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02/10/2022
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Faouzia Zebdi-Ghorab : « Loin des discours moralisateurs, une implication politique réelle est souhaitable »

Les débats sur les appels à voter lancés par des acteurs musulmans en France soulève quelques interrogations sur le sens de la démarche électoraliste. Pourquoi faut-il voter ? L’engagement politique se réduit-il au vote ? Dans une tribune publiée par Mizane.info, l’écrivain et enseignante Faouzia Zebdi-Ghorab estime que la meilleure manière d’aborder la question serait de l’enraciner dans une argumentation politique cohérente et en phase avec les finalités de l’islam.

En préambule, j’aimerais préciser que cet article ne se veut en aucune façon un conseil ou une recommandation de vote. Il est l’énoncé d’un avis dans le concert des avis autour des futures élections présidentielles.

Mais plus qu’un avis il est la somme plus ou moins informelle d’une réflexion autour du SENS. Le sens du vote aujourd’hui après le quinquennat que nous avons connu, la crise sanitaire du Covid, l’inflation galopante, la course de notre gouvernement à se mettre tout le monde à dos, l’éclatement des différentes corporations, le démantèlement du service public… sans compter…la manipulation étatique et médiatique qui n’a jamais été aussi efficace.

On tente alors de chercher des repères stables qui nous donneraient une vision plus ou moins lisible de ces élections et nous pouvons dire qu’on peut saisir plusieurs échos.

L’appel des SUPERCITOYENS !

Pour faire simple, voire caricatural diront certains, il y a ceux que j’appellerais nos SUPERCITOYENS. En grande partie des responsables : de parole publique, d’associations, d’instituts, de mosquées… qui appellent à se mobiliser pour le vote, au motif que le vote est un acte citoyen, responsable, positif, obligatoire, religieux, en un mot un acte SAINT…. Pour faire barrage aux indésirables jamais nommément désignés !

Il y a d’autre part ceux que j’appelle les PRAGMATIQUES qui appellent aussi à voter, mais au nom du moindre mal, du moins pire, au nom de la règle religieuse de « la permission par la nécessité ». Ou encore plus prosaïquement en vertu du principe de réalité.

Et il y a enfin ceux que j’appellerais les IDEALISTES qui votent nul ou blanc.

Les arguments de nos SUPERCITOYENS sont aussi ronronnant, qu’usés. Ils relèvent non pas de la démonstration socratique – on a à l’esprit le dialogue entre un Socrate et un Ménon qui défend l’idée que l’on peut désirer faire le mal ; dialogue à l’issu duquel Socrate va le convaincre qu’au contraire personne ne veut le mal –  mais plutôt du discours idéologique qui ne fait pas dans la finesse discursive. En résumé, le vote ne fait pas en Islam l’objet d’une interdiction explicite. Mieux encore il constitue un véritable devoir.

Il est vrai que tout ce qui n’est pas interdit sur le plan de la loi religieuse est de fait permis. Mais peut-on néanmoins aller jusqu’à dire que tout ce qui n’est pas interdit constitue un devoir religieux ?

Devenu pourtant à leurs yeux un devoir religieux, le manquement au vote constitue désormais un péché. Un discours criminalisant qui implique qu’il n’existe aucune circonstance atténuante ; pas même la notion de prudence, vertu cardinale dans toutes les civilisations ; vertu qui, rappelons-le, invite à user de discernement dans la conduite de sa vie. Un discernement et une conscience vive qui impliquent au nom de cette même tradition religieuse de privilégier la recherche intellectuelle active plutôt que la paresse des opinions toutes faites.

Dès lors et selon la même « logique », l’abstention constitue un crime car elle permet selon ces mêmes avis de laisser passer un candidat dangereux (sic) pour la société. Que ne vont-ils jusqu’au bout de leurs idées en établissant la liste de ces candidats potentiellement dangereux, selon eux, et les motifs de leur dangerosité ?

Se poser les bonnes questions

Toujours selon ces SUPERCITOYENS, le vote comme acte proprement religieux puise sa légitimité dans une tradition prophétique selon laquelle le musulman doit corriger toute situation blâmable[1]. Le vote devient ainsi un véritable témoignage de foi.

En conséquence, ne pas nous opposer à la corruption et au désordre qu’occasionnerait l’élection de certains ferait de nous des complices. Inversement, encourager le blâmable consisterait à laisser un candidat s’emparer du pouvoir alors qu’il « ne le mérite pas. » Qui mérite le pouvoir ? Là est bel et bien la question liminaire à traiter pour a minima UNIFiER nos votes et leur donner ainsi plus de poids. D’autant que la question de l’Islam est utilisée par tous comme un enjeu politique.

Il est par ailleurs étrange, voire suspect pour utiliser la terminologie au goût du jour, d’être appelés à lutter contre ce qui est jugé blâmable seulement tous les 5 ans. Soyons bons croyants, votons pour corriger le blâmable, puis prenons une RTT de 5 ans ?

Je me souviens que ces SUPER CITOYENS ont longtemps reproché leur ignorance et leur intolérance aux groupes radicaux, qui, il y a quelques décennies traitaient d’associationnistes voire de mécréant tout musulman qui se rendrait dans un bureau de vote. N’utilisent-ils pas les mêmes outils, mais au service d’une thèse inverse ?!

Le problème des abstentionnistes est-il toujours la licéité du vote ?  A continuer de poser les mauvaises questions nous n’aurons décidément droit qu’à de mauvaises réponses.

« Pas de démocratie politique sans démocratie économique »

Une implication réelle, intelligente, avisée, visionnaire, loin de tous ces discours moralisateurs et inquisiteurs auxquels nous sommes, semble-t-il, condamnés, serait souhaitable.

Ce n’est pas un islamiste mais Platon, un citoyen d’Athènes berceau de la démocratie, qui pose comme vertu cardinale de la bonne gouvernance : l’Excellence ; toutes les autres expressions politiques n’étant selon lui que des tares ou vices prenant l’image de régimes politiques divers et variés. Autrement dit, les différents types de constitutions correspondent à des types d’âme ; la meilleure des âmes étant celle qui exerce la royauté sur elle-même.

N’avons-nous pas tout intérêt à nous situer au-delà du politico-politique et de tout partisanisme pour penser les problèmes en termes d’enjeux. Ce que ne manquent pas de faire aujourd’hui des citoyens de France mais aussi d’ailleurs qui osent rêver d’un monde, meilleur, plus juste, moins pollueur, moins destructeur, plus vrai, plus authentique, plus joyeux, moins aliénant…. Une utopie, un conte de fée ? Non, mais une vraie mutation économico-éthique qui ne laissera pas les ¾ de ‘humanité sous le seuil de pauvreté voire dans l’indigence la plus totale.

A-t-on le droit d’imaginer une sorte de système coopératif et mutuel plutôt qu’un système basé sur la finance virtuelle et la spéculation planétaire.  Un monde qui partage les pertes mais aussi les bénéfices…  En clair, il n’y a pas de démocratie politique sans démocratie économique. Un enrichissement légitime et légal par un travail réel et non une employabilité au rabais. Un monde de solidarité et non de mainmise organisée sur les ressources vitales et stratégiques de la planète. Un monde qui rassemble ou qui marginalise tous ceux qui ne sont plus solvables, ou ceux qui ne peuvent pas dégainer instantanément leur Carte Bleue.

Nous serions de mauvais croyants, voire des ignorants. Or l’ignorance au sens coranique n’est pas l’absence de savoir, mais l’acquisition et la promotion de faux savoirs, de fausses vérités, de fausses représentations sur la réalité. Auquel cas nous revendiquons le statut de vrais faux ignorants.

La rhétorique du moindre mal

Pour ceux que j’ai appelé les PRAGMATIQUES, le débat n’est plus sur le plan du mérite mais plutôt sur celui qui démérite le moins nos suffrages. Il s’agit d’un point de vue qui mérite justement que l’on y réfléchisse.

Voter pour le moins pire reste un privilège me direz-vous car seule la démocratie offre la possibilité de choisir entre plusieurs candidats.

Soulignons d’abord que dans l’expression « moins pire » il y a le mot « pire ». Autrement dit la mise en parallèle du « pire » et du « moins pire » ne se fera pas sur le critère des intérêts, avantages ou bienfaits licites, mais plutôt sur la comparaison des torts, des préjudices et méfaits illicites que l’on pourrait opposer ou hiérarchiser.

Ceci est un point qui mérite qu’on s’y arrête. En effet choisir le moindre mal implique qu’il n’y aurait pas le moindre avantage à voter X ou Y. Il s’agirait plutôt de jauger, de mesurer l’intensité des torts des uns et des autres. Mais là encore sur quels critères ? Ou alors suggère-t-on que chaque musulman élabore ses propres paramètres ?

On sait qu’un préjudice porté aux biens matériels est moins grave que celui porté à la vie, à la foi ou à la religion. De même faut-il tenir compte de l’ampleur du tort, de son effet à plus ou moins long terme, de son danger….

Certes entre deux préjudices on doit choisir le moindre. Disposons-nous à titre individuel de tous les éléments, politiques, économiques, stratégiques, financiers nous permettant de mesurer avec lucidité l’impact reel d’une candidature ?

Dans la négative la communauté musulmane recèle-t-elle les personnalités compétentes à même de mener une étude sérieuse des préjudices potentiels des uns et des autres mais également des intérêts réels que nous aurions à voter pour tel candidat plutôt que tel autre.

Certes la règle du droit islamique dit qu’il faut privilégier un préjudice mineur pour enrayer un préjudice majeur. Là encore quels critères basés sur quels énoncés ou règles religieuses, doit-on privilégier pour trancher sans se tromper ?

Mieux encore comment reconnaitre et différencier en l’état torts et intérêts ? De quels types d’intérêt est-il question : d’intérêts d’ordre terrestre, séculier ou eschatologiques ou des trois à la fois ? Idem pour les torts.

Par ailleurs s’il s’avère qu’un choix revêt un caractère hautement pernicieux il devient interdit sans regard pour son intérêt infime.

Le vote à la lumière de l’islam

Nous avons pour cela besoin de recourir non pas seulement à des considérations d’ordre personnelles ou matérielles, mais bien à la réflexion et aux Lois religieuses.

En l’état il faudrait mettre en perspective les 12 candidats afin d’établir cette analyse. Ce travail aurait le mérite d’abord de fédérer les musulmans autour d’un même candidat, ce qui aura déjà plus de sens et de poids sur le théâtre politique, et ensuite l’engagera moralement et religieusement.

A défaut d’avoir eu ce type de travail nous devrons nous résoudre à prier qu’en notre âme et conscience que quel que soit le choix que nous ayons fait : voter ou non, pour x ou pour y, nous n’ayons pas à le regretter.

Rappelons ici que « la nécessité autorisant ce qui est interdit » est restreinte par une règle secondaire celle du besoin qui est la suivante : «la nécessité doit être limitée au besoin ». En conséquence, la règle du moindre mal doit-elle s’appliquer pour les deux tours de l’élection, ou plus spécifiquement sur le 2ème tour ? Encore une autre question me direz-vous. Mais ne vous avais-je pas dit que cet article était plus une quête globale de sens. Et n’avait donc pas pour objectif d’asséner des certitudes.

Faouzia Zebdi-Ghorab.

Voter blanc ou voter nul pour marquer sa désapprobation… Rappelons en premier lieu, que sur un plan strictement comptable, un bulletin sur lequel on griffonne des phrases du type « non à l’islamophobie » est considéré aux vues du code électoral comme un vote nul, comptabilisé avec le vote blanc. (Article L66 du Code Électoral) Autrement dit il n’est pas comptabilisé parmi les suffrages exprimés. Et n’indiquera donc en aucune façon notre insatisfaction. Quant au motif de la nullité il n’est pas consigné ni n’apparaît dans aucun registre.

Aucun candidat ne nous a convenu certes mais le vote nul ou blanc n’ouvre en aucune façon la possibilité LEGALE de remettre en question la légitimité des élections ni la qualité de l’offre politique.

En revanche, ce qui est à noter, c’est que ces bulletins nuls, comme les bulletins blancs d’ailleurs, sont pris en compte dans le taux de participation. Quelle conclusion faut-il en tirer ? Tout simplement que non content d’être élus et bien loin de l’être à une réelle majorité, des candidats seront élus « au rabais » en donnant l’illusion d’une forte mobilisation qui légitimerait encore plus leur élection.

Autrement dit que l’on écrive sur notre bulletin « non au retour du printemps » ou « vive la pâte à tartiner », notre bulletin finira au fond d’une corbeille vidée dans les déchetteries de l’histoire de cette campagne électorale. Et l’objet de notre contestation, ni ne sera atteint, ni ne marquera les consciences des classes politiques.

Tout ceci pour dire que nous attendons que les personnes habilitées à le faire nous apportent quelques clefs de lecture du paysage politique bien opaque pour ne pas dire obscur, à la lumière des fondamentaux de l’Islam. Ce qui reste la meilleure voie pour conscientiser nos esprits.

Le dilemme du second tour

Apprendre à faire face à cette redoutable machinerie idéologique, politique, économique et médiatique dans la sérénité de la foi mais également dans la lucidité de l’analyse. Une lecture du monde ouverte à l’universel c’est à dire à ce que l’humanité a produit de meilleur pour ne plus souhaiter vivre en autarcie et pour éviter de croire que notre islamité se construira au détriment de notre propre humanité.

La vie spirituelle est attraction vers une quête qui forcément nous met en déséquilibre, peut-être même en porte-à-faux…

Mais pour le moment nous sommes voués à nous faire notre propre opinion à la mesure des plus ou moins bonnes connaissances que nous avons des règles de jurisprudence et autres fondamentaux qui posent le cadre nécessaire à une vie conforme à nos principes.

Très sincèrement il est difficile de ne pas entendre le discours de certaines personnes qui à titre strictement individuel considèrent que dans un 2ème tour plus qu’improbable: Macron/Mélenchon il serait insensé de ne pas se positionner.

Dans un même temps d’autres vous diront avec la même conviction que dans un 2ème tour plus probable : Macron/ Le Pen ou Zemmour il serait insensé de ne pas se prononcer.

Dans les deux cas il y a des convictions fortes et pourtant….

Faouzia Zebdi-Ghorab

Notes :

[1] « Quiconque constate un fait blâmable doit intervenir pour le corriger par la main, s’il n’est pas capable qu’il le fasse par la langue, s’il n’en est pas capable qu’il le désapprouve en son for intérieur, c’est là le degré le plus faible de la foi ». Hadîth sahîh, rapporté par Muslim (n°49), Abû Dâwûd (1140,4340), at-Tirmidhi (2172), an-Nasâ’î (8/111-112), Ibn Mâja (1275,4013), Ahmad (3/10-20-49-52-54-92), al Muttaqî dans « al kanz » (5524), Ibn ‘Abd al Barr dans « at-tamhîd » ( 10/260).