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02/12/2021
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François Vayne : « Cette loi dite « séparatisme » est à mon avis contraire à la justice »

François Vayne. 

Alors que le voyage historique du Pape François en Irak touche à sa fin, la rédaction de Mizane.info s’est entretenue par écrit avec François Vayne, journaliste, écrivain et directeur du service communication du grand magistère de l’ordre du Saint-Sépulcre, un fin connaisseur de la politique vaticane, pour savoir ce qu’il faut retenir de ce voyage. Nous lui avons également demandé ce qu’il pensait de la loi confortant les principes républicains, dite loi contre le séparatisme, récemment votée en France. Entretien.

Mizane.info : Quel était l’objectif de la visite du Pape en Irak ?

François Vayne : Alors que la pandémie de COVID-19 est loin d’être terminée, et malgré les risques qui pesaient sur sa sécurité, le Pape a choisi d’aller courageusement en Irak, pays déstabilisé par un terrorisme endémique. « Je viens comme un pénitent qui demande pardon au Ciel et aux frères pour de nombreuses destructions et cruautés. Je viens comme pèlerin de paix », s’est-il exclamé en arrivant à Bagdad. Il a exhorté à la fin des extrémismes, des factions et des intolérances… Au cours de son 33ème voyage apostolique, du 5 au 8 mars, François –  premier pape à visiter l’Irak – a voulu réconforter l’Eglise locale très éprouvée, marquée par les persécutions et l’exil. Avant la désastreuse et injustifiable invasion de l’Irak par les anglo-américains, en 2003, les chrétiens qui vivaient dans ce pays étaient encore au nombre d’un million et demi. Le chaos qui suivit a eu pour conséquence de réduire à environ 300 000 personnes cette population fidèle au Christ, communauté dont la présence est ininterrompue depuis les temps apostoliques. Le premier geste pastoral du Pape a d’ailleurs été de se rendre dans la cathédrale Notre-Dame du Salut, qui fut baignée par le sang des martyrs lors d’une prise d’otages, le 31 octobre 2010, veille de la Toussaint. L’assaut mené de manière archaïque, très violente, par les forces spéciales irakiennes et leurs conseillers de l’armée américaine, avait causé la mort d’une quarantaine de fidèles, parmi lesquels des femmes et des enfants. Durant ces trois jours, le Pape a souhaité également favoriser le dialogue interreligieux, condition de la paix au Moyen-Orient et dans le monde, considérant que « la diversité religieuse, culturelle et ethnique, qui a caractérisé la société irakienne pendant des millénaires, est une précieuse ressource à laquelle puiser » (discours au Palais présidentiel de Bagdad).

A quelle symbolique renvoie la rencontre interreligieuse du Pape dans cette région du monde ?

Dans la patrie d’Abraham, à Ur, François a rencontré les leaders des traditions religieuses présentes dans ce pays, « pour proclamer une fois encore notre conviction que la religion doit servir la cause de la paix et de l’unité entre tous les enfants de Dieu ». Avant de se rendre à Ur, le Saint-Père a fait étape à Najaf où l’attendait l’ayatollah Ali-al Sistani, leader musulman chiite sage et très respecté. Près de Najaf, à Kafel-al-Hilla, se trouve la tombe du prophète Ezéchiel, premier prophète envoyé hors de son pays, déporté en exil, invoqué à la fois par les croyants juifs, chrétiens et musulmans. Afin que nous entrions davantage dans l’esprit de ce voyage pontifical historique, je voudrais partager avec vous une intuition liée à ce lieu sacré où Ezéchiel est vénéré, symbole la résurrection promise, non seulement pour les habitants de ces territoires bibliques meurtris et endeuillés mais pour toute l’humanité. Du prophète Ezéchiel on se souvient en particulier de la vision biblique grandiose de la vallée pleine d’ossements desséchés qui s’animent et reprennent un aspect humain au point de former une multitude infinie d’êtres vivants. Dans le monde, aujourd’hui encore, nous avons besoin de visions et de prophéties. En Irak, il faut que les chrétiens, les yézidis, les mandéens et toutes les autres minorités, ainsi que les chiites et les sunnites, parviennent à une coexistence civile dans le respect des droits pour tous. « Être frères, c’est possible, s’il y a l’Esprit de Dieu », comme le dit si bien le cardinal Fernando Filoni, l’ancien ambassadeur du Pape à Bagdad, sûr que la visite de François, qui était le grand désir de Jean-Paul II, pour l’an 2000, sera « la semence de vie qui donnera du fruit ».

Quel est le sentiment du Pape au terme de ce voyage ?

Le Pape rentre ce lundi 8 mars à Rome, fatigué mais comblé de joie. Il a 84 ans, il souffre d’une sciatique qui le fait boiter et n’a qu’un poumon, mais sa détermination à œuvrer pour la fraternité universelle est extraordinaire. Son exemple doit nous inspirer ! Des pétales de fleurs recouvraient sa voiture à Mossoul, signe de la joie immense du peuple islamo-chrétien qui l’accueillait dimanche, dans un climat de fête. Nous n’oublierons pas les images bouleversantes de François au milieu des ruines de cette ville qui fut la « capitale » des miliciens fanatisés de Daesh. Là, près de l’antique Ninive, en Haute Mésopotamie, au nord de l’Irak, François a voulu prier pour toutes les victimes de la guerre et des conflits armés. « Comme il est cruel que ce pays, berceau de civilisations, ait été frappé par une tempête aussi inhumaine, avec d’antiques lieux de culte détruits et des milliers et des milliers de personnes – musulmanes, chrétiennes, yézidies et autres – déplacées de force ou tuées ! », s’est-il exclamé, rappelant la véritable identité de cette ville, celle de « la coexistence harmonieuse entre des personnes d’origines et de cultures différentes ».

Copyright : Vatican Media.

Il a souligné combien « la diminution tragique des disciples du Christ, dans tout le Moyen-Orient, est un dommage incalculable », considérant qu’un tissu culturel et religieux riche de diversité est affaibli par la perte de n’importe lequel de ses membres. « Comme dans un de vos tapis artistiques, un petit fil arraché peut endommager l’ensemble », expliqua-t-il poétiquement, avant d’invoquer le Dieu Tout-Puissant en faveur des victimes mais également de leurs bourreaux : « Nous te confions ceux dont la vie terrestre a été écourtée par la main violente de leurs frères, et nous t’implorons aussi pour tous ceux qui ont fait du mal à leurs frères et à leurs sœurs : qu’ils se repentent, touchés par la puissance de ta miséricorde ». Le voyage s’est poursuivi ensuite jusqu’à Qaraqosh, à une trentaine de kilomètres au sud de Mossoul, cité assyrienne millénaire dont la grande majorité des habitants est de religion catholique syriaque. Tombée aux mains des djihadistes de « l’Etat islamique », le 6 août 2014, Qaraqosh, saccagée et vidée de sa population, ne fut libérée qu’en octobre 2016, lors de la bataille de Mossoul. « Notre rencontre montre que le terrorisme et la mort n’ont jamais le dernier mot. Le dernier mot appartient à Dieu et à son Fils, vainqueur du péché et de la mort. Même au milieu des dévastations du terrorisme et de la guerre, nous pouvons voir, avec les yeux de la foi, le triomphe de la vie sur la mort », déclara encore le Saint-Père, faisant remarquer que la diversité culturelle et religieuse des habitants de Quaraqosh « montre quelque chose de la beauté que votre région offre pour l’avenir ». Ce 33ème voyage apostolique de François s’est terminé par une messe à Erbil, dans le Kurdistan irakien, qui a vu la participation de très nombreux réfugiés de la plaine de Ninive, appelés à retourner progressivement chez eux. Le Pape, après ce voyage, remercie certainement Dieu qui fait de nous des frères, lui qui aime « établir la communion et rétablir la ressemblance en jouant avec les différences », comme disait frère Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhrine en Algérie. L’avenir est à l’amitié entre tous les enfants d’Abraham que nous sommes !

Quelle est la position du Pape et du Vatican sur la loi dite contre le séparatisme que beaucoup estiment être une loi de restriction des libertés religieuses ?

Je ne peux parler qu’en mon nom, en tant que catholique français et observateur. Cette loi dite « séparatisme » est à mon avis inique, contraire à la justice, et dangereuse. Elle est le reflet d’une conception totalitaire de la laïcité qui porte atteinte à la liberté en voulant exclure la religion de la vie sociale. Cette violence morale faite aux croyants est la cause de la radicalisation de certains. Le manque de respect suscite des réactions parfois regrettables de la part des fidèles offensés, il faudrait donc travailler davantage en faveur d’une culture de la rencontre, où chacun se sente reconnu et accueilli dans ses convictions religieuses. La Conférence des Églises européennes (CEC), organisation œcuménique rassemblant 114 Églises d’Europe, a d’ailleurs exprimé dans un courrier au gouvernement français, sa « vive inquiétude » quant au projet de loi « séparatisme », porteur selon elle d’une « culture de la suspicion » vis-à-vis des religions.

François Vayne avec le Pape François. Copyright : Osservatore Romano.

Les catholiques en France ont été humiliés par des décennies de vexations dites républicaines, ils n’osent presque plus s’exprimer, tandis que les musulmans, de plus en plus nombreux, résistent courageusement face à l’intolérance « laïcarde » et au fanatisme anti-religieux. Le moment est sans doute venu pour les tous enfants d’Abraham de s’unir afin de défendre les droits de Dieu face à un athéisme d’Etat de plus en plus insupportable ! Je crois à une laïcité ouverte et positive, pluraliste, inclusive et non restrictive. Chacun, qu’il soit juif, catholique, protestant, musulman, franc-maçon ou rationaliste, devrait pouvoir se sentir heureux de vivre dans une France où les croyances religieuses ne sont pas considérées comme un danger mais un atout. La loi « séparatisme » est hélas contraire à cet esprit, elle est l’expression d’une laïcité dogmatique et idéologique. Nous devons rappeler à la France, avec les mots d’un ancien président de la République, que « Dieu n’asservit pas l’homme mais le libère », que « Dieu est le rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes »… A ce sujet, pour revenir au récent voyage du Pape en Irak ce week-end, lors de la rencontre interreligieuse à Ur, dans la patrie d’Abraham, père des monothéistes, François a délivré un message d’une grande force, plaidant « pour que la liberté de conscience et la liberté religieuse soient respectées et reconnues partout ». Il a rappelé que l’extrémisme et violence « ne naissent pas d’une âme religieuse » mais sont « des trahisons de la religion ». Ayant écouté des témoignages émouvants de la fraternité en actes, il a donné en exemple au monde ces « chrétiens et musulmans qui ensemble restaurent aujourd’hui des mosquées et des églises », ainsi que des jeunes volontaires musulmans de Mossoul qui ont aidé à réaménager des églises et des monastères en « construisant des amitiés sur les décombres de la haine ». Il a uni sa voix à celles des participants de diverses confessions, dans une prière commune pour que se réalise « le rêve de Dieu » : « que la famille humaine devienne hospitalière et accueillante envers tous ses fils ; qu’en regardant le même ciel, elle chemine dans la paix sur la même terre ». Ensemble, chrétiens et musulmans de France, réalisons ce rêve !

Propos recueillis par la rédaction

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