Mahdi Amri revient dans sa dernière chronique sur les leçons à tirer du kidnapping de Nicola Maduro, le président du Venezuela par les Etats-Unis.
Présentée dans l’espace médiatique comme un fait politique ou sécuritaire, la « capture » de dirigeants non alignés relève moins d’un événement isolé que d’un dispositif symbolique plus large. À travers le cas vénézuélien, se dessine cette lecture académico-critique des modes contemporains d’exercice du pouvoir mondial, marqués par la spectacularisation de la force, l’érosion du droit international et la banalisation d’une arrogance géopolitique devenue structurelle.
Qui aurait cru qu’au XXIᵉ siècle, dans un monde qui se revendique du multilatéralisme, de la gouvernance globale et de l’État de droit, la figure de la capture d’un chef d’État continuerait d’occuper une place aussi centrale dans l’imaginaire politique international ? La capture de Nicolás Maduro ne s’offre pas seulement à l’analyse comme un fait événementiel susceptible d’être confirmé ou infirmé, mais comme un acte discursif, une opération symbolique dans laquelle l’annonce, la menace et la mise en scène médiatique produisent parfois davantage d’effets que l’acte lui-même.
Cette séquence s’inscrit dans une grammaire ancienne de la domination impériale, profondément inscrite dans l’histoire latino-américaine, où la force se donne à voir comme langage politique autonome. La capture cesse alors d’être un acte strictement coercitif pour devenir un spectacle, un rituel d’intimidation et un message géopolitique condensé, suggérant que la souveraineté n’est jamais totalement acquise et que le droit international demeure conditionné par les rapports de puissance.
La question surgit alors, inévitable : aujourd’hui Maduro, mais demain qui ? Elle réactive une mémoire collective façonnée par les interventions, les coups d’État indirects, les sanctions et les guerres psychologiques, désormais prolongées par la mise en scène assumée de l’arrogance impériale.

L’un des traits les plus saillants de cette situation réside dans le rapport profondément instrumental au droit international. Celui-ci apparaît convoqué de manière sélective, relativisé dès qu’il contrarie l’action de la puissance dominante et vidé de sa portée normative dès lors qu’il limite l’usage de la contrainte. Il ne s’agit plus de transgressions exceptionnelles, mais d’un glissement progressif vers une normalisation de l’exception, où les principes de souveraineté et de non-ingérence perdent leur caractère contraignant.
Cette brutalité politique, qui s’apparente à une intimidation institutionnalisée, révèle une architecture du pouvoir fondée sur une asymétrie radicale : la force précède le droit, la contrainte l’emporte sur la norme, et la légitimité ne se mesure plus prioritairement au respect des règles, mais à la capacité de sanctionner et d’humilier. Dans cette configuration, la survie du plus fort s’impose comme horizon tacite des relations internationales contemporaines.
Les États demeurent juridiquement égaux en théorie, mais sont profondément hiérarchisés en pratique. La capture de Maduro fonctionne alors comme une démonstration pédagogique adressée à l’ensemble des acteurs perçus comme déviants : l’ordre mondial possède des frontières invisibles, et toute tentative de s’en affranchir expose à des représailles multiformes, souvent enveloppées d’un discours moral sélectif mobilisant la démocratie et les droits humains moins comme principes universels que comme instruments rhétoriques. Se dessine ici une arrogance structurelle, qui prétend garantir l’ordre tout en le transgressant.
Face à cette logique, une lassitude s’impose. Lassitude devant une violence présentée comme légale, devant une domination travestie en responsabilité internationale, devant un droit devenu à géométrie variable. L’affaire Maduro, au-delà des jugements portés sur un homme ou un régime, agit comme un révélateur d’une crise plus profonde de l’imaginaire politique mondial : un système davantage structuré par des rapports de force hiérarchisés que par une coopération effective entre nations souveraines.
L’humanisme rappelle ici que la dignité des peuples et la souveraineté ne relèvent ni de la faveur ni de la concession, mais de droits conquis au prix de luttes et de résistances historiques. La spectacularisation de l’arrogance impériale n’humilie pas seulement les pays ciblés ; elle fragilise l’idée même de communauté internationale et nourrit un climat global d’instabilité et de défiance.
La question demeure ouverte, presque lancinante : aujourd’hui Maduro, mais demain qui ? Y répondre suppose de refuser la naturalisation de la force, de contester la loi du plus fort érigée en fatalité historique et de réaffirmer, sans relâche, que le droit international n’a de sens que s’il s’applique de manière réellement universelle. C’est à cette condition que l’humain, les peuples et leur dignité pourront à nouveau constituer le centre du jeu mondial.
Mahdi Amri
