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07/12/2019
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La possession : une notion d’actualité brûlante

possession
Illustration de Steve Cutt.

En cette nouvelle ère où la suprématie marchande a incomparablement pris possession de tous les aspects extérieurs de l’existence, la notion de possession semble nous indiquer quelque chose de plus. Une porte entrouverte vers l’explication du monde et peut-être même de notre destinée. 

De la possession matérielle à la dépossession de soi, de la duperie du monde à l’influence néfaste et trompeuse de ses promoteurs, les implications multiformes de la notion de possession se rejoignent toutes et font sens.

Il y a quelque chose de terrifiant dans l’observation attentive des nouveaux usages sociaux de nos contemporains.

Ceci est particulièrement vrai concernant les smartphones ou téléphones portables qui ont délogé les tablettes et mêmes les ordinateurs dans le classement des objets technologiques les plus employés par l’Homme.

Le smartphone, fétiche et portail

Le lecteur a sans doute déjà compris de quoi nous parlons. La vue de ces individus marchant droit devant eux, mais le regard littéralement collé à leur petit écran, ne levant jamais la tête et ignorant parfaitement leur environnement, n’est plus l’attitude d’un Thalès sombrant, il y a deux millénaires et demi, au fond d’un puit pour avoir trop profondément contemplé les étoiles, selon le mot légendaire de Platon.

On cherchera en vain la moindre trace de luminosité. Ici, le regard est courbé et vide. Point de contemplation. La pensée est absente. La lumière s’est éteinte. L’esprit est enseveli, prisonnier d’un petit cachot qui nous dissimule sa vraie nature. Un portail ouvert vers autre chose.

Qu’on ne s’y trompe pas, ce petit objet qui est le fétiche de notre époque, nous en dit bien plus qu’il ne nous montre.

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Le smartphone a été rendu socialement indispensable à toute âme foulant la terre promise du capitalisme mondial. Tout à la fois totem et véhicule consacré de notre communion au Nouveau monde, qui n’est que l’inversion de l’Ancien monde, sa possession est le signe de l’alliance universelle, le pain eucharistique de la transsubstantiation virtuelle.

Depuis l’invention de la voiture, nul autre véhicule ne fut si répandu. Un véhicule particulier ne nécessitant aucun permis, aucun apprentissage et le respect d’aucune règle.

Un véhicule qui ne se contente pas de nous transporter là où on le désire, mais simultanément ouvre une voie à toutes sortes de choses, de mondes, d’époques, d’influences, et leur indique le chemin jusqu’à nous.

Le smartphone est donc l’emblème actuel de la possession. Mais de quelle possession parlons-nous ?

La possession marchande

La possession désigne le fait de posséder quelque chose, c’est-à-dire de disposer en maître d’une chose, d’en tirer profit et jouissance, de l’avoir à soi et pour soi.

Si la propriété est l’acte de reconnaissance juridique et donc sociale d’une telle possession, l’argent n’est que l’un des moyens, quoique le moyen privilégié, d’une telle possession, entendu ici au sens matériel du mot.

Le don, la trouvaille ou l’héritage peuvent à titre d’exemple permettre un accès à la possession et/ou à la propriété, sans la médiation de l’argent.

Ce phénomène d’emprise pousse la possession matérielle à un niveau bien supérieure à ce qu’elle pouvait espérer atteindre dans le passé. Elle réduit l’Homme à une éponge spirituelle amorphe captant et absorbant toutes sortes d’influences morales, émotionnelles et spirituelles imprimées par les contenus successifs consommés sans modération par un sujet désormais dépossédé de sa vie et de sa liberté.

La possession matérielle envisagée dans sa dimension complète implique donc trois choses : le moyen de l’acquisition (don, trouvaille, achat, héritage), l’acquisition elle-même et le moyen de sa conservation (titre de propriété…).

On retiendra de cette définition le fait que la possession indique un rapport de subordination maître/objet. Pour posséder une chose, il faut en être le maître, c’est-à-dire en avoir la maîtrise.

En quel sens peut-on dire que nous possédons véritablement notre smartphone ?

Nous voyons bien ici qu’une première difficulté de taille se présente. Nous voulons à l’évidence faire remarquer la stupéfiante emprise du smartphone dans la « vie ordinaire », sa féroce chronophagie et le caractère totalitaire de son usage, imposé jusque dans les réunions de famille et tous les moments les plus intimes ou solennels de l’Homme.

La servitude du consommateur

Cette intrusion est un phénomène qui ne s’est jamais rencontré à cette échelle et avec cette intensité, dans l’histoire de l’humanité.

Il va sans dire que cette emprise, considérée comme une addiction, c’est-à-dire une drogue, témoigne de la dépossession du sujet de sa capacité propre à ne pas utiliser cet objet.

L’emprise que les smartphones exercent sur tous leurs adeptes placent ces derniers dans une situation encore bien inférieure à la simple et libre possibilité de l’usage facultatif du smartphone, usage qui n’existe pas.

Elle les réduit à un état de servitude complet souvent accompagné d’un sentiment inéluctable de souffrance morale et spirituelle.

En ce sens, le sujet ne possède pas son smartphone mais le smartphone possède le sujet. Il prend possession de ses pensées. Il contrôle ses désirs en les lui inspirant. Il se rend maître de sa vie en se rendant maître de l’usage de son temps.

Ce phénomène d’emprise pousse la possession matérielle à un niveau bien supérieure à ce qu’elle pouvait espérer atteindre dans le passé.

Elle réduit l’Homme à une éponge spirituelle amorphe captant et absorbant toutes sortes d’influences morales, émotionnelles et spirituelles imprimées par les contenus successifs consommés sans modération par un sujet désormais dépossédé de sa vie et de sa liberté.

Le smartphone et à un niveau similaire, les réseaux sociaux, sont devenus les palliatifs au désespoir d’une vie sociale dépourvue de sens et de finalités.

Dans cette une usine à fabriquer de la conformité de masse, dans cette entreprise de clonage au service d’une idéologie obscure et d’un projet d’asservissement des plus malfaisants, l’information occupe la place de la vérité et l’émotion se substitue à la foi, au terme d’une agitation fiévreuse qui n’est suivie que par l’oubli.

C’est en ce sens que Kundera disait ceci : « Etre possédé par l’actualité, c’est être possédé par l’oubli. »

Comment en est-on arrivé à cette extrémité ?

Se faire posséder

Le renversement du rapport sujet/objet observable dans l’aliénation radicale du phénomène social du smartphone n’est que l’une des formes extrêmes d’un processus de réification et de dissolution du monde porté par la modernité 1.

Elle marque de manière prononcée le passage d’une civilisation de l’être, définie par une civilisation traditionnelle ou religieuse dans laquelle l’Homme est un être d’accomplissement spirituel connecté en permanence au Transcendant (Al ‘Aly) et revivifié en son cœur, qui est le centre de l’être, à une civilisation de l’avoir, de la quantité, du capital, de la matière, elle-même caractérisée par une chute mortifère vers les abimes de la dissolution qualitative de l’être.

Mais ce développement aurait été impossible sans l’introduction d’une autre caractéristique propre à l’idéologie que nous évoquions précédemment. Il s’agit de la tromperie.

La tromperie est étroitement associée à la notion de matérialisme, aussi bien dans sa conception philosophique que dans son acception pratique de consumérisme.

Pour le comprendre, il nous suffit de mentionner l’un des autres sens de la notion de possession que l’on retrouve dans l’expression « se faire posséder ».

Se faire posséder signifie se faire duper, avoir été trompé. Dans le cas qui nous intéresse ici, cette tromperie se manifeste à plusieurs niveaux.

Elle se déduit naturellement de l’analyse du capitalisme de consommation.

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L’Homme est effectivement invité sans relâche et suggestionné à acheter sans cesse toute sorte de chose non seulement parfaitement inutiles mais encore éminemment nuisibles.

Le fondement de l’acte d’achat repose sur le mensonge de la satisfaction tirée de sa possession.

Toutes les sagesses traditionnelles enseignent depuis fort longtemps cette vérité. La possession nous possède. La convoitise nous ruine. L’avarice nous ensevelit.

La possession spirituelle du sujet

Mais la tromperie est plus profonde que cela. Elle siège au cœur même de l’idéologie matérialiste et nous conduit en-deçà dans la dérive induite par la marche funèbre vers laquelle le modernisme a conduit l’Homme.

En le dépossédant de la conscience de sa propre nature spirituelle, en le précipitant vers une régression ontologique inédite marqué d’abord par la confusion entre spiritualité (esprit) et psyché (âme) puis par l’assimilation entre psychisme et corps, la première n’étant que la fonction subtile du second, les développements de la civilisation matérialiste d’un Occident triomphant puis déclinant ont jeté les bases psychologiques, culturelles, intellectuelles, éducatives et sociales d’une tromperie de masse dont l’agnosticisme est à ce titre particulièrement symptomatique.

Ce dernier aspect n’est pas sans lien avec le sens ultime de la notion de possession qui évoque la dimension spirituelle de la possession, cette fois sous une forme passive.

Le désir de consommer pour devenir immortel et l’illusion satanique que l’élévation et l’approfondissement de l’être passait par l’avoir ont donc marqué la destinée humaine, dès l’Origine. Le capitalisme n’ayant fait que reproduire ultérieurement ce scénario, avec les mêmes conséquences néfastes déployées cette fois-ci à une échelle existentielle. La boucle est bien bouclée.

Cette forme marque l’ultime étape d’un processus initié par l’achat ou l’envie de posséder, suivie par la croissance d’une passion de l’acquisition (convoitise) au cœur même de l’Homme.

Une passion elle-même entretenue par un système de conditionnement totalitaire qui n’a pu être rendu possible que par la neutralisation active de toutes les digues salutaires de l’Esprit (les institutions religieuses, le sens spirituel des rites, les valeurs morales et sapientales) que la modernité a opéré en Occident.

La possession de l’Homme qui marque le terme de cette descente aux enfers a toujours été comprise en ces termes.

L’étymologie latine de « possessio » a désigné très vite dans le vocabulaire chrétien le sens matériel du « fait d’être en possession, jouissance, propriété; prise de possession », et par extension, sur le plan spirituel, le « fait d’être possédé par le démon ».

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Dans les traditions chrétiennes et musulmanes, la colère, la passion, la haine, l’orgueil ou la convoitise ont toujours été vus et compris comme l’expression privilégiée d’une influence satanique. Les textes religieux abondent en ce sens.

La fièvre passionnelle, quel que soit son objet, y témoignait, selon sa force, d’une manifestation supra-humaine pouvant conduire, dans ses extrémités, à la possession.

Il n’est pas inutile à ce propos de souligner l’étymologie arabe du mot djinn qui désigne l’entité démonique 2 dans le Coran.

La racine J N N désigne l’idée de recouvrir, d’envelopper, d’obscurcir, de cacher 3.

Cela exprime à la fois le fait que cette entité se cache à nous-mêmes, nous est dissimulée en vertu même de la dimension cachée ou subtile dans laquelle elle évolue, et ne se décèle qu’indirectement dans ses manifestations.

Mais cela exprime également la manière, ou désigne la modalité, selon laquelle cette entité agit, à savoir la tromperie, c’est-à-dire le fait de cacher ses intentions réelles, ce qui n’est pas sans rappeler l’appellation coranique d’al gharour (le trompeur) désignant Iblis 4.

L’illusion ontologique de la possession

L’influence satanique allant de l’extérieur vers l’intérieur, la tromperie consiste à recourir au mensonge, à la fausse promesse mais aussi et préalablement à la séduction qui interpelle et attire l’auditeur pour se donner les moyens de se frayer une voie jusqu’à son cœur par l’intermédiaire de l’âme (nafs).

La nafs, en tant que faculté et milieu dans lequel les émotions, les désirs et les passions prennent naissance, est le territoire propice à une telle action suggestive.

La suggestion est une manière de glisser un contenu, une idée, une envie, lentement et imperceptiblement, dans l’âme.

Une réalité « animée » (du latin anima, de animus, l’âme) dont les publicitaires ont tiré grand profit.

La tromperie est le procédé satanique par excellence. La pratique originelle de ce procédé est rendue par la formule coranique suivante, celle relatant la suggestion d’Iblis aux proto-humains :

قَالَ مَا نَهَىٰكُمَا رَبُّكُمَا عَنْ هَٰذِهِ ٱلشَّجَرَةِ إِلَّآ أَن تَكُونَا مَلَكَيْنِ أَوْ تَكُونَا مِنَ ٱلْخَٰلِدِينَ

« Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir des anges ou de devenir immortels » (Coran : 7, 20).

Le procédé a consisté à suggérer à l’Homme l’idée d’une possible transformation ontologique de son état (angélique ou immortel) et de sa nature par la médiation d’une consommation.

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Consommer le fruit de l’arbre, c’est-à-dire l’assimiler à soi, rendrait l’Homme immortel et à l’égal de Dieu (« comme des Dieux », selon la formulation biblique).

La possession est ici achevée puisqu’elle implique la possession du fruit menant à la possession d’un état ontologique supérieur, l’Homme s’étant lui-même fait possédé (dupé) par l’illusion de la possession au point d’avoir été dépossédé partiellement 5 de sa nature primordiale.

Le désir de consommer 6 pour devenir immortel et l’illusion satanique que l’élévation et l’approfondissement de l’être passait par l’avoir ont donc marqué la destinée humaine, dès l’Origine.

Le capitalisme n’ayant fait que reproduire ultérieurement ce scénario, avec les mêmes conséquences néfastes déployées cette fois-ci à une échelle existentielle. La boucle est bien bouclée.

Fouad Bahri

Notes : 

1-Voir le « Règne de la quantité et les signes des Temps » de René Guénon.

2-Le démon ou daimon ne désigne pas nécessairement une entité maléfique. Qu’on se souvienne du daimon socratique.

Le djinn (qui a donné par déformation le « génie » occidental) n’est pas satanique par essence. Une sourate du Coran mentionne d’ailleurs la conversion de certaines de ces entités à l’islam comme aux précédentes révélations divines.

Il est fondamental de souligner que le satanisme est un état et une fonction partagée par les djinns et les Hommes, comme l’indique le Coran lui-même (sourate.6, verset 112).

SH T N signifie étymologiquement s’opposer à quelqu’un pour le détourner, s’éloigner et éloigner soi-même, lier avec une corde et s’enfoncer dans la terre. Satan est donc « l’adversaire » (au sens hébraïque) de l’Homme, celui qui s’oppose à lui pour le détourner de la voie divine et pour l’en éloigner, en le liant par toutes sortes de fausses promesses.

Cette fonction n’est pas ontologiquement circonscrite aux entités démoniques. Satan est conçu comme le prototype, dans l’espèce qui est la sienne, de cette fonction d’opposition et de révolte métaphysique contre Dieu. Mais cette fonction est aussi portée par des Hommes qui sous ce rapport tombent sous le qualificatif  de “shayatin”.

Pour les adeptes du satanisme, l’égarement est simultanément une voie, une stratégie et une destinée obscure.

3– Au sens psychologique, cela renvoie également au voilement de la raison et à la folie (majnoun). On remarquera la proximité sémantique des notions de K F R, de J N N et SH T N sous le rapport précis de l’obscurcissement, du fait de cacher ou de dissimuler sous la terre (qui évoque également la substance de l’Homme).

K F R exprimant l’idée d’un enfouissement sous-terrain, d’un ensevelissement. Au sens spirituel, cela renvoie à l’enfouissement de la foi dans les ténèbres du Moi. J N N, qui renvoie aussi au fait de se couvrir de plantes, a donné également djâna (jardin paradisiaque).

Ce dernier sens s’accommode tout aussi bien de la dissimulation étant entendu que le Paradis est voilé et dissimulé dans ce bas-monde au croyant, et que cela est précisément le sens de l’épreuve de la foi. Voir “Une approche du Coran par la grammaire et le lexique” de Maurice Gloton, éditions Albouraq.

4-Contrairement à certaines hypothèses formulées, Iblis n’est pas une déformation coranique du latin diabolos (terme dérivé du grec δ ι α ϐ ο λ ι κ ο ́ ς,  signifiant “celui qui divise” ou qui “désunit”, ou encore le « calomniateur ») mais un nom arabe dérivé de la racine B L S, terme décrivant les états psychologiques suivants : rester stupéfait, interdit, jeter les autres ou être soi-même dans le désespoir, être triste, affligé, découragé.

Ces « états d’âme » décrivant à plusieurs reprises Iblis (Satan), dans le Coran.

5-La nature primordiale (fitra) de l’Homme n’a pas été souillée par la chute. Mais le retour et le recentrage vers la nature primordiale implique à présent un effort (djihad) pour s’arracher des forces d’inerties qui caractérisent l’existence terrestre.

6-Toujours en lien avec le smartphone, qu’on pense au logo de la firme Apple qui n’est autre que la pomme dégustée de l’arbre interdit.

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