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04/08/2021
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Éditorial : Rouvrir le débat sur l’IVG

La dernière proposition de loi favorable à une extension de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) à 14 semaines est un nouveau pas franchi vers les abîmes de l’inconscience humaine. Éditorial.

Dans la plupart des pays européens, le fœtus n’est pas une personne juridique. En ce domaine, la loi des Hommes a le pouvoir de vie et de mort. Lorsque le Législateur décrète que le fœtus a le droit ou non de vivre, ce droit à la vie établit une limite et institue un fait : la naissance d’une personne et sa reconnaissance. Le Législateur humain décide comme bon lui semble à quel moment un enfant en devenir est ou n’est pas encore suffisamment devenu pour avoir le droit d’être respecté comme un être vivant. Au Royaume-Uni, il lui a plu de décider que le fœtus n’était rien jusqu’à… 24 semaines (5 mois et 18 jours !). Au Pays-Bas, 22 semaines. En Espagne, 14 et en Allemagne 12. Et en France ? 12 semaines 1, pour le moment, mais une proposition de loi porté par le mouvement féministe français réclame un allongement de l’IVG à 14 semaines. « Le droit à l’avortement nous permet d’avoir le choix. L’avortement n’est pas un problème : il est une solution dans une situation de grossesse non désirée (…) Le droit d’interrompre volontairement une grossesse est le manifeste de la libre disposition de mon corps. Je ferai un enfant si j’en ai envie, nulle pression morale, nulle institution, nul impératif économique ne peut m’y contraindre. Cela est mon pouvoir politique. » Voilà ce qu’écrivaient dans les colonnes du JDD 343 féministes signataires d’une tribune singeant le célèbre texte homonyme de 1971.

IVG : l’union sacrée des féminismes français

Fait intéressant, les signataires regroupent différentes branches du féminisme français qui habituellement s’affrontent à couteaux tirés : le féminisme bourgeois, blanc ou dominant selon ses diverses appellations, avec des étiquettes politiques allant de l’ex-socialisme à l’écologisme new âge en passant par les survivors du communisme français côtoyant elles-mêmes des stars du show-business (Delphine Bato, Léa Drucker, Vanessa Paradis, Marie-George Buffet, Najat Vallaud Belkacem) et d’autre part le féminisme intersectionnel et décolonial (Rokhaya Diallo et Assa Traoré) vomi par les premières. L’union sacrée des féministes françaises a bien eu lieu et c’est au nom du droit d’interrompre le cycle de la vie que le miracle s’est accompli.

La logique bourgeoise du droit de propriété défendu par des militantes et ex-ministres de gauche n’est pas la pire des contradictions que l’on ait vu dans notre pays comme le suggère à ce sujet la lecture de cette revendication : « Nous n’avons pas encore acquis la propriété pleine et entière de nos corps. » Rappelons que la propriété définit la « possession légale d’un bien, de quelque nature qu’il soit, le droit légal qu’a une personne à disposer d’un bien qui lui revient en propre. » L’interruption volontaire de grossesse, expression euphémisée signifiant la mise à mort d’un fœtus que l’abréviation IVG contribue à occulter encore davantage révèle donc la nature inquiétante des conceptions de la vie et du rapport que des êtres humains peuvent entretenir avec leur propre quiddité matérielle. Être propriétaire, c’est avoir le droit de vendre, de donner ou de détruire son bien matériel. Il s’agit là d’une réification 2 intégrale de la vie humaine que la législation a, sous une forme ou une autre, accompagné. La non interdiction légale du suicide, la présomption de don de ses organes post-mortem (sauf si le mort s’est inscrit de son vivant au registre national des refus), sont des éléments qui confirme la doctrine de la réification intégrale de l’être humain, marchandise ambulante à qui la seule interdiction postulée est celle de… commercialiser ses organes ! L’argent est le sacré et la limite indépassable de nos sociétés bourgeoises.

La fin de la bioéthique ?

Mais revenons à l’essentiel. La disparition complète de la bioéthique en Europe. L’étude du rapport du Comité consultatif national d’éthique à propos de la demande d’IVG à 14 semaines est instructif à cet égard. On y observe la tentative de concilier des approches contradictoires. Certes, le rapport a conclu qu’il n’y avait pas d’objections à cette demande, selon l’avis des membres sollicités. Les raisons invoquées sont les mêmes : inégalité d’accès à la pratique de l’interruption volontaire de grossesse entre les régions et les villes ; manque criant de moyens et d’effectifs hospitaliers ; temps d’attente pouvant aller jusqu’à une semaine pour ce qui relève d’une intervention d’urgence ; inégalité financière d’accès à l’IVG lorsqu’il s’agit de se rendre à l’étranger pour la pratiquer, etc.

Néanmoins, il faut remarquer la survivance précaire de certaines tendances réfractaires à cette pratique de l’interruption volontaire de grossesse tardive, dans la lecture du rapport du CCNE.

« Il faut, dans la mesure du possible, réaliser les IVG avant 12 semaines de grossesse pour éviter des procédures plus lourdes aux patientes et ne pas sous-estimer la malveillance potentiellement engendrée par les IVG qui seraient réalisées plus tardivement sous prétexte d’action bienveillante. »

Ces tendances expliquent entre autre la préconisation, par le Comité consultatif national d’éthique, du maintien de la clause de conscience spécifique pour les médecins dans la pratique de l’interruption volontaire de grossesse, clause spécifique que les féministes veulent supprimer et qui s’ajoute à la clause de conscience générale, un double dispositif soulignant le fait qu’une interruption volontaire de grossesse, a fortiori tardive, est un acte violent qui n’a rien de naturel et dont les répercussions négatives sont nombreuses, tant pour les femmes que pour la société.

Pris entre le marteau féministe et l’enclume du Réel, les membres du CCNE n’ont visiblement pas échappé à une certaine forme de schizophrénie.

D’une part, ils affirment sans réserves les points suivants :

– « Si du point de vue du droit, le fœtus n’est pas considéré comme une personne, il n’en demeure pas moins que sa nature ne peut être réduite à un objet. Ni personne, ni objet, le fœtus convoque des représentations et des convictions propres à chacun, qu’il ne convient pas ici de discuter (…) la pratique d’une IVG ne peut être considérée comme un acte médical ordinaire. »

– « Le CCNE ne saurait cautionner une mesure prise pour pallier les multiples dysfonctionnements matériels, économiques, juridiques d’une politique de santé publique majeure pour les femmes.

D’autre part, ils écrivent ceci :

– « Cependant, en axant sa réflexion sur les principes d’autonomie, de bienfaisance, d’équité et de non malfaisance à l’égard des femmes, le CCNE considère qu’il n’y a pas d’objection éthique à allonger le délai d’accès à l’IVG de deux semaines, passant ainsi de 12 à 14 semaines de grossesse. »

– « L’IVG est une étape de vie compliquée et le regard posé par la société se doit d’être bienveillant à partir du moment où c’est le choix fait par la France. »

Membre du CCNE et seule opposante à cet avis favorable, Dominique Quinio a en partie perçu la nature de la contradiction présente dans l’avis du CCNE. Voici ce qu’elle en dit :

« Les partisans de l’allongement du délai axent leur réflexion sur la liberté et l’autonomie des femmes à décider de poursuivre ou non une grossesse. Cet allongement risque de retarder la mise en œuvre des mesures d’éducation et d’accompagnement nécessaires, sur lesquelles insiste le présent avis ; les femmes n’en auront donc pas le bénéfice et le nombre de grossesses non désirées restera élevé. Changer régulièrement la loi, comme elle l’a été depuis son adoption, peut apparaître sur le moment comme une « solution », mais ne règle pas les enjeux de fond liés aux conditions de son application. »

On voit bien que les enjeux de cette question reposent essentiellement sur l’éducation à la sexualité et sur ses conditions préalables. L’importance de renforcer le dispositif éducatif est régulièrement défendu par le CCNE et l’ensemble des acteurs du débat. Cependant, en rallongeant les délais de l’IVG, cette recommandation devient nécessairement lettre morte.

La suprématie du désir sur le droit 

Dans une certaine mesure, le CCNE lui-même reconnait la contradiction de revendications concurrentes axées autour de la notion de bien médical, bien général (ou social) et bien individuel lorsqu’il souligne que « définir ce que pourrait être le « bien » de la personne peut s’avérer particulièrement complexe, « dans la mesure où cette évaluation revêt de multiples dimensions : celle de la définition par la personne elle-même de ce qu’elle considère comme son bien-être, mais aussi celle de la conception médicale de la bienfaisance ou encore celle d’une idée plus collective de ce que pourrait être le bénéfice d’un acte médical » »

Pour le moment, c’est le désir individuel qui s’est imposé dans nos sociétés et qui en dicte le cours. La conception féministe du désir a été jusqu’à remettre en cause la rationalité scientifique, assimilé au patriarcat.

« Le patriarcat freine nos choix, nos possibilités de disposer librement de nos corps. Par rapport à l’avortement la loi en a fixé la limite : douze semaines de grossesse. Au-delà, les recours sont limités et conditionnés (…) conditionnés aux médecins qui statuent alors sur la “nécessité médicale” d’interrompre une grossesse (…) Pour les femmes et les citoyennes, la liberté s’arrête là où commence le pouvoir médical », écrivent les 343 féministes dans le JDD, à la suite de la position des gynécologues et obstétriciens hostiles à cette extension de l’IVG et qui ont mis en garde contre les risques élevés de fausses couches et de naissances prénatale consécutifs au traumatisme physique que représente cette intervention.

Rien n’y fera. Le féminisme est devenu le rouleau compresseur politique d’une revendication de désirs sans limites. La raison médicale est obsolète, la nature n’a pas son mot à dire, l’éthique est archaïque : pour cette idéologie de combat, la mise à mort tardive d’un fœtus vivant est un prix acceptable à payer pour préserver la liberté sociale et le désir individuel des femmes. Ne dit-on pas d’ailleurs que la femme donne la vie. Elle peut donc la reprendre et donner la mort, ceci est son droit.

Comment en est-on arrivé à de telles extrémités 3 ?

Les causes sont complexes et multiples. Nous n’en rappellerons que quelques-unes, les plus essentielles.

La sécularisation de l’Europe, l’effondrement de la morale religieuse et de la vision théologique qui la soutenait sont un premier niveau d’explication fondamental.

La désacralisation complète de la vie humaine et du cosmos a autorisé tous les développements contemporains : robotisation, techno-industrialisation de tous les secteurs, marchandisation et réification du monde, domination sans limite de la nature. L’Homme n’est plus une créature de Dieu mais un animal produit par le hasard (explication qui relève encore du miracle). La résurgence des tendances prométhéennes a mené à l’édification d’un Homme-Dieu, ambitionnant d’être le créateur de ses propres valeurs (sur le modèle nietzschéen) et d’altérer la création à son image (anthropocène). A partir de là, tout devenait possible.

La consécration absolue de l’individu et son désir d’émancipation de toutes limites ont constitué le leitmotiv de la modernité victorieuse et de la postmodernité agonisante. Cette chute lointaine et terrifiante a mené l’Homme a transgressé tout principe, toutes limites au nom d’un désir de chaos camouflé sous la revendication d’un nouvel ordre. Défaire l’ordre du monde pour en bâtir un autre, à son image, à l’image de l’Homme du chaos, telle était son aspiration secrète. Cette aspiration est devenue notre réalité, une partie du moins.

L’extension du domaine de la mort 

La revendication sans limites d’une extension du domaine thanatotique (néologisme construit à partir du grec thanatos, mort, ndlr) appliquée à la vie a donné naissance à une logique d’industrialisation de la mort à travers l’IVG tardive, pour le chaînon initial, et l’euthanasie 4, pour le chaînon final. Cette sélection de ceux qui doivent vivre et mourir, qu’on appelle l’eugénisme, est inscrite dans l’ADN de notre époque qui ne l’assume pas et se la dissimule derrière l’emploi d’expressions trompeuses ou euphémisées.

Sans le savoir nous nous sommes réveillés dans une société dépeinte par H.T. Engelhardt lorsqu’il écrivait « d’un autre côté, tous les humains ne sont pas des personnes. Tous les humains ne sont pas auto-conscients, rationnels et capables de concevoir la possibilité d’être loués ou blâmés. Les fœtus, les nouveau-nés, les handicapés mentaux profonds et les comateux végétatifs sont des exemples d’humains qui ne sont pas des personnes 5. » Comme le faisait remarquer Thomas De Koninck dans son livre « De la dignité humaine », « le prétexte d’exclusion prend même de nos jours la forme d’un hymne à la dignité de la personne, en une certaine “bio-éthique” bien-pensante, où une définition de la personne est utilisée pour exclure à la fois les fœtus et les embryons humains, les comateux ou les déments profonds, et les enfants nouveau-nés (rendant du reste moralement acceptable 1’infanticide) 6. »

Donner la vie et la mort sont des attributs divins (Al Youhi wal Youmit, dans la tradition islamique, ndlr). La femme ne donne pas la vie mais l’accueille, ce qui est un privilège. Elle n’est pas une divinité créatrice de vie mais le lieu consacré à son dépôt et à son émergence dans le monde. La perspective suprématiste du désir véhiculée par les féministes ne mène en aucune manière vers la liberté mais vers une forme de tyrannie destructrice d’elle-même dont nous constatons déjà les effets.

La liberté se construit et s’établit dans la limite qui lui donne forme. La capacité de pouvoir dire « non » est l’apanage de la liberté qui est un moyen et non une fin, le moyen de nous rendre responsables et dignes. Une liberté sans limites est tyrannique et le propre de la tyrannie est d’asservir.

Il est grand temps de réaffirmer la liberté de l’Homme et de dire NON à cette fuite en avant multiforme. Il est encore temps de rouvrir le débat sur l’IVG, sur la fin de vie et la réification de l’être humain. Un référendum aurait toute sa place dans cette démarche salutaire pour la femme comme pour l’homme.

Elle implique un débat sérieux et honnête avec toutes les parties. La réhabilitation et le retour des autorités religieuses 7 dans cette discussion et dans les institutions publiques statuant sur la bioéthique (comme le CCNE), dont elles ont été écartées sur la base de motivations sectaires, est un préalable indispensable dans ce processus de retour à la raison.

Les causes menant à l’interruption volontaire de grossesse tardive ne peuvent trouver leur solution qu’en amont, et certainement pas en aval. La prévention, l’éducation à la responsabilisation sexuelle et la sortie du paradigme « tout plaisir, zéro responsabilité », sous-produit de l’hédonisme libertaire, sont les réponses véritables à ce fléau.

Fouad Bahri

Notes :

1-Tous ces chiffres sont tirés d’un document du Comité consultatif national d’éthique

2- La réification est la chosification et la réduction à un objet.

3-Notre critique vise la banalisation de l’interruption volontaire de grossesse, en particulier l’IVG tardive, la déresponsabilisation massive qu’elle implique, le refus de considérer que la sexualité n’est pas un acte banal mais qu’elle implique des responsabilités étant donné ses effets. Ne rentre pas dans cette discussion tous les cas de force majeure liés à la santé de la femme.

4-On distingue en France l’euthanasie active et passive. La première est interdite, pas la seconde. On parle souvent d’acharnement thérapeutique pour la justifier. Bien que strictement encadrée par la loi, l’euthanasie passive procède avec l’accord du patient et s’il est incapable de l’exprimer, avec celui des proches. Une porte a donc été ouverte pour la mise en place d’un dispositif d’arrêt de la vie, dispositif susceptible d’évolution. La question est bien évidemment complexe puisque le maintien artificiel d’une vie végétative pour un patient irrémédiablement mort sans une assistance technologique est une vraie question de bioéthique que nous laissons aux autorités compétentes. Ceci étant dit, quand le patient est conscient, la donne est différente. Un patient peut donner son accord, et vouloir changer d’avis. Le cas des patients en coma profond (qui n’est pas une mort cérébrale) est aussi typique de ce cas de figure puisque les proches peuvent décider d’une euthanasie passive sans l’accord du patient. Des cas de réveil de coma profond ont déjà existé. Comme souvent les cas limites servent de prétexte à une brèche dans le dispositif éthique de protection de la vie susceptible d’élargissement par la suite. Le cas de l’allongement de l’IVG est emblématique de cette évolution.

5-H.T. Engelhardt, The foundation of Bioethics, New York, Oxford University Press, 1986, p.6.

6- Thomas De Koninck, De la dignité humaine, Paris, Presses Universitaires de France, 1995, Liminaire, p.6.

7-L’avortement est strictement interdit dans toutes les traditions religieuses. En islam, le processus d’interdiction se divise en trois phases de 40 jours chacune. Au terme de chaque phase, l’interdiction de principe augmente davantage en interdiction de fait parallèlement au développement de l’embryon. A partir de 120 jours, qui correspond à l’insufflation de l’esprit, l’avortement est définitivement interdit à l’exception unique de la mise en danger physiologique réelle de la mère. La préservation de la vie est l’une des finalités éthiques de la religion islamique (maqasid a shari’a).