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15/11/2019
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Développement personnel : quel type d’Homme veut-on développer ?

développement personnel

Nouvelle chronique de Mohamed Oudihat sur Mizane.info, consacrée aujourd’hui au thème du développement personnel et des finalités consuméristes qu’il poursuit. Mohamed Oudihat est le fondateur du site Delamour.fr et l’auteur de l’ouvrage « De l’amour. ce que l’islam a à dire à notre temps ».

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Quel type d’homme veut-on développer à travers la « science » du bonheur, la psychologie positive et le développement personnel ?

Nous proposons de répondre à cette question sur la base d’un dernier article de synthèse du livre Happycratie.

Après avoir réussi à imposer le bonheur comme valeur supérieure à toute autre, le bonheur est naturellement devenu une marchandise de grande valeur sur le plan économique. En ce sens, les grandes entreprises fabriquent et vendent des émotions positives, c’est-à-dire du bonheur, à travers des expériences de consommation et de divertissement.

Derrière cette « science du bonheur », se cache en vérité un élargissement du champ de la consommation à notre intériorité.  On répète à tout va l’importance d’avoir la « maîtrise de soi et de ses émotions », et d’être en « quête d’authenticité ».

Mais de quelle authenticité s’agit-il ? Celle qui est dictée dans le manuel des docteurs Seligman et Peterson : « créativité, persévérance, autocontrôle, intelligence émotionnelle, comportement civil, capacité de diriger autrui, espoir, spiritualité »[1].

L’authenticité individuelle est devenue une image de marque. Chacun doit se « packager » ou « se vendre », en affichant son authenticité : « Voici ma valeur et ce qui me distingue des autres ».

La subjectivation du modèle consumériste

D’où la tendance actuelle chez les jeunes à toujours paraître positifs sur les réseaux sociaux, à paraître heureux quel que soit leur état d’esprit véritable. D’autant plus que les réseaux sociaux sont le lieu où chacun vend sa marque personnelle, fait son propre marketing[2].

Via cette définition du bonheur, les sociétés néolibérales dictent aux individus un modèle particulier de citoyen idéal heureux.

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Le film The Pursuit of Hapiness (La recherche du bonheur) est une fenêtre pour voir toute cette vision psychologique et positive du bonheur en action. Le personnage principal – Christopher Gardner – décide de connaître le bonheur et se bat pour réussir.

Le psytoyen, à force d’être obsédé par l’amélioration de soi (par la suppression des émotions et des idées « négatives »), a beaucoup de mal à s’impliquer dans la vie sociale, à se soucier et à prendre soin des autres. Le souci de soi a remplacé le sens de la justice et l’envie de se battre pour les autres.

Il est résilient, il sait rebondir et se battre contre l’adversité. Il va prouver sa capacité à se faire et à réussir tout seul.

Telle est l’image idéale du nouveau citoyen ou du « psytoyen » qui se caractérise par «  une subjectivité individualiste et consumériste »[3]. Le psytoyen se comporte selon un schéma répétitif pervers : il a le sentiment d’avoir un problème.

Il décide alors de « se prendre en main », c’est-à-dire de consulter des « spécialistes », afin de reconfigurer sa manière de voir ses pensées et ses émotions. Il apprend à « gérer ses émotions ». Il oublie alors la réalité extérieure et se concentre sur sa vie psychologique et émotionnelle.

Ce faisant, il sombre dans un sentiment permanent d’inachèvement, d’insatisfaction et de mal-être :

« A force de se surveiller, de s’autogérer, cela crée des frustrations, ne faisant que façonner leur identité selon certains postulats »[4].

A cause de la multiplication des livres et des séminaires qui transmettent ce même message « Epanouissez-vous ! », les individus deviennent des « Happycondriaques [5]», en ce sens qu’ils ne cessent de cultiver l’introspection psychologique et émotionnelle pour se gérer.

La désocialisation du « psytoyen »

Le bonheur est ainsi décrit comme « un processus perpétuel, une incomplétude fondamentale du moi »[6]. C’est sur ce sentiment permanent d’insatisfaction et de mal-être que les industries de la thérapie, de la consommation, du divertissement bâtissent toute leur richesse.

Le psytoyen a toujours une émotion négative, une pensée négative ou une habitude négative qu’il doit corriger par l’achat d’un service thérapeutique ou une expérience de divertissement et de consommation.

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Le psytoyen, à force d’être obsédé par l’amélioration de soi (par la suppression des émotions et des idées « négatives »), a beaucoup de mal à s’impliquer dans la vie sociale, à se soucier et à prendre soin des autres. Le souci de soi a remplacé le sens de la justice et l’envie de se battre pour les autres.

En conclusion, l’industrie thérapeutique, l’industrie du divertissement et de la consommation sont en train de former un type d’homme bien précis : l’enfant qui se concentre sur le positif, qui se conforme à l’ordre existant, qui exerce moins son esprit critique et qui se soucie moins du bien commun ; le « psytoyen » qui s’occupe de sa vie psycho-émotionnelle, qui a déserté la chose publique et qui ne cherche plus à participer au changement social ; l’autoentrepreneur qui intériorise la politique de licenciement de masse et qui devient le héros dans la mesure où il s’intègre et supporte les règles du marché.

Mohamed Oudihat

Notes : 

[1] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p. 169

A titre d’illustration, il suffit de regarder Youtube : « Exhibeetcommercialisetavie.com ».

[2] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p. 177

[3] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p. 154

[4] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p.166

[5] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p.181

[6] Edgar Cabanas & Eva Illouz (2018), Happycratie, éditions Premier Parallèle, p.153

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