Catégories
Articles récents
12/12/2019
AccueilAnalyseD’un littéralisme l’autre : Zemmour and co. et le « salafisme »

D’un littéralisme l’autre : Zemmour and co. et le « salafisme »

Eric Zemmour à la tribune de la Convention de la droite. 

Mizane.info publie la tribune de Zinedine Gaid, doctorant en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Dans ce texte, l’auteur met en parallèle les positions politiques convergentes d’identitaires et de salafistes français.

Idéologie et tropisme idéaliste

Pour Marx, l’idéologie, la production des idées, des représentations, etc., est intimement liée à la « vie effective ». Qu’est-ce à dire ? : « [que] ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience. »1.

Marx entend par « vie effective », principalement l’ensemble des rapports sociaux et économiques, « l’activité matérielle et le commerce matériel des hommes »2 .

Pour comprendre les idées des hommes donc, il ne faut pas regarder le contenu idéel de leurs productions, mais bien la situation concrète des individus concrets produisant ces chimères idéologiques.

En ce sens, l’un des mésusages récurrents du concept d’idéologie, est celui que dénonce le philosophe comme « idéalisme », c’est-à-dire cette manière d’appréhender la « vie de l’esprit » comme unique cause d’elle-même, partant du « ciel » pour arriver sur la « terre », de telle sorte que l’Idée, et elle seule souverainement, gouvernerait l’agir et l’affect humain, c’est-à-dire la « vie effective » au sens de Marx, et non l’inverse. Dès lors, pour éliminer des idées, il suffirait d’éradiquer celles qui portent préjudice et les changer par d’autres…

Karl Marx.

Ainsi, pour certains zélateurs et autres saints, le cœur du problème de la « question musulmane » serait essentiellement idéologique.

En ce sens, si le véritable « combat » est idéologique, c’est que les causes principales du « problème » le sont tout autant.

Il n’y aurait donc pas à chercher ailleurs, et surtout pas « une fois, par exemple, révélée la famille terrestre comme le secret de la famille céleste, [anéantir] la première elle-même en théorie et en pratique. », en tant que « le ‘‘sentiment religieux’’ [serait] un produit social » et que « l’essence humaine (…) dans sa réalité effective, [serait] l’ensemble des rapports sociaux. 3»

Saint Zemmour le littéraliste

Zinedine Gaid est doctorant en sociologie à l’EHESS.

A regarder la manière dont est abordé l’objet social de « musulmans » ou « islam » en France en vue d’une démarche objectivante et classificatrice – tant dans le discours du sens commun que dans certains pans de la littérature scientifique -, l’on remarque aisément une tendance à la vision et la division principalement axée sur le facteur « religieux ».

En ce sens que pour qualifier les différents groupes d’agents associés à l’islam, l’appartenance (réelle ou imputée) des agents sociaux aux multiples « courants religieux » qui composent la religion musulmane y est surinvestie.

De la même manière que la compréhension des opinions et des pratiques sociales des agents se voit, de manière un peu trop récurrente, recouverte in fine d’une analyse théologique, ayant valeur de principe explicatif décisif : « si tel ou tel ‘‘agent musulman’’ pense ou agit de telle ou telle façon, c’est parce qu’il appartient à tel groupe religieux, et que ledit groupe religieux à telle ou telle interprétation de l’islam ».

Ou bien, de manière plus caricaturale et radicale encore : « si tel ‘‘agent musulman’’ pense ou agit de telle façon, c’est parce que l’islam dit que… ».

Les prises de position culturalo-essentialiste d’Éric Zemmour illustrent très bien l’idée dont nous parlons. Pour ne donner qu’un exemple parmi d’autres :

« Tous les musulmans ne sont pas salafistes, mais combien y aspirent ? Tous les salafistes ne sont pas djihadistes, mais combien ont honte de ne pas l’être ? Des salafistes piétistes non violents existent qui vivent entre eux le pur islam.

Non violents, mais pas à l’égard des musulmans qu’ils jugent mécréants. Non violents, mais pas non prosélytes. Non violents, mais considérant la France comme une terre de guerre qu’il faut ensemencer du pur islam pour la sauver de la mécréance.

Non violents, mais organisant inlassablement un entre-soi, une auto-ségrégation, qui ridiculisent les porte-voix inlassables et énamourés du vivre ensemble et rendant inopérants l’application des lois de la République et plus encore l’assimilation à une culture française anathémisée. (…) Le musulman est un homme politique qui s’ignore.4 »

Nul besoin d’étudier l’histoire, l’anthropologie, la théologie (…) la communication, l’analyse de discours, la sociolinguistique, la psychologie et la sociologie tout court, pour comprendre et prédire la réception et l’usage que les « musulmans » en feront. Car comme le claironne Zemmour, « on ne peut pas lui en ternir rigueur » à cet islam, « c’est dans sa nature » d’être ce qu’il est.

On a dans ce tout petit extrait une bonne image de ce que peut représenter l’argumentaire culturalo-essentialiste, c’est-à-dire idéaliste.

Le « salafisme » devient l’horizon nécessaire et légitime de tout musulman, ce par quoi le fidèle est par fatalité tenté et satellisé, en ce sens qu’il « saurait » en son for intérieur que c’est bel et bien cet « islam » là, incarné par le salafisme, qui serait l’islam véritable, d’où cet « aspiration » latente chez ces derniers :

« Le salafisme, retour de l’islam à sa « pureté » originelle, est l’islam, l’islam des origines, l’islam de toujours.5 »

Zemmour en bon théologien tranche donc, le salafisme est et a toujours été l’islam.

A voir : FCPE, Zemmour, Les Musulmans : les vérités de Marwan Muhammad

Aussi, le salafisme étant considéré comme l’antichambre du « djihadisme », ce dernier devient non seulement l’aboutissement du cheminement religieux islamique classique, mais surtout son fondement, un fondement pourtant « refoulé » faisant trou, jusqu’à faire retour dans la mauvaise conscience islamique des sujets.

De là, la « honte » ne pas être de ceux qui semèrent légitimement la « Terreur dans l’hexagone ».

De tel sorte finalement que l’on aboutisse à la seule conclusion possible : l’islam, c’est le djihadisme. Tout bon musulman qui se respecte se doit donc, bon gré mal gré, d’abonder dans le sens du djihadisme sous peine d’être un « mauvais musulman », traître à sa religion et à sa cause :

« Il ne peut exister d’islam modéré, même s’il peut exister des musulmans modérés. Mais ils sont rarement modérément musulmans. Ou alors, ils s’éloignent de l’islam car ils le transforment en une religion du privé, une simple spiritualité, anhistorique et apolitique. (…) Et ce que rejettent avec véhémence 99% des musulmans. 6 »

Comme Michel Onfray et son Penser l’islam, citer des versets en guise de « preuve » suffit à faire passer son propos pour une pensée profonde et assurée sur l’islam :

« ‘‘Ô croyants ! Ne prenez point pour amis les Juifs et les Chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Et celui d’entre vous qui les prendra pour amis finira par leur ressembler et Dieu ne sera point le guide des pervers.’’ (Coran, Sourate 4, verset 47)7 »

Eric Zemmour (à gauche) et Michel Onfray.

Nul besoin d’étudier l’histoire, l’anthropologie, la théologie, ou autre pour comprendre ce verset ; et nul besoin surtout d’étudier la communication, l’analyse de discours, la sociolinguistique, la psychologie et la sociologie tout court, pour comprendre et prédire la réception et l’usage que les « musulmans » en feront.

Car comme le claironne Zemmour, « on ne peut pas lui en ternir rigueur » à cet islam, « c’est dans sa nature 8 » d’être ce qu’il est, c’est-à-dire : « (…) incompatible avec la laïcité, avec la démocratie, avec la République laïque. [Ainsi] L’islam est incompatible avec la France.9»

Il est donc tout naturel par la même que ce soit dans la « nature » des « musulmans » que d’agir tel qu’ils agissent : c’est-à-dire d’être en « rupture » avec la ‘‘société française’’ et plus encore d’en être foncièrement hostile et incompatible.

Puisqu’il y aurait un lien de causalité nécessaire entre le dit du Texte et l’être-musulman réel.

Ce discours donc, consiste à faire croire qu’il y aurait nécessaire identité entre ce qu’est ‘‘censé dire’’ le Texte – ou plutôt, ce que ces agents-ci, croient voir en le Texte, et font dire du Texte –, et les agents sociaux « musulmans » réels, concrets, vivants, plongeant le lecteur dans une réification théologico-textuelle et un littéralisme poussé à l’extrême…tout aussi extrême en somme que les « djihadistes » eux-mêmes…

Attitude textuelle et réification textuelle

Ce principe d’identité (qui est à la racine de ce biais réificateur théologique) entre ce qu’est censé « dire l’islam » ou certains « courants de l’islam » – syntagme abstrait et totalisant facilement mobilisable ayant une portée et une fonction similaire qu’une proposition du type : « l’État fait », « l’État veut », etc. – et le comportement des agents sociaux, se retrouve aussi de manière ténu et diffus dans le discours de certains sociologues ou politologues.

Les lectores contribuent en ce sens à créer ce qu’on appelle en littérature, un effet de réel, en multipliant des « analyses » qui, à partir d’éléments de la quotidienneté la plus banale, sont transformés en événements extraordinaires et inquiétants et dont le fondement explicatif se résumerait selon l’équation : « islam = musulman » ; or « islam = islamisme » et « islamisme = terrorisme » ; donc « musulman = terrorisme ».

On a là, dans les positions essentialo-culturalistes, le propre de ce qu’Edward Saïd thématisait sous le nom « d’attitude textuelle », lorsqu’il interrogeait cette praxis en ces mots :

« C’est, semble-t-il, un défaut fort courant que préférer l’autorité schématique d’un texte aux contacts humains directs, qui risquent d’être déconcertants. Mais ce défaut est-il toujours là, ou bien y a-t-il des circonstances qui, plus que d’autres, font prévaloir les attitudes textuelles ? 10»

Ce qui favorise entre autres ce « succès » de l’attitude textuelle, c’est son statut d’autorité symbolique, en tant que les « livres », biens symboliques par excellence de la culture légitime, sont détenteurs (idéalement) d’un pouvoir de faire-voire et de faire-croire, par le logos :

« Il n’est pas facile d’écarter un texte qui prétend contenir des connaissances sur quelque chose de réel. On lui attribue valeur d’expertise.

L’autorité de savants, d’institutions et de gouvernements peut s’y ajouter, l’auréolant d’un prestige plus grand encore que sa garantie de sucés pratique.

Ce qui est plus grave, ce genre de textes peut créer, non seulement du savoir, mais la réalité même qu’il parait décrire. 11»

Edward Saïd.

Et ce plus encore, lorsqu’il s’agit de « livres » investis soit directement d’un pouvoir « magico-religieux » soit de livres glosant sur ledit livre magico-religieux tout aussi investis d’une autorité symbolique par la « scientificité » (supposée) des locuteurs.

Ainsi, « si un musulman agit de cette façon, c’est que forcément la croyance et le livre auxquels il se réfère, le lui dit, or, de fait le chercheur X spécialiste de l’islam, confirme que l’islam dit bel et bien cela, il est donc logique que ce que je perçois concorde avec l’injonction religieuse . »

Telle est l’attitude d’Eric Zemmour – et de bien d’autres -, qui, pour fonder sa vision de l’islam, ne cesse de se revendiquer de l’orientaliste Bernard Lewis, entre autres – Bernard Lewis qui fut l’un des premiers à évoquer l’idée d’un « clash des civilisations »12, et qui fut par la même un fervent partisan du néo-conservatisme américain.

Cette forclusion et cette réification du réel par l’entremise du Livre et des livres, George Steiner l’eut bien analysé lorsqu’il expliquait la tendance à l’impassibilité du lecteur face au réel :

« L’érudit, le vrai lecteur, le faiseur des livres est saturé par l’intensité terrible de la fiction. Sa formation le prédispose à ne s’identifier de la manière la plus intense qu’aux réalités textuelles, qu’à la fiction.

Cette éducation, cette attention portée à ses antennes et organes d’empathie – dont la portée n’est jamais infinie – peuvent l’handicaper dans son rapport à ce que Freud appelait le ‘‘principe de réalité’’.13 »

George Steiner.

Le propre de ce que Bourdieu a nommé « illusion scolastique 14 », c’est-à-dire, cette tendance qu’aurait le lettré à projeter sur son objet d’étude, son point de vue théorique, livresque, textuel.

Dès lors, il devient facile et tentant de « réifier » ces abstractions littérairement construites pour rendre raison des pratiques, poussant certains agents, dans des conditions et des dispositions sociales particulières, à constituer ce qui est observé et analysé, en « essence ».

Pas de lecture charitable pour les ennemis de la charité

Les lectores contribuent en ce sens à créer ce qu’on appelle en littérature, un effet de réel15, en multipliant des « analyses » qui, à partir d’éléments de la quotidienneté la plus banale, sont transformés en événements extraordinaires et inquiétants et dont le fondement explicatif se résumerait selon l’équation : « islam = musulman » ; or « islam = islamisme » et « islamisme = terrorisme » ; donc « musulman = terrorisme » ; et dont on trouve un bon exemple avec la question du « voile », dont le port par des jeunes femmes est automatiquement interprété comme un embrigadement radical et une publicisation explicite d’un islamisme galopant.

Rendre compte des raisons pour lesquelles ces jeunes femmes portent ce fichu devient donc secondaire et inintéressant pour comprendre un tel phénomène, car les agents sont pris consciemment ou non, dans une gigantomachie théologico-politique qui les dépasse et les utilise. Il n’y a donc pas à rendre profane des choses sacrées.

A lire également : Manifeste pour un islam radical

C’est que, faisant fi de toute « lecture charitable », tant au niveau des textes religieux que du réel (et surtout du réel), les pourfendeurs de l’islam(isme), désirent ardemment susciter et exciter le sentiment de rupture et d’incompatibilité inéluctable entre la « France » et « l’islam ».

Au point d’épouser parfois aux mots près des thèses qu’ils qualifieraient aisément d’« islamistes » et dont ils prétendent faire la critique.

Bien au contraire, les lectores bellatores se délectent des idées les plus « radicales » de leurs meilleurs ennemis, puisque comme eux, ils souhaitent ardemment ce principe d’incompatibilité et d’opposition entre la « France » et « l’islam ».

L’intellectuel Aissam Ait Yahya, étiqueté malgré lui à de nombreuses reprises d’intellectuel « radical »16 écrivait :

« [il existe] une absolue incompatibilité entre les principes théoriques de l’Islam et les fondements de la laïcité. Nous avons montré jusqu’ici que la laïcité est une notion étrangère à l’esprit islamique, antinomique avec sa croyance, et étant de plus le fruit d’une expérience, d’une évolution propre au christianisme et à l’Occident. »17

Incompatibilité qu’il poursuit dans ses analyses avec la « démocratie », la « Modernité » et, à demi-mot, la « France » tout court – puisque celle-ci est assimilée aux idéologèmes présentés, tant par les « dominants » que les « dominés ». Et Zemmour de reprendre et confirmer avec joie :

« [L’islam est] incompatible avec la laïcité, avec la démocratie, avec la République laïque. [Ainsi] L’islam est incompatible avec la France.»

Tous deux communiant ainsi dans la belle coincidentia oppositorum.

Zinedine Gaid

Notes : 

1

 Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Les éditions sociales, Paris, 2014, p.301

2

 Ibid, p.301

3

 Karl Marx, Ad Feuerbach, in Pierre Macherey, Marx 1948. Les “Thèses” sur Feuerbach, Amesterdam, 2008

4

 Eric Zemmour, Un quinquennat pour rien, Albin Michel, 2016, pdf, p.18

5

 Ibid, p.17

6

 Ibid

7

 Ibid, p.15

8

 Ibid, p.19

9

 Ibid, p.18

10

 Edward Said, L’Orientalisme, Seuil, Paris, 2005, p.173

11

 Ibid, p.174

12

 Bernard Lewis, Que s’est-il passé ?, Gallimard, Paris, 2002

13

 George Steiner, Le silence des livres, Arléa, Paris, 2006, p.40-41, cité in Nasser Suleiman Gabryel, L’occidentalisation politique des idéologies, Éditions universitaires, 2013

14

 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, Paris, 2003 

15

 Roland Barthes, Le bruissement de la langue, Seuil, Paris, 1984

16

 Le terme de « radical » ici ne signifie rien d’autre sous notre plume, qu’une forme d’étiquetage par des instances extérieures au sens d’Howard Becker, c’est-à-dire, de « déviance » par rapport à une « norme » socialement admise et construite. En l’occurrence ici, une « déviance » politique vis-à-vis d’une « norme » politique. Il n’y a donc aucun jugement de valeur sous notre plume en utilisant ce signifiant que nous reprenons via les propos des acteurs eux-mêmes ; puisqu’il a été qualifié ainsi par un magazine de l’État islamique et dont il s’oppose lui valant anathème de leur part, le magazine le Point, le rapport Al-Karoui, et que par ailleurs, il revendique parfois ce signifiant sous forme propre en considérant la « radicalité » qu’on lui impute comme un simple « retour à la racine de ».

17

 Aissam Ait-Yahya, De l’idéologie islamique française, Nawa, 2011, p.224

 A lire aussi :