations internationales ne servent plus qu’à entraver leur volonté.

Toute action susceptible de retarder un tant soit peu le différentiel de puissance des États-Unis avec la Chine dans quelque domaine que ce soit : économique et financier, militaire, culturel doit être considérée comme une lutte mettant en jeu « les intérêt vitaux » de la nation. Tout ce qui gêne la transformation de la puissance potentielle en puissance cinétique doit être éliminé, devient caduc. C’est alors que l’on revivifie les doctrines exclusivistes de Monroe à la sauce Trump sous le nom de Donroe, celle de la Mansifest destiny qui servit de stimulant idéologique à la conquête du Mexique.

Dans ce contexte anxieux, se déchire le voile des bons sentiments et reviennent au goût du jour les doctrines de la force pure, qui sont la rationalisation d’une réalité puissante : la nation étasunienne s’est faite, en dépit des velléités philanthropiques de quelques William Penn vite submergées par un tsunami de rapacité, de cupidité de violences sans nom, sur le refoulement, le parcage et l’extermination massifs des populations autochtones.

C’est en faisant usage de ce qui leur reste de différentiel de puissance comme puissance hégémonique et exclusive que les États-Unis espèrent rester la première puissance mondiale. Au risque de mettre le feu à la planète. Qui n’envisage pas qu’une intervention militaire israélo-étasunienne en Iran ne provoque le blocage par les pasdarans du détroit d’Ormuz et, par l’affolement du prix du pétrole, un crise économique mondiale, et par les mesures de rétorsion sur les bases miliaires étasuniennes dans la région et sur Israël, un embrasement général de la région ?

Le prétendu « soutien » au peuple iranien n’est qu’un « bénéfice collatéral » des buts stratégiques poursuivis par les États-Unis : contrôle des sources pétrolières des pays asiatique, Chine évidemment mais aussi Japon et Corée…, et maintien du monopole nucléaire d’Israël sur le Moyen-Orient. Les intérêts du peuple iranien en lutte contre un régime honni ne sont pas qu’un prétexte, mais un objectif. Il se peut même qu’une attaque militaire ne les serve en rien et au contraire, les foule aux pieds. Nul doute que Donald Trump a fait sienne cette expression connue de Lois XV : « Après moi, le déluge ! »

Et que font les braves défenseurs du droit international que sont les États européens ? Ils poussent des cris d’orfraie mais s’empressent de marchander auprès des États-Unis qui ont ôté le masque de la bonhommie démocratique pour montrer le visage hideux du despotisme et de la tyrannie, intérieure et internationale, leur place de vassal compréhensif et soumis. Cela dans le vain espoir de ne pas se trouver seuls en Ukraine face à une Russie contre laquelle les prédécesseurs de l’administration Trump les a projetés, quitte à se laisser entraîner dans une confrontation grandissante avec la Chine, à laquelle leurs peuples auraient tout intérêt à échapper. Bref, un avenir radieux…

Ces aplatissements humiliants, qui tiennent de la fascination de la grenouille devant le serpent dressé devant elle, risquent toutefois de n’être qu’un mauvais calcul. Le fameux « âge d’or » promis par Donald Trump pourrait n’être qu’un trompe l’œil, comme l’estime le très sérieux journal économique Les Échos. Le pays vit des fractures sociales immenses et dangereuses, comme le diagnostique Michèle Lamont, une sociologue canadienne estimée.

Le meurtre d’une femme à Minneapolis par un agent de la sinistre ICE (Immigration and Costums Enforcement), la police de l’immigration, qui semble prendre le relais du mouvement Black Lives  Matter, ne vient rien arranger. Retarder durablement la montée en puissance de la Chine et mettre KO les BRICS, deux tâches que s’est fixées l’administration Trump, pourraient n’être des rêves éveillés. Aussi John J. Measheimer, spécialiste étasunien des relations internationales de réputation mondiale, n’hésite pas à jouer les Cassandre : « The Empire can’t hold », soit : « l’Empire ne peut tenir ».

L’Empire étasunien serait-il un colosse aux pieds d’argile ? Il n’est pas impossible que bientôt ne vienne perturber les nuits de Donald Trump le cauchemar de Baltazar : mene, mene, teqel : « compté, compté, pesé » (Bible, Livre de Daniel, 5, 25).

Roland Laffitte

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