Hudhayfa Ibn Al-Yamân, médinois d’origine mecquoise, fut un compagnon élevé dans l’islam et l’amour du modèle prophétique. Réputé pour son intelligence fine et sa sagesse, il reçut du Prophète ﷺ la liste des hypocrites de Médine, un secret qu’il garda toute sa vie. Hudhayfa fut ainsi surnommé le « gardien du secret du Messager d’Allah ». Portrait.
Il s’agit du noble Compagnon Abû ‘Abd Allâh Hudhayfa Ibn al-Yamân Ibn Hasal. Son père, al-Yamân, d’origine mecquoise, appartenait à la tribu des ʿAbs. Un jour, à la suite d’un homicide qu’il avait commis, il fut contraint de quitter La Mecque pour se rendre à Yathrib (Médine). Il conclut alors une alliance avec la tribu des Banû Ashhal en épousant l’une de leurs femmes. De cette union naquit un fils, Hudhayfa.
Lorsque les sanctions auxquelles il s’exposait en cas de retour à La Mecque furent levées, sa vie se partagea entre La Mecque et Yathrib. Il penchait toutefois davantage pour Yathrib, où il séjournait le plus souvent. Hudhayfa était ainsi mecquois par ses origines, mais également médinois, puisqu’il fut élevé à Yathrib. Lorsque la lumière de l’islam commença à se diffuser dans la péninsule Arabique, une délégation de la tribu de ʿAbs, dont faisait partie al-Yamân, se rendit auprès du Prophète ﷺ et proclama son adhésion à l’islam.
Cette rencontre eut lieu avant l’émigration du Prophète vers Yathrib. Hudhayfa grandit donc à Médine au sein d’un foyer musulman ; ses parents comptaient parmi les premiers habitants de la ville à avoir embrassé l’islam. Dès l’enfance, il nourrissait un ardent désir de rencontrer le Prophète ﷺ. Très jeune, il suivait avec passion les récits le concernant et, au fil de ce qu’il apprenait, son amour pour lui ne cessait de croître.

Plus tard, Hudhayfa entreprit un voyage vers La Mecque où il rencontra le Prophète ﷺ. «Suis-je du nombre des Muhâjirîn ou des Ansâr, ô Messager de Dieu ? », osa-t-il lui demander. Le Prophète lui répondit alors : « Muhâjir ou Ansâr, tu es libre de choisir ton appartenance à l’une ou l’autre de ces communautés selon ce que tu préfères. » — « Dans ce cas, je suis Ansârî, ô Messager de Dieu », déclara Hudhayfa.
La mort tragique d’Al-Yamân, le père de Hudhayfa
À Médine, après l’Hégire, Hudhayfah s’attacha étroitement au Prophète ﷺ. Il prit part à toutes les expéditions militaires, à l’exception de la bataille de Badr. Hudhayfah expliqua lui-même la raison de son absence lors de cet affrontement : « Mon père et moi étions alors en déplacement hors de Médine lorsque, en chemin, nous croisâmes des opposants qurayshites. En apprenant que nous nous rendions à Médine, ils nous demandèrent si nous comptions rejoindre Muhammad. Nous adoptâmes une position prudente et affirmâmes que notre intention se limitait à aller à Médine.
Ils ne nous laissèrent repartir qu’après nous avoir fait promettre de ne pas soutenir Muhammad ni de combattre à leurs côtés contre eux. À notre arrivée à Médine, nous nous rendîmes auprès du Prophète ﷺ afin de lui demander conseil quant à l’engagement que nous avions pris. Lorsque la bataille de Badr eut lieu, le Prophète nous dit à ce sujet : « N’y participez pas. Nous respecterons le pacte que vous avez conclu avec eux et nous demanderons l’aide d’Allah contre eux ». »
Par la suite, Hudhayfah et son père participèrent ensemble à la bataille de Uhud. Le combat fut éprouvant, mais Hudhayfah en sortit indemne. Il n’en alla pas de même pour son père. Durant l’affrontement, le père de Hudhayfah fut touché par erreur par des musulmans qui ne l’avaient pas reconnu. Alors qu’ils s’apprêtaient à l’achever, Hudhayfah s’écria, bouleversé : « Mon père ! Mon père ! C’est mon père ! » Mais nul ne l’entendit. Le vieil homme s’effondra et rendit l’âme.
Lorsque les combattants réalisèrent leur méprise, ils furent envahis par le chagrin et le remords. Le Prophète ﷺ ordonna que le prix du sang soit versé à Hudhayfa en compensation de la mort de son père, mais celui-ci refusa : « Il ne recherchait que le martyre, et il l’a obtenu. Ô Seigneur, sois Témoin que je remets en son nom le montant de ce dédommagement aux musulmans ». Cette attitude ne fit qu’accroître l’estime que le Prophète portait à Hudhayfah.

Des qualités utilisées par le Prophète ﷺ
Hudhayfa ibn al-Yamân possédait trois qualités que le Prophète ﷺ appréciait tout particulièrement : une intelligence remarquable dans les situations complexes, une grande lucidité au cœur de l’action et, enfin, une aptitude exceptionnelle à préserver les secrets, même sous la pression. Ces qualités allaient être mises à profit par le Prophète à des fins stratégiques.
Lors de la bataille du Fossé, les Qurayshites assiégèrent Médine. Désireux de s’informer sur leur état et leurs intentions, le Prophète ﷺ demanda qu’un volontaire parmi les Compagnons accomplisse cette mission. Mais la peur, la faim et le froid étaient tels que nul ne trouva la force de se lever. Hudhayfa relata cet épisode :
« Comme personne ne se leva, le Prophète m’appela et je ne pus me soustraire à son ordre. Il me dit : “Ô Hudhayfa ! Va, infiltre-toi dans les rangs ennemis, observe ce qu’ils font et surtout ne fais rien sans m’en informer ». Je partis alors et me glissai discrètement parmi les Qurayshites, qui subissaient les effets des intempéries qu’Allah avait déchaînées contre eux. Un vent violent faisait rage, ne laissant ni récipient en place, ni feu allumé, ni tente dressée.
Abû Sufyân se leva alors et déclara : “Ô Qurayshites, que chacun d’entre vous vérifie qui se tient à ses côtés.” Aussitôt, je saisis la main de mon voisin avant qu’il ne me questionne et lui demandai : “Qui es-tu ?” Il me donna aussitôt son nom. Puis Abû Sufyân poursuivit : “Ô Qurayshites, par Allah, vous n’êtes plus en sécurité ici. Nos chevaux et nos chameaux ont péri, Banû Quraydha nous ont trahis et nous avons reçu d’eux ce que nous détestons. Levez donc le camp.” » Hudhayfa retourna ensuite auprès du Prophète et l’informa de ce qui s’était passé.

Le « gardien du secret du Messager d’Allah »
La présence des hypocrites constituait une menace majeure pour la communauté musulmane de Médine. Bien que nombre d’entre eux aient affiché leur adhésion à l’islam, celle-ci demeurait superficielle, et leurs intrigues contre le Prophète et les croyants ne cessaient de croître. Confiant dans la discrétion de Hudhayfah, le Prophète ﷺ lui confia la liste des hypocrites, une information qu’il n’avait révélée à aucun autre Compagnon.
Hudhayfah reçut alors la mission de surveiller leurs faits et gestes et de suivre leurs activités afin de protéger les musulmans du danger qu’ils représentaient. Cette charge était lourde. Dès lors, Hudhayfah fut connu sous le nom de « Gardien du secret du Messager d’Allah ». Il demeura fidèle, toute sa vie, à son engagement de ne jamais divulguer les noms des hypocrites.
Un événement marquant, rapporté par de nombreux compagnons, vient illustrer et confirmer la mission confiée à Hudhayfa. Sur le chemin du retour de l’expédition de Tabûk (en l’an 9 de l’hégire), le Prophète ﷺ franchit une vallée dont un flanc était particulièrement escarpé. Il dut emprunter un passage étroit et difficile ; il fit alors annoncer qu’il passerait par là et que les autres personnes qui l’accompagnaient devaient traverser par le bas de la vallée, plus aisé à parcourir.
‘Ammâr ibn Yâssir et Hudhayfa ibn al-Yamân conduisaient la monture du Prophète. Malgré cette annonce, un groupe de quinze personnes s’engagea derrière le Prophète sur ce chemin, alors que l’obscurité de la nuit tombait. Parmi ces quinze, trois étaient des compagnons sincères qui s’étaient engagés sans mauvaise intention (ils n’avaient pas entendu la consigne de passer par le bas de la vallée). Les douze autres étaient des hypocrites qui avaient emprunté ce passage avec l’objectif de le faire chuter dans le précipice et de l’assassiner.

L’histoire des douze hypocrites
Lorsque le Prophète ﷺ vit ces douze individus s’avancer vers lui, il cria. ‘Ammâr se porta alors à leur rencontre et frappa les faces des premières montures à l’aide du bâton qu’il tenait. L’alerte donnée par le Prophète et la réaction de ‘Ammâr contraignirent les assaillants à rebrousser chemin. Pendant ce temps, le Prophète ordonna à Hudhayfa de continuer à faire avancer sa monture ; celui-ci la guida jusqu’à descendre du flanc de la vallée. Là, le Prophète mit pied à terre.
‘Ammâr l’ayant rejoint, le Prophète l’informa alors du dessein funeste que ces douze personnes avaient nourri. Le lendemain matin, devant Hudhayfa uniquement — signe de la confiance et de la considération qu’il lui portait — le Prophète ﷺ lui confia un à un les noms des douze hypocrites. Hudhayfa lui demanda pourquoi il ne les faisait pas exécuter. Le Prophète répondit : « Je crains que les Arabes disent : ‘Une fois qu’il eut obtenu la victoire par le moyen de ses Compagnons, il se mit à les faire exécuter’. » Il ajouta que ces « douze Hypocrites n’entreront pas dans le Paradis jusqu’à ce que le chameau passe par le chas de l’aiguille ».
Après la disparition du Prophète, les califes sollicitèrent souvent l’avis d’Hudhayfa au sujet des hypocrites mais, par scrupule, il gardait le silence. Le calife ʿUmar parvint toutefois à en discerner certains de manière indirecte. Lorsqu’un musulman décédait, il demandait si Hudhayfah avait assisté à la prière funéraire. Si tel était le cas, il accomplissait lui-même cette prière ; dans le cas contraire, il s’en abstenait.
Sagesse, ascétisme et spiritualité
Hudhayfa vivait dans une crainte permanente du mal et de ses formes de corruption. Il réfléchissait longuement aux questions éthiques et morales, au point de devenir une véritable référence de sagesse en la matière. Il exhortait avec force à lutter contre le mal par tous les moyens possibles : par le cœur, par les actes et par la parole. Ayant lui-même connu et affronté l’hypocrisie, il interrogeait fréquemment le Prophète ﷺ à ce sujet.
Il rapporta un jour : « Les gens questionnaient le Messager d’Allah à propos du bien, tandis que moi je l’interrogeais sur le mal, par crainte d’y être exposé. Je lui dis alors : “Ô Messager de Dieu, après l’ignorance et le mal dans lesquels nous vivions, Allah nous a accordé ce bien. Y aura-t-il du mal après ce bien ?” Il répondit : “Oui.” Je demandai : “Y aura-t-il ensuite du bien après ce mal ?” Il répondit : “Oui, mais il sera entaché de troubles…” Je demandai : “Quels seront-ils ?”
Il dit : “Des gens adopteront une voie différente de la mienne, et une loi autre que ma Sunna…” Je demandai alors : “Y aura-t-il encore du mal après ce bien-là ?” Il répondit : “Oui. Des partisans se tiendront aux portes de la Géhenne et y précipiteront quiconque leur répondra.” Je dis : “Ô Messager de Dieu, que m’ordonnes-tu si je vis jusqu’à cette époque ?” Il répondit : “Reste attaché à la communauté des musulmans et à leur imam.” Je demandai : “Et s’ils n’ont ni communauté ni imam ?” Il dit : “Éloigne-toi de toutes ces factions, même si tu dois t’agripper au tronc d’un arbre, et demeure ainsi jusqu’à ce que la mort te saisisse.” »
Ainsi, Hudhayfa demeura toute sa vie sur ses gardes, cherchant à anticiper les troubles, à en avertir les gens et à s’en préserver. Ses paroles et sa manière de s’exprimer comportaient parfois une certaine dureté et une rigueur assumée. Il en était conscient et alla même jusqu’à s’en ouvrir au Prophète ﷺ : «Ô Messager de Dieu, il m’arrive de tenir des propos durs et blessants envers ma famille, et je crains que cela ne me mène au feu de l’Enfer. » Le Prophète lui demanda : « Ne demandes-tu pas pardon à Allah pour cela ? » Hudhayfa répondit : « Je demande pardon à Allah cent fois par jour ».

Commandant de l’armée musulmane et gouverneur
On pourrait être surpris qu’un sage tel que Hudhayfa, porté vers la spiritualité et la réflexion intérieure, ait également fait preuve d’héroïsme sur les champs de bataille. Pourtant, Hudhayfa se révéla être un chef militaire d’une grande envergure. Lors de la bataille de Nahâwand contre les Perses, le calife ʿUmar le désigna comme second commandant à la tête d’une armée d’environ trente mille combattants. En face, l’armée perse, cinq fois plus nombreuse, comptait près de cent cinquante mille hommes.
Le commandant en chef de l’armée musulmane, An-Nuʿmân ibn Muqarrin, tomba en martyr dès le début des combats. Hudhayfa assuma alors immédiatement le commandement et donna pour consigne de ne pas annoncer la mort du chef. Contre toute attente, les musulmans remportèrent une victoire éclatante et décisive. Hudhayfa fut également l’un des chefs ayant conduit l’armée musulmane lors de la conquête de l’Irak. Par la suite, il fut nommé gouverneur de villes majeures telles que Koufa et Ctésiphon (Madâ’in).
Lorsque sa nomination à Ctésiphon fut annoncée, les habitants se rassemblèrent pour accueillir le célèbre Compagnon du Prophète ﷺ, connu pour sa piété et son intégrité. Alors qu’ils attendaient une délégation imposante, ils virent arriver un homme rayonnant, monté sur un âne, mangeant une simple galette qu’il tenait à la main. Ils réalisèrent avec étonnement qu’il s’agissait de Hudhayfah ibn al-Yamân, et en furent profondément déconcertés. Malgré tout, les habitants se regroupèrent autour de lui, attendant qu’il s’adresse à eux.
Hudhayfa leur déclara alors : « Prenez garde aux lieux de la discorde ! », les habitants demandèrent alors : « Et quels sont ces lieux, ô serviteur de Dieu ? » Il répondit : « Ce sont les portes des émirs. Lorsqu’un homme entre chez l’émir ou le gouverneur, il le croit même lorsqu’il ment et le loue pour ce qu’il ne possède pas ». Ces paroles révélèrent pleinement la personnalité de leur gouverneur.

Sous le califat de ʿUthmân Ibn ʿAffân
Peu de temps après, ʿUmar voulut savoir ce qu’il était devenu. Il le convoqua à Médine et se dissimula sur la route afin d’observer les biens qu’il aurait pu accumuler. Il constata alors que son état était identique à celui du jour de son départ. Il l’accueillit avec joie et lui dit : « Tu es mon frère et je suis ton frère. » ʿUmar disait souvent : « J’aimerais que ma maison soit remplie d’hommes comme Abû ʿUbayda, Muʿâdh ibn Jabal et Hudhayfa ibn al-Yamân, afin de m’en servir dans l’obéissance à Allah ».
Malgré ses lourdes responsabilités, Hudhayfa préférait la solitude et disait à ce propos : « J’aimerais avoir quelqu’un qui s’occupe de mes affaires. Je fermerais alors la porte de ma maison, je n’autoriserais plus personne à entrer et je m’abstiendrais moi-même de sortir jusqu’au jour où je rencontrerai mon Seigneur ».
Sous le califat de ʿUthmân Ibn ʿAffân, vers l’an 25 de l’Hégire, le Mushaf fut compilé afin d’éviter toute confusion linguistique concernant le Coran. À cette époque, la récitation du Livre s’était répandue dans des régions où les dialectes locaux influençaient la prononciation et la compréhension. Hudhayfa Ibn al-Yamân avertit ʿUthmân que, sans version standardisée, les divergences régionales risquaient d’altérer le sens originel du Coran.
Il est également rapporté que Hudhayfa assista aux funérailles d’Abû Dharr al-Ghifârî, alors que ce dernier avait été exilé sur ordre du troisième calife. Éloigné des troubles, il s’éteignit en l’an 36 de l’Hégire à Al-Madâ’in, en Irak, quarante jours après la mort de ʿUthmân.
Ibrahim Madras