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vendredi 01 mars 2024

Délit d’opinion : les chercheurs français mis sous pression sur la Palestine

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Depuis le début de la guerre menée par Israël, dans la bande de Gaza, les chercheurs et universitaires spécialistes de la Palestine et du Proche-Orient sont sous pression et font état d’énormes difficultés à pouvoir débattre sereinement sur le sujet. Entre signalement à la direction et accusation d’apologie, « le climat actuel est sans précédent » déplore plusieurs chercheurs du CNRS. Le zoom de la rédaction.

Depuis le 7 octobre, et le début des bombardements israéliens à Gaza, les pressions et les tensions se multiplient dans la sphère universitaire française. Expliquer les contours historique du conflit en Palestine, apporter ses connaissances et contextualiser l’information, sont devenus des exercices à risque pour nombre de chercheurs et professeurs.

Beaucoup pointent la responsabilité du gouvernement notamment celle de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Sylvie Retailleau, qui avait publié – dès le 9 octobre – un communiqué en direction des établissements de recherche appelant à des sanctions disciplinaires envers les enseignants-chercheurs qui diffuseraient « des propos indécents » sur le conflit.

Un climat délétère sans précédent

« Dès qu’on parle de la Palestine, on n’est plus vus comme des savants mais comme des idéologues. On nous attend au tournant pour nous tomber dessus au premier écart. Le climat actuel est sans précédent, c’est dramatique » s’inquiète une directrice de recherche au CNRS spécialiste des mondes méditerranéens.

Selon une vingtaine de chercheurs et professeurs d’université, interrogés par l’Humanité, le simple fait d’expliquer et de transmettre ses connaissances sur la guerre au Proche-Orient est devenu un exercice risqué qui fragilise la liberté d’expression et académique des enseignants. Pour beaucoup, le gouvernement est responsable de ce climat délétère :

« Tous les discours sur l’autodétermination, sur l’histoire coloniale sont littéralement impossibles à tenir aujourd’hui et pour les censurer, on mobilise les accusations les plus graves comme l’antisémitisme. Or, la neutralité, ce n’est pas réduire les sciences humaines et sociales au discours hégémonique qui prend le parti du gouvernement d’extrême droite israélien. »

Rafaëlle Maison, professeure à l’université Paris-Sud, explique que le phénomène est bien plus complexe pour les enseignants à l’université : « Nous donnons des cours en amphithéâtre devant des étudiants qui ne sont pas tous d’accord. Que faire ? Ne pas parler pour éviter des tensions ? Prendre le risque de parler et d’être dénoncés sur les réseaux sociaux ? On est aussi confrontés une police de la pensée par le public. »

Une vaste campagne de dénonciations et d’intimidations

La lettre, diffusée dès le 9 octobre, par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche – Sylvie Retailleau – serait, pour de nombreux enseignants, le déclencheur d’une vaste campagne de dénonciations et d’intimidations. Jean-Paul Chagnollaud, président à l’Institut de recherche Iremmo, s’insurge :

« Ce courrier était simplement inacceptable. Si j’avais été doyen, j’aurais organisé la bronca. C’est gravissime car la ministre a agi dans un tsunami d’émotions, sans la moindre distance par rapport aux principes qu’elle aurait dû défendre. »

Au CNRS, le courrier de la ministre a malheureusement bien été entendu. Le 8 octobre, une chercheuse au CNRS, syndiquée à la CGT, a été dénoncée à la direction générale. Elle avait partagé, en interne, un communiqué propalestinien de Solidaires étudiants à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La chercheuse a reçu, dès les jours suivants, une convocation du PDG du CNRS pour un passage devant une commission paritaire préalable à de possibles sanctions, sous l’accusation d’« apologie du terrorisme ». La commission disciplinaire devrait se réunir à la mi-décembre.

Une entrave systémique aux libertés académiques

Politologue émérite au CNRS, Vincent Geisser dénonce l’infantilisation exercée par le gouvernement et la direction du centre de recherche : « Au lieu de nous encourager à dépassionner les débats avec des éléments factuels, ils placent les chercheurs sous pression. »

Laurent Bonnefoy, chercheur au Ceri – Sciences-Po, s’inquiète notamment des réactions inadaptées et brutales « des institutions comme le CNRS ou TV5 Monde » qui, dans le cadre de débats conflictuels mobilisent « des instances disciplinaires ou la justice » pour préserver leurs réputations. Un doctorant en littérature arabe poursuit :

« On est face à un phénomène systémique. Il y a un continuum dans les entraves aux libertés syndicales, à la liberté de manifestation, à la liberté d’expression, aux libertés académiques, et c’est encore accru avec la délation qui est pratiquée par des gens qui n’ont strictement aucune compétence sur Israël ou la Palestine… »

Pour Dina Bacalexi, ingénieure de recherche au CNRS,  « toutes ces tensions peuvent avoir des conséquences destructrices sur le long terme pour les scientifiques sur les carrières (…) Ce n’est pas seulement le débat public qui va être appauvri, c’est aussi le débat scientifique. »

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