Dans sa dernière chronique, Nadim Ghodbane expose l’approche de l’éthique islamique sur la question de l’euthanasie alors qu’une proposition de loi dans ce sens était examinée par le Sénat.
Le Sénat examine aujourd’hui la proposition de loi instituant un droit à l’aide à mourir, adoptée par l’Assemblée nationale le 27 mai 2025. Un tel texte ne relève pas seulement du droit, il touche au seuil le plus fragile de l’existence humaine, là où la vie se révèle dans sa vulnérabilité ultime et où l’homme se tient face au mystère de sa finitude.
Du point de vue de la tradition islamique, la vie n’est ni une propriété ni un objet de maîtrise. Elle est une amana, un dépôt confié par Dieu, dont l’homme est le gardien, non le souverain. La souffrance, aussi éprouvante soit-elle, n’abolit pas cette responsabilité. Elle appelle au contraire à une éthique du soin, de la compassion et de la présence, sans jamais confondre soulagement et suppression, accompagnement et interruption.
Les inquiétudes exprimées par certaines voix religieuses, dont celle de l’Église catholique, rejoignent ici une sagesse spirituelle partagée, celle qui rappelle que toute puissance technique doit être retenue par l’humilité, et que tout ce qui est possible n’est pas nécessairement juste.
Dans l’islam, la limite n’est pas un échec, mais un lieu de sens. Elle ouvre à la patience (ṣabr), à la confiance (tawakkul) et à la reconnaissance de ce qui dépasse l’humain. Il nous semble dès lors nécessaire de suspendre l’urgence décisionnelle pour consentir à un temps de réflexion intérieure. Car ce qui se joue dans ce débat excède la norme juridique.
C’est notre rapport à la mort, à la dignité et à la responsabilité devant Dieu et devant les autres qui se trouve interrogé. Prendre le temps de penser, dans un monde qui sacralise la rapidité et la maîtrise, devient alors un acte de fidélité spirituelle. Peut-être l’un des derniers gestes par lesquels l’humain accepte de ne pas se substituer à ce qui le fonde.
Les lois adoptées ces dernières années encadraient cette pratique avec rigueur et discernement, en s’inscrivant dans une tradition éthique soucieuse de préserver des limites claires face à la toute-puissance de la volonté individuelle. Leur remise en question récurrente ne peut dès lors qu’étonner, tant elle donne le sentiment d’un forcing idéologique diffus mais obstiné, comme si la norme devait céder sous la pression d’une vision du monde désormais dominante.
Les protagonistes du débat sont aisément identifiables : les personnes directement concernées, le corps médical, et, dans une moindre mesure, les familles. Pourtant, une voix essentielle demeure absente. Une absence qui, loin d’être anodine, révèle un déplacement profond de nos catégories politiques et morales. Celle de la société elle-même, du collectif, du « nous » en tant que sujet politique et moral. Car une société ne se réduit pas à la simple agrégation d’intérêts individuels, elle est aussi, et peut-être d’abord, une communauté de sens, de valeurs partagées et de limites consenties.
Que dit la société ? Quelle est la parole du collectif à l’heure où la décision semble se replier sur l’intime et le subjectif ? Le « nous » s’est-il effacé pour laisser place à la souveraineté exclusive du « je », désormais érigé en ultime instance de légitimité ? Cette question n’est pas simplement juridique ou médicale. Elle est ontologique et politique. Elle engage notre conception même de l’être humain, non plus comme un être relationnel et inscrit dans une histoire commune, mais comme un sujet autonome, auto-fondateur, revendiquant un droit absolu sur sa propre existence.
Car la véritable question, celle que ce débat peine à formuler clairement, est bien celle-ci : l’individu a-t-il définitivement pris le pas sur le collectif ? Le choix d’un seul peut-il s’imposer à l’ensemble de la société, au point d’en redéfinir les principes les plus fondamentaux ? Historiquement, la société s’est précisément interdite de disposer de la vie d’un individu, quelles que soient les circonstances. L’abolition de la peine de mort s’inscrivait dans cette perspective philosophique majeure.
Affirmer que la vie humaine échappe à toute souveraineté politique, qu’aucune instance, fût-elle démocratique, ne peut se prévaloir du droit de tuer. Il s’agissait alors de poser une limite infranchissable, une frontière éthique destinée à protéger l’humanité contre elle-même.
Or aujourd’hui, la société s’apprête à autoriser la fin de vie de personnes qui ne sont pas nécessairement engagées dans un pronostic vital immédiat, ou atteintes de pathologies graves et incurables. Ce glissement marque une rupture profonde. En effet, nous passons d’une éthique de la limite à une éthique de la maîtrise, d’une conception de la vie comme donnée inviolable à une conception de la vie comme objet de décision. Ce basculement révèle un changement de paradigme.
La vie humaine n’est plus reçue, elle est administrée, elle n’est plus reconnue comme un mystère, mais traitée comme un problème à résoudre. Ce tournant s’inscrit dans une logique plus large, que l’on peut qualifier de transhumaniste, non seulement au sens technologique du terme, mais aussi au sens philosophique. C’est la volonté de soumettre l’existence humaine à une rationalité technique et normative, d’en optimiser les conditions, d’en éliminer les aspérités, et, le cas échéant, d’en interrompre le cours.
La mort elle-même cesse alors d’être une épreuve existentielle pour devenir un acte programmé, encadré, rationalisé. C’est également le triomphe du libéralisme dans sa version la plus radicale, celle qui tend à dissoudre les solidarités au profit d’une logique strictement utilitariste.
Dans un tel cadre, les plus fragiles, les plus âgés, les plus malades, les plus vulnérables cessent d’être perçus comme des sujets porteurs d’une dignité inconditionnelle, pour devenir des existences évaluées à l’aune de leur utilité sociale, économique ou productive. Ce qui n’est plus performant, plus rentable ou plus autonome devient superflu. L’utilitarisme libéral atteint ici son point d’aboutissement, là où la valeur de la vie se mesure à sa contribution au système.
Mon point de vue, et je ne m’en cache pas, est politique, éthique, mais aussi moral. Car il est des moments où une société se révèle à elle-même à travers les limites qu’elle choisit de maintenir ou d’abolir. À force de désacralisations successives, le monde s’est vidé de sa densité symbolique. Il est devenu plat, interchangeable, insignifiant. L’humanité, privée de repères transcendants et de limites structurantes, s’est peu à peu dissoute dans le non-sens. C’est ce constat que nous sommes contraints de faire aujourd’hui, et il trouve dans le débat contemporain sur la fin de vie l’une de ses expressions les plus troublantes et les plus révélatrices.
Nadim Ghodbane
Écrivain, Essayiste