D’où vient la crise démographique qui frappe l’Occident ? De plus loin que les explications sociales et économiques. Arslan Akhtar analyse les véritables causes d’un déclin, sur Mizane.info.
Emmanuel Todd est, à n’en pas douter, l’une des rares consciences encore éveillées dans le paysage intellectuel français, un de ces esprits qui, par un mélange d’intuition anthropologique et de rigueur statistique, scrutent les mouvements secrets des peuples comme d’autres lisent les lignes de la main. Son terrain privilégié, c’est la démographie, cette science sévère, presque minérale, qui révèle les vérités que les idéologies refusent d’admettre.
C’est par la démographie, précisément, que Todd annonça dès la fin des années 1970 la désagrégation future de l’Union soviétique, prédiction consignée dans La Chute finale (1976). En étudiant la hausse de la mortalité infantile, la stagnation éducative et l’effritement des indicateurs sociaux, il pressentit que l’URSS, géant bureaucratique aux pieds de glaise, portait en germe sa propre faillite. Là où les stratèges occidentaux voyaient une superpuissance stable, Todd lisait l’hémorragie silencieuse d’un monde à bout de souffle.
Ses modèles anthropologiques des structures familiales (patrilinéaires, nucléaires absolues, communautaires exogames ou endogames) forment une autre clef pour comprendre les civilisations. Ils éclairent notamment la résilience de l’islam face à la sécularisation et à l’individualisme dissolvant, un « exclusivisme » qui n’est pas une aberration, mais l’effet profond de structures familiales autoritaires et égalitaires, lesquelles engendrent à la fois solidarité interne et défiance envers l’universalisme libéral moderne.

Todd montre ainsi, à rebours des discours médiatiques, que l’islam contemporain n’est pas une anomalie, mais une forme anthropologique cohérente. Par un retournement ironique de l’histoire, la démographie est devenue un sujet de débat public, presque une obsession, depuis qu’Elon Musk, nouveau maître de l’agora numérique qu’est devenu X (anciennement Twitter), s’est mis à proclamer le « suicide civilisationnel » de l’Occident.
Il n’a pas tout à fait tort dans son diagnostic brut, en ce que les sociétés occidentales atteignent aujourd’hui des niveaux de fécondité si bas qu’ils frisent la désaffiliation ontologique. La plupart des pays européens et nord-américains tournent autour de 1,4 à 1,6 enfant par femme, loin du seuil de remplacement fixé à 2,1. Certains pays, comme l’Espagne, l’Italie, la Corée du Sud ou le Japon, descendent même sous 1,3, ce que les démographes appellent le « piège de la basse fécondité », une zone où aucune société n’a encore réussi à remonter durablement.
Le mythe de la surpopulation
Pourtant, pendant des décennies, l’Occident s’est laissé hypnotiser par un autre spectre, celui de la surpopulation. On oublie aujourd’hui à quel point ce mythe a dominé les consciences au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme si l’humanité risquait d’être ensevelie sous son propre nombre. L’ouvrage emblématique de cette panique fut The Population Bomb (1968), écrit par Paul Ehrlich, biologiste américain bardé de certitudes, et soutenu par son épouse Anne, souvent reléguée dans l’ombre malgré son rôle évident dans la conception du livre. Ehrlich prophétisait l’imminence d’un effondrement global, avec des famines massives, des guerres inéluctables, des pénuries universelles.
Selon lui, les années 1970 devaient inaugurer l’ère de l’apocalypse démographique. Le ton était celui d’un sermon millénariste sans transcendance, autoritaire, crispé, presque extatique. On lisait une haine sourde pour le nombre humain, comme si la reproduction elle-même était devenue une injure au progrès.
Le problème n’était pas uniquement l’exagération, mais la méthode, puisque Ehrlich ne raisonnait pas en démographe, mais en catastrophiste. Il extrapolait de manière mécanique des courbes de croissance sans tenir compte des dynamiques réelles : transitions démographiques, diffusion de l’éducation féminine, innovations agricoles (la Révolution verte de Norman Borlaug), transformations économiques, urbanisation. En somme, tout ce qui, dans la chair du monde réel, contredit les scénarios linéaires.
Résultat : aucune des grandes prophéties d’Ehrlich ne s’est réalisée. La famine globale n’a pas eu lieu ; la production alimentaire mondiale a explosé ; et la plupart des pays autrefois dits « surpeuplés » (Chine, Inde, Iran, Brésil) connaissent aujourd’hui un effondrement de leur fécondité. Ironie suprême, la Chine, jadis exhibée comme laboratoire de « surpopulation », est devenue en 2023 une société vieillissante, décimée par sa propre politique anti-nataliste et désormais incapable de renouveler ses générations.

Ainsi s’est dissipé le cauchemar moderniste que fut la “bombe démographique”, prophétie séculière née dans un climat de peur, nourrie d’idéologie malthusienne, et qui servit trop souvent de caution morale à des politiques brutales (stérilisations forcées en Inde, enfant unique en Chine, campagnes coercitives en Amérique latine). Le discours sur la « surpopulation » était moins une analyse qu’une forme de dégoût civilisationnel envers l’humanité vivante, pulsante, prolifique.
Ce mythe relevait d’une vision dégradée du monde, qui ne voit dans l’homme qu’une bouche à nourrir et jamais une âme à sauver, symptôme d’un monde ayant perdu le sens du Principe. C’était aussi une panique bourgeoise, une frayeur hygiéniste devant la « masse », toujours perçue comme menace, jamais comme vitalité. Pourtant, ce n’est pas l’excès d’enfants qui menace aujourd’hui l’Occident, mais leur absence.
Un monde sans naissance, l’homme sans renaissance
Je crois qu’il faut relier la crise démographique mondiale à une suspicion profonde envers l’enfance en tant que principe métaphysique. Ce n’est pas seulement une fatigue biologique, ni même un épuisement économique : c’est un refus spirituel, un rejet de ce que l’enfant représente dans l’ordre du cosmos. L’enfance, dans toutes les grandes traditions, incarne une pureté originaire, une réminiscence du Paradis. Comme Adam et Ève avant la Chute, l’enfant reçoit sa subsistance sans effort, sans « la sueur de son front » (Genèse 3:19).
Il est encore dans le régime édénique, où le monde se donne sans être arraché : le lait maternel coule comme un fruit céleste, la nourriture lui vient sans qu’il la produise. L’enfant rappelle l’état antérieur au labeur devenu peine, ce moment où vivre ne signifiait pas encore lutter, moment que la modernité ne supporte plus, elle qui ne reconnaît que l’effort, la production et l’utilité comme critères du réel.
L’enfant est également pré-rationnel, non pas au sens d’un déficit, mais d’une antériorité. Sa raison n’est pas encore devenue instrument, calcul, stratégie. Il contemple avant de disséquer ; il reçoit avant de manipuler ; il voit avant d’analyser. Son intelligence n’est pas encore tombée dans la rationalité desséchante ; elle demeure dans la transparence de l’intellectus, cette lumière qui sait sans avoir besoin de prouver. C’est pourquoi l’enfant dérange le monde moderne : il est une forme vivante de la verticalité. Il rappelle que l’homme n’est pas d’abord un producteur, mais un être venu d’ailleurs.
Même sa physionomie porte la signature du primordial. Le bébé, avec sa tête ronde, évoque la perfection du cercle, figure sacrée par excellence. Les Pythagoriciens y voyaient la forme du cosmos, les néoplatoniciens celle de l’Un manifesté, le symbole de la totalité sans rupture, sans angle, sans fracture. Dans les écoles antiques, le cercle était la figure du divin parce qu’il n’a ni commencement ni fin, et parce que tout point de sa circonférence est équidistant de son centre, image de l’être ordonné autour de son principe.

Ce symbolisme instinctif ressurgit jusque dans les recherches modernes : Konrad Lorenz, éthologue autrichien et prix Nobel de médecine en 1973, observa ce qu’il appela les « schèmes déclencheurs » (Kindchenschema), ce mélange de rondeur, de grands yeux et de proportions courtes qui éveille chez l’adulte l’élan protecteur. L’enfance dispose donc d’une force archétypale universelle, qui touche l’homme jusque dans ses réflexes les plus archaïques. Lorenz ne faisait que redécouvrir scientifiquement ce que les traditions savaient déjà : le jeune est une épiphanie du commencement.
Il suffit de regarder les dessins animés contemporains, saturés de personnages aux yeux élargis, aux visages circulaires, aux expressions infantiles. L’industrie culturelle elle-même se nourrit de cette rondeur originelle, comme si elle pressentait que la forme du petit être est un passage vers l’attendrissement, une brèche vers le souvenir du paradis perdu.
Or, notre époque, qui s’est livrée à l’abstraction sèche et à l’utilitarisme sans centre, se méfie de cette rondeur, de cette innocence, de cette lumière première. Elle préfère l’anguleux, l’efficace, le quantifiable. Elle se détourne de l’enfant non pas parce qu’il coûte, mais parce qu’il contredit sa vision du monde. L’enfant est un sacrement vivant de la verticalité, et le monde moderne, qui se veut horizontal jusqu’à la nausée, le rejette. La crise démographique n’est donc pas seulement biologique mais, en premier lieu, un désaveu métaphysique du cercle primordial.
Le jeu n’est pas que ludique
L’enfance est aussi, comme l’ont montré Johan Huizinga et Roger Caillois, la matrice du jeu, et le jeu lui-même possède une valeur anthropologique, cosmologique et même sacrée. L’homme, rappelait Huizinga dans Homo Ludens (1938), n’est pas seulement homo sapiens (celui qui sait) ni homo faber (celui qui fabrique), mais homo ludens, celui qui joue. Le jeu, loin d’être un divertissement sans conséquence, est une forme fondamentale par laquelle l’humanité exprime sa liberté, crée du sens, institue des règles et révèle une part de l’ordre caché du monde.
Roger Caillois, dans Les Jeux et les hommes (1958), a affiné cette intuition en distinguant quatre formes essentielles du jeu : 1/ la compétition (agon) ; 2/ le hasard (alea) ; 3/ le simulacre, l’imitation, le rôle (mimesis) ; 4/ le vertige, la perte momentanée de contrôle (ilinx).
Ces catégories, selon Caillois, ne sont pas de simples plaisirs mais les expressions symboliques d’une humanité qui s’exerce à la liberté, qui met en scène sa propre fragilité, qui apprivoise le destin et transforme le chaos en règles. Le jeu est une théophanie de l’ordre, un rituel miniature, un monde où les lois sont claires, où le geste et la conséquence s’accordent, où l’univers est temporairement harmonisé. En ce sens, l’enfant est le temple vivant du jeu. Il joue naturellement, spontanément, avant même de parler ; son existence est rythmée par l’alternance sacrée de la règle et de la liberté.
Pour l’enfant, le jeu n’est pas un “sous-produit” de la vie, il est l’essence même de son rapport au monde. Le jeu est sa manière de connaître, d’aimer, de comprendre, d’habiter le réel. C’est précisément ici que la modernité se sépare brutalement de la tradition, puisqu’une civilisation qui ne veut plus d’enfants est une civilisation qui renonce au jeu, et donc renonce à la matrice même de la liberté vivante. Ce refus n’est pas seulement biologique, c’est un refus de ludus, c’est-à-dire du monde comme espace symbolique, comme mise en scène du sens, comme théâtre du sacré.
Huizinga ajoute une dimension décisive, précisant que les plus anciennes formes de culture (le droit, la poésie, la guerre rituelle, la liturgie) naissent du jeu. Ce n’est qu’après avoir été jeu qu’elles deviennent institutions. Le jeu est donc, dans l’histoire humaine, un pré-monde, le lieu où l’homme apprend à disposer un cosmos dans le chaos. C’est pourquoi la disparition du jeu, donc la disparition de l’enfance, signe une immense crise spirituelle.
Une société qui ne joue plus, qui ne produit plus d’enfants, qui ne supporte plus l’inutile, qui ne supporte plus l’espièglerie est une société qui s’est coupée du mouvement même de la création. L’enfant, parce qu’il joue, réactualise à chaque instant ce que les maîtres antiques enseignaient : que la réalité est un ordre, une danse, un rituel, et que le monde a besoin d’être rejoué pour être compris.
Les jeux vidéo sont-ils du jeu ?
D’ailleurs, il suffit d’observer la prolifération des jeux vidéo pour comprendre que la modernité ne peut plus supporter le jeu véritable. Elle tente d’en conserver la forme tout en en détruisant l’essence. Là où le jeu était jadis espace d’initiation, d’ordre symbolique, de liberté rituelle, il n’est plus aujourd’hui qu’une technologie de contrôle, une mécanique brillante et glacée destinée à capturer l’attention comme on piège un animal.
Ce que notre époque appelle « jeu » (ses interfaces colorées, ses récompenses électroniques, ses colonnes de chiffres) n’a de ludique que la silhouette. La gamification, ce concept grotesque né dans les bureaux grisailles des ingénieurs cognitifs, transforme la joie ludique en simple arithmétique comportementale. Le jeu traditionnel était un souffle cosmique ; la gamification introduit un ersatz fade, une contrefaçon numérique où le badge virtuel remplace la victoire intérieure, où la dopamine programmée supplante l’élan libre… le jeu qui libérait devient le jeu qui asservit.
Et lorsque l’enfant disparaît, la modernité ne supprime pas le ludique ; elle le contrefait. Elle se fabrique une enfance artificielle, perpétuelle et falsifiée, où le jeu n’est plus exploration mais anesthésie, non plus rite mais protocole. Ce n’est plus l’enfant qui joue mais le consommateur qui clique. Ce n’est plus la rondeur symbolique du visage infantile, mais celle des interfaces conçues pour mimer la douceur du monde perdu. Ce n’est plus la spontanéité créatrice, mais la servitude algorithmique.

Dans cette dérive, on voit la dégradation d’un rapport cosmique au monde : le jeu véritable était réminiscence du Paradis, un miroir de l’harmonie céleste ; la gamification est son envers : servitude volontaire, dissolution du sens, règne du réflexe sans esprit. C’est la liturgie renversée, le rite devenu mécanique, l’ouverture à l’Infini remplacée par une claustration pavlovienne. Mais plus grave encore : la modernité utilise ses jeux pour compenser la destruction des liens humains qu’elle a elle-même provoquée. Les jeux de rôle en ligne, les MMO, les FPS comme Counter-Strike ou Call of Duty, inventent des « équipes », des « guildes », des « clans », autant d’hologrammes communautaires destinés à combler le vide laissé par l’individualisme consumériste.
Dans ces pseudo-communautés, les joueurs vivent une fraternité réduite à un canal vocal, à une stratégie de tir, à une dopamine partagée. On parle de « team », de « squad », de « support », comme si la fraternité réelle pouvait renaître dans le fracas des grenades numériques. Le collectif n’est qu’une fiction algorithmique, une prothèse sociale pour des générations privées de communauté, de famille élargie, de fraternité organique, de rituel commun, somme toute, privées de tout ce qui faisait l’ossature du vivre-ensemble traditionnel.
“Saint” Michael Jackson
Yann Moix, dans l’un de ses rares essais véritablement pénétrants (Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson, 2009), a perçu ce que la plupart des biographes manquent, que Michael Jackson n’était pas seulement une pop-star planétaire, mais un symbole, une figure anthropologique, presque mythologique. Moix, ici plus clairvoyant qu’à son habitude, décrit Jackson comme un être liminaire, à cheval entre l’enfance et l’âge adulte, entre la réalité et la fable, entre l’humain et le masque.
Il faut rappeler ce qu’était Michael Jackson : non pas un chanteur, mais un phénomène tectonique, un être dont la silhouette seule (gant blanc, chapeau incliné, chaussures brillantes) suffisait à faire trembler l’imaginaire de centaines de millions de personnes. Dans les années 1990, Jackson était le visage de la Terre, ou plutôt son reflet enfantin. Je fais partie de cette génération pour qui Thriller, Bad et Dangerous constituaient un alphabet affectif. Jackson n’était pas le musicien le plus subtil, mais il était celui qui touchait l’enfance du monde.
D’où venait ce vertige universel, cette admiration presque panique que la moitié de la planète semblait lui vouer ? Peut-être de ce que certains ont appelé son syndrome de Peter Pan, l’idée qu’il était un éternel enfant, un adolescent perpétuel refusant de descendre dans la grisaille de l’âge adulte. Jackson vivait dans une juvénilité métaphysique, dangereuse parce qu’elle offensait la modernité, laquelle impose l’adulte rationnel, performant, productif, “responsable”. Jackson, lui, s’évadait de ce monde comme un ange au visage d’enfant, traqué par une civilisation qui ne sait plus tolérer l’innocence, ni même la nostalgie de l’innocence.
Regardons son œuvre, puisque tout chez lui parlait de l’enfance. Ses paroles sont saturées de thématiques infantiles (Heal the World, Childhood, We Are the World, Will You Be There, I’ll Be There) et implorent le retour à un état premier, un monde guéri de ses fractures. Il chantait comme un prophète déchu de la nursery, appelant à retrouver la bonté originaire des commencements. Même son corps parlait, un corps sans âge, sculpté comme un jouet vivant, lisse, glissant, presque lunaire.
Et sa danse ? Le moonwalk, son geste signature, est une liturgie non verbale. Un mouvement qui avance en reculant, un paradoxe enfantin, une contradiction volontaire, comme une manière de dire : nous marchons vers l’avenir en fuyant l’âge adulte. Et ce n’est pas un hasard si la danse porte le nom de la Lune, astre circulaire, astre de la nuit, astre de l’enfance, figure du cycle, du mythe, de la rondeur sacrée dont nous parlions plus haut. Le cercle lunaire, dans la pensée antique (de Pythagore aux néoplatoniciens), était symbole de perfection mobile, de lumière réfléchie, de féminité, de douceur. Jackson en était l’écho mimétique.
Avec le moonwalk, Jackson remettait littéralement le monde “à l’envers”. Il suspendait la gravité, abolissait la logique du quotidien, introduisait un fragment d’enfance au milieu de la scène adulte. C’était un rite, une théophanie en strass, l’homme glissait sur la terre comme un être préhumain, un gamin céleste, un danseur de sphères. Les foules ne hurlaient pas pour une chorégraphie ; elles hurlaient parce qu’elles voyaient, fugitivement, le souvenir d’un monde où tout était encore possible.
Michael Jackson a fasciné la planète parce que le XXᵉ siècle, déjà las, retrouvait quelque chose de son enfance perdue. Mais la modernité ne pardonne pas l’enfance lorsqu’elle persiste trop longtemps : elle l’accuse, elle la persécute, elle la pathologise. Elle transforme l’ange enfant en monstre médiatique.
Carl Gustav Jung avait donné un nom à cette figure que Michael Jackson incarnait à l’excès, le puer aeternus, l’enfant éternel, cet être suspendu au seuil du monde, rétif à la pesanteur, refusant la maturité non par faiblesse mais par fidélité à un état primordial. Le puer est lumineux, aérien, volatile : il danse au-dessus de la terre, il s’arrache à la matière, il vit dans un royaume d’intuitions et de symboles. Jackson, avec son corps dématérialisé, sa voix androgyne, son esthétique lunaire, était la cristallisation la plus éclatante de ce type psychique. À l’inverse, Elvis Presley représentait une toute autre polarité, celle du masculin dionysiaque, solaire, charnel, enraciné. Elvis appartenait à la chair, à la sueur, à la pulsation du monde adulte. Il était l’Amérique charnelle, la sensualité évangélique travestie en spectacle. Il brûlait. Jackson, lui, s’évaporait. L’un descendait vers la terre avec fracas ; l’autre tentait d’en remonter. L’un incarnait l’adulte excessif ; l’autre, l’enfant hyperbolique. La modernité, qui consomme tout, a dévoré les deux, mais pour des raisons opposées.
Retrouver l’enfance ou la nostalgie de l’avenir
Il n’est pas indifférent que Toy Story soit devenu l’un des mythes fondateurs de la culture américaine. Ses jouets ne sont pas des objets, mais les derniers porteurs de l’enfance, ces talismans fragiles qui ne vivent que sous le regard d’un enfant. Quand Andy joue, ils respirent ; quand il grandit, ils meurent. Le film dit, à sa manière, que le monde ne s’anime vraiment qu’à travers l’innocence, et qu’une civilisation qui perd l’enfant perd du même coup l’âme du réel. Les jouets abandonnés de Toy Story sont moins des figurines que des anges déchus, survivants d’un Paradis que l’adulte moderne refuse.
À l’opposé, le triomphe mondial de la K-pop incarne la tentative désespérée d’industrialiser cette même innocence. Ses idoles (visages lisses, yeux agrandis, gestuelle enfantine, voix aiguës) relèvent d’une néoténie artificielle, fabriquée pour une humanité adulte mais spirituellement tarie. Là où le visage d’un enfant reflète le monde primordial, celui des stars K-pop n’est qu’un masque optimisé : une enfance de synthèse, vendue à une société qui ne supporte plus la véritable enfance mais réclame sa caricature. La modernité rejette l’enfant réel, mais consomme fébrilement ses simulacres.
En vérité, lorsque les sociétés ne savent plus accueillir l’enfant, elles cessent d’accueillir le ciel. L’enfance n’est pas une étape biologique mais une forme ontologique, une transparence intérieure, un miroir du commencement. La modernité, en se coupant de l’enfant et du jeu et du sacré et de l’origine, s’est coupée de son propre axe vertical.
Le Qur’an rappelle que l’enfant porte en lui la fitrah, l’état pur dans lequel Dieu façonne chaque âme avant qu’elle ne soit altérée par le monde : « La nature originelle (fitrah) selon laquelle Allah a créé les hommes » (Qur’an 30:30)
Dans la Bible, Jésus lui-même donne à l’enfance un statut théophanique, presque initiatique, non pas un âge, mais un degré d’être : « Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez point dans le Royaume des Cieux. » (Matthieu 18:3) Et encore : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. » (Marc 10:14)
Ces paroles, dans leur pureté adamique, condamnent d’avance toute civilisation qui tourne le dos à l’innocence. Une société qui refuse l’enfant refuse le Royaume ; une société qui ridiculise le jeu ridiculise le Paradis ; une société qui idolâtre la maturité s’assèche comme une branche morte. Le monde moderne croit avoir gagné en lucidité en renonçant à l’enfant. En réalité, il n’a fait que renoncer à la possibilité même du salut. Car l’enfant, dans son visage rond, dans son rire, dans son jeu, dans sa lumière, n’est rien d’autre que la forme sensible du commencement, le dernier messager de l’Origine.
La crise démographique n’est donc pas simplement un effondrement statistique ; elle est d’abord et avant tout une défaillance métaphysique, un obscurcissement du rapport de l’homme au Principe. Quand une civilisation ne veut plus enfanter, ce n’est pas son ventre qui se vide, mais son âme qui se retire. Le déclin des naissances n’est que le symptôme visible d’une rupture invisible : la perte du sens de la continuité, du don, de la transmission, de ce lien vertical qui relie chaque être à une généalogie sacrée. Une société qui ne désire plus l’enfant avoue, malgré elle, qu’elle ne croit plus en elle-même, ni en l’avenir, ni au Ciel, ni même à la valeur ontologique de l’existence.
Arslan Akhtar