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23/10/2021
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Être musulman   

Enseignant et écrivain, Zinedine Gaid nous propose, dans sa dernière chronique sur Mizane.info, une lecture philosophique de la signification de la première attestation de foi musulmane et ses rapports avec la notion d’idolâtrie, vue dans une perspective idéelle.

§ 1. Le Musulman entre en islam par la profession de foi (shahada), qui proclame : « Il n’y a pas de divinités en dehors de la Divinité » – la ilaha illa allah – ; témoignage auquel le dévot doit rester attaché tout au long de sa vie – nous ne commenterons pas ici la seconde partie de l’attestation de foi, faisant du Prophète Muhammad le messager de Dieu. Qu’est-ce qu’une « divinité » ? Tout ce qui de près ou de loin s’arroge arbitrairement et de façon usurpatrice – Taghout –, des attributs et prédicats de la « vraie » divinité. Tel dieu « se » fait passer pour le dieu de la fertilité, tel autre de l’amour, celui-ci de la justice, celui-là de la beauté, etc. De là, le polythéisme et l’idolâtrie, qui, au fond sont toujours peu ou prou, des formes de division et de réduction de Dieu – c’est-à-dire de l’absolu – en un étant particulier qu’il soit réel ou imaginaire ; un étant localisable, visible (ou invisible), représentable, déterminable, profondément ontique de façon générale, concentrant à lui seul la charge divine ou une part non négligeable du divin. Voilà ce qu’est une idole, un simulacre de la divinité réelle.

§ 2. Mais, reposons la question à nouveau, qu’est-ce qu’une « divinité » ? Au fond, lorsqu’on songe à Dieu, une série de quelques concepts seulement nous viennent à l’esprit – peu importe l’immense cortège de noms et attributs dont le divin est affublé dans les diverses traditions – : au-delà du principe « créateur » – et donc, en un certain sens, de l’être –, « Dieu » ou la « divinité » est Celui qui concentre en lui la « Justice », la « Vérité », le « Bien », le « Beau », et, par là même, « fixe » pour la communauté et l’individu, ce par quoi et ce pourquoi il faut s’orienter dans la pensée et dans l’existence. L’idole donc, avant d’être un objet, est avant tout une « fonction » pour reprendre Stéphane Mosès, une fonction de symbolisation qui prend le signe pour le sens – absolu –, de telle sorte que tout objet puisse devenir idole en puissance. L’idolâtrie en tant que praxis est donc l’attitude de l’Homme « devant le signe ou devant le symbole qui le constitue ou non en idole selon qu’il le fétichise, en y voyant l’incarnation de la totalité du sens, ou au contraire, qu’il comprenne comme quelque chose de provisoire et de fragile, comme la trace éphémère d’un sens inépuisable »[1].

§ 3. Donc, lorsqu’un idolâtre pose que tel étant est Dieu ou un dieu, il dit : « Cet étant, concentre en lui la Justice, la Vérité, le Bien, le Beau. » De là que, comme l’expliquait Léo Strauss par exemple : « la vie d’avant la philosophie [c’est-à-dire, la vie idolâtre in fine, N.D.A] se caractérise par l’identification primitive du bien et de la tradition ancestrale »[2], dès lors, « le comportement caractéristique d’une chose ou d’une classe de chose était considéré comme sa coutume ou manière. Autrement dit, on ne faisait aucune différence essentielle entre les coutumes ou manières qui sont les mêmes partout et toujours et celles qui varient de tribu en tribu. »[3] L’idole est donc le dieu de la tribu et des Anciens, qui arrime et enracine le Bien, le Vrai, le Juste, le Beau, à l’aune du clan, par le clan, pour le clan, de façon exclusive – et le plus souvent, dogmatiquement. En ce sens, s’orienter correctement dans la pensée et dans l’existence pour l’idolâtre, consiste à suivre scrupuleusement le dit ou le faire de l’idole, d’un dit et d’un faire dont le clan et la tradition en sont les garants. En ce sens, le Bien, le Juste, le Vrai, le Beau sont désormais circonscrits au strict périmètre de la tribu ; en dehors de la conception-du-monde de celle-ci, il n’y a ni salut ni vérité possible.

§ 4. Voilà ce qu’est, aussi, une idole : la réduction de ces « régions du sens »[4] fondamentales – le Bien, le Juste, le Vrai, le Beau – à un étant particulier, fonctionnant comme un « dispositif » pour reprendre Giorgio Agamben, c’est-à-dire : « tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. »[5] L’idole est donc un principe de gouvernementalité ; le dispositif qu’il instaure produit alors un sujet et une forme-de-vie particulière posée comme absolue, exclusive et horizon indépassable de ce qui est et doit-être, du fait même de cette capture et réduction arbitraire de ces « consistances »[6] que sont le Bien, le Juste, le Vrai, le Beau. Le sujet idolâtre est, proprement, pris dans un « paradigme » dont il ne peut – et dont il ne veut le plus souvent – se soustraire.

§ 5. Le Musulman est, comme le Juif, celui qui dit : « Non à l’idolâtrie. » Il n’y a pas de divinités. La négation est première. Le moment fondamental de la négativité consiste en un refus radical de toutes formes de dieux, c’est-à-dire, tous les étants prétendant incarner et monopoliser à eux-seuls le Vrai, le Bien, le Beau, le Juste ; donc par là même, refus et contestation de tout dispositif de pouvoir, de savoir et d’éthique s’appropriant souverainement le droit de dire ce qui est et ce qui doit-être.

§ 6. Mais cette négativité est elle-même aussitôt niée dans une Aufhebung – suppression/conservation/dépassement – débouchant sur une positivité : point de divinités, si ce n’est la divinité. Donc, point de Vérité, de Bien, de Beau, de Juste restreint dans et par l’idole, en dehors de la seule Vérité sans idole, du seul Bien sans idole, du Beau seul sans idole, du Juste seul sans idole. Qu’est-ce à dire ? Que l’idole ne saurait réduire et polariser à elle seule l’absoluité de ces Idées ; que précisément, ces Idées débordent et déborderont toujours, ceux qui tentent de castrer et circonscrire leur portée, leur sens, leur désirabilité en un point unique, ancré et arrêté – le plus souvent ontique. Ces Idées étant, comme nous le disions plus-haut avec Jean-Michel Salanskis, des « régions du sens » ; une « région » est « le domaine de résonnance, de retentissement, de transmission d’un sens. » Une région est repérée à partir d’un « sollicitant », c’est-à-dire, d’un mot particulier – pour ne pas dire un « nom » avec Walter Benjamin – qui « se donne à entendre sous l’angle de la demande et pas sous l’angle de la référence, qui ne se comprend pas en termes d’une classe d’étants visés, mais qui fait signe vers une demande qu’il nomme et avec laquelle les hommes essaient de s’accorder. »[7] De tels « noms » ou « mots », réclament un « programme » théorico-pratique, une « coutume humaine », un éthos, qui n’est pas immédiatement donné mais qui, dans un premier temps, affecte sans concept ; puis enfin, demande une recherche théorique et surtout un accomplissement pratique. Toute rencontre avec ces « sollicitants », ces « Idées », ces « consistances », est d’abord rencontre esthético-éthique, c’est-à-dire, affective et morale, avant d’être logico-apodictique. Le sollicitant fonctionne comme un « indicateur d’idéalité », c’est-à-dire, que le « programme » qu’il appelle de ses vœux est sous le contrôle d’une « mesure idéale » – ou « Idée régulatrice » si l’on veut – ; l’éthos qui s’y adjoint constitue en quelque sorte la « caisse de résonnance du sollicitant ».

§ 7. Cette Aufhebung de l’affirmation de la Vérité, du Bien, du Beau, du Juste, témoigne que la négation première ne consiste pas en un rejet total et absolu de ce que l’idole pourrait dire, plutôt, comme expliqué, prend-elle ce dit en le considérant à sa juste valeur, avec justesse et justice, et tirant d’elle, précisément, ce qui participe légitimement de la Vérité, du Bien, du Beau, du Juste et en rejetant ce qui n’y participe guère. En somme, partout où la Vérité, le Bien, le Beau, le Juste s’exprime en toute vérité, le sujet musulman prend à pleine main ce jaillissement et fait sienne cette expression ; « échapper à l’idolâtrie, écrit Stéphane Mosès, ce n’est donc pas renoncer aux signes (ce qui est impossible), c’est être conscient de leur ambiguïté. C’est savoir que le sens est toujours au-delà des signes qui le manifestent. »[8] Le sujet musulman est donc celui qui est capable de reconnaître tout sollicitant fondamental qui se donne-à-voir, comme les siens ; et il est également celui qui, de façon naturelle, se soumet volontairement, avec paix et abondant de soi confiant, à toutes ces formes d’expressions légitimes. Il n’y a pas de vérité, de beauté, de bonté et de justice, en dehors de la Vérité, de la Beauté, de la Bonté, de la Justice.

§ 8. Dès lors, le sujet musulman, effectivement est libre. Libre à l’égard de tout dispositif de gouvernementalité de la vie et de la pensée, peu importe leur modalité de légitimation et de justification : « Et quand on leur dit : ‘‘Venez vers ce que Dieu a fait descendre (la Révélation), et vers le Message’’, ils disent : ‘‘Il nous suffit de ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres.’’ Quoi ! Même si leurs ancêtres ne savaient rien et n’étaient pas sur le bon chemin ? »  (Coran, 5 : 104) ; « Et quand on leur dit : ‘‘Suivez ce que Dieu a fait descendre’’, ils disent : ‘‘Nous suivons plutôt ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres’’. Est-ce donc même si le Diable les appelait au châtiment de la fournaise ! »  (Coran, 31 : 21) ; « Il dit également : Et c’est ainsi que Nous n’avons pas envoyé avant toi d’avertisseur en une cité, sans que ses gens aisés n’aient dit : ‘‘Nous avons trouvé nos ancêtres sur une religion et nous suivons leurs traces’’. Il dit : ‘‘Même si je viens à vous avec une meilleure direction que celle sur laquelle vous avez trouvé vos ancêtres ?’’ Ils dirent : ‘‘Nous ne croyons pas au message avec lequel vous avez été envoyés’’. »  (Coran, 43 : 23-24). La soumission du sujet musulman ne se fait qu’à l’égard du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, sans épithètes. Par cette soumission, il atteste également de construire sa vie autour et par ces « consistances » ; ‘‘assis, debout couché’’, il oriente tout son être vers ces idéalités, qui, en retour, le subjectivise également, l’élève – l’individu dirait Bernard Stiegler – en vue du meilleur.

 Zinedine Gaid

Notes :

[1] Stéphane Mosès, « La pointe d’Énoch », in L’Éros et la Loi. Lectures bibliques, Seuil, Paris, 1999, p.96 ; nous avons souligné.

[2] Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Flammarion, Paris, 2008, p.84

[3] Ibid.

[4] Jean-Michel Salanskis, Partage du sens. Une présentation de l’éthanalyse, Presses universitaires de Paris Ouest, Paris, 2014

[5] Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2014, p.31

[6] Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit. La décadence des démocraties industrielles, Tome 1, Galilée, Paris, 2004, p.125-129

[7] Jean-Michel Salanskis, Territoire du sens. Essais d’éthanalyse, Vrin, Paris, 2007, p.11

[8] Stéphane Mosès, opus cité, p.96