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30/10/2020
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Jean Borella : l’illusion des philosophes

Jean Borella est philosophe, spécialiste du catholicisme et grand connaisseur des oeuvres de René Guénon et Frithjof Schuon. Dans un texte inspiré par la lecture de Schuon, il retrace les étapes qui ont conduit les philosophes du 18e et du 19e siècle à rompre avec l’intellect de la métaphysique au nom d’une chimère psychologique.

« L’illusion que Kant mettait dans une raison dogmatiste, inconsciente de la genèse par laquelle elle produit des idées qu’elle prend ensuite pour des objets à elle donnés, Freud la place dans un psychisme inconscient de la genèse par laquelle il projette sous l’aspect d’un Sur-moi religieux ou moral les échecs inévitables auxquels se heurtent les pulsions du ça, tandis que Marx la placera dans l’aliénation économique dont les travailleurs sont les victimes inconscientes et dont la religion n’est que le reflet et l’alibi idéologique.

Or, et l’insistance de Schuon sur ce point est un avertissement pour tout penseur, la méthode du criticisme, qu’elle soit kantienne ou de toute autre sorte, repose sur une thèse radicalement contradictoire et d’ailleurs explicitement revendiquée par Kant : c’est la négation de l’intuition intellectuelle (intellektuelle Anschauung), autrement dit, l’affirmation d’une cécité essentielle de l’intelligence.

Essentielle, oui, puisque l’illusion qui en résulte est déclarée naturelle, interne, inévitable, nécessaire, par toutes ces écoles de pensée.

Si d’ailleurs cet aveuglement n’était pas connaturel à l’intelligence, s’il était seulement accidentel, il serait aussi momentané, et chaque homme en aurait parfaitement conscience : il s’agirait seulement de l’expérience de l’erreur, expérience que tous les hommes ont faite, mais qui ne met pas en cause le pouvoir cognitif essentiel de l’intelligence.

Il s’agit ici d’autre chose, non d’erreur, mais d’illusion. Précisons, non d’une illusion externe, mais d’une illusion interne à l’intelligence elle-même.

L’illusion externe est celle qui vient des objets eux-mêmes ou des conditions externes de la connaissance.

Ainsi le prisonnier de la Caverne platonicienne prend l’ombre des objets pour des réalités, non en vertu d’une perversion de l’intellect, mais seulement faute d’avoir fait l’expérience d’autres objets.

Son intellect est intact, et dès qu’il est mis en contact avec les objets métaphysiques, il les reconnaît pour véritables.

De cette illusion externe toutes les grandes doctrines traditionnelles ont parlé. Elle n’a donc rien de nouveau.

Au contraire Kant et les post-kantiens s’affirment comme des révolutionnaires.

Ils se donnent pour les découvreurs d’une illusion (illusion transcendantale chez Kant, du Sur-moi chez Freud, de l’aliénation chez Marx) dont personne jusqu’à eux n’avait eu la moindre conscience.

Or, s’il en est bien ainsi, personne non plus ne pourra jamais en avoir conscience et il est parfaitement contradictoire de vouloir nous l’enseigner, aussi bien que de prétendre y être soi-même parvenu, par le plus incompréhensible des miracles.

Comme le note Frithjof Schuon en plusieurs endroits de son œuvre, on ne peut demander à l’intelligence de prendre conscience de ses limites essentielles, car, pour apercevoir une limite, il faut se situer au-delà de cette limite, et donc précisément n’en être pas affecté.

La seule thèse qu’il soit possible de soutenir est celle d’une illimitation intrinsèque de l’intelligence, quoiqu’il en soit par ailleurs de son actualisation effective pour telle situation existentielle.

De même, comme l’a remarqué en un sens analogue le philosophe Raymond Ruyer, l’œil ne peut apercevoir tout seul le bord de sa vision.

Le plus extraordinaire est que, si évidente soient ces considérations, personne, parmi les criticistes relativistes, ne semblent s’en rendre compte.

On mesure par là combien ces philosophies ont corrompu la conscience intellective de nos contemporains.

On pourrait dire, en d’autres termes, qu’il n’est au pouvoir d’aucune intelligence de nier le pouvoir de l’intelligence : qu’il s’agisse de la négation criticiste de Kant, ou de la négation psychologiste ou subjectiviste ou relativiste d’une manière quelconque (matérialiste ou existentialiste par exemple). »

Jean Borella, “Frithjof Schuon ou la sainteté de l’intelligence”, in Seyyed Hossein Nasr, William Stoddart (éditeurs), Religion of the Heart. Essays presented to Frithjof Schuon on his eightieth birthday, Copyright Foundation for Traditional Studies, 1991, pp. 26-27.

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