Edit Template

Comment penser le monde quand Gaza est livré à l’anéantissement ?

Le génocide palestinien à Gaza a marqué une limite infranchissable pour la pensée contemporaine. Comment peut-on encore penser un monde qui justifie ou rend possible un crime de masse dans l’impunité complète ? Une chronique de Nadim Ghodbane.

Comment penser encore le monde pendant que Gaza est livré à l’anéantissement ? Il existe une étrange géographie morale du monde, où l’horreur ne possède pas partout la même densité symbolique. Lorsqu’un crime de masse se déploie en Europe ou atteint les corps occidentaux, il est aussitôt élevé au rang d’absolu négatif.

On le nomme crime contre l’humanité, comme si l’humanité tout entière avait été blessée en un seul point. Mais lorsque cette même destruction s’abat sur les terres du Sud global, le langage se fissure. Le mot recule, l’universel se dérobe.

Le crime devient contingent, contextuel, presque explicable. Ce qui était intolérable ailleurs devient ici discutable, soumis à des calculs géopolitiques ou à des prudences rhétoriques. Ainsi, l’humanité cesse d’être une catégorie morale pour devenir une appartenance tacite. Ce glissement révèle une pathologie profonde de l’universalisme moderne, il se proclame sans se pratiquer. Il affirme l’égalité des vies tout en organisant leur hiérarchisation silencieuse.

Certaines morts interrompent l’Histoire, d’autres la confirment. Certaines souffrances appellent le deuil universel, d’autres se dissolvent dans le bruit de fond du monde. Il y aurait alors une humanité pleinement reconnue, digne du scandale moral, et une humanité diminuée, exposée à une violence qui ne fait plus effraction dans la conscience commune.

À cette frontière invisible, le crime ne disparaît pas, il change de statut. Il n’est plus une blessure faite à l’humain en tant que tel, mais un événement regrettable parmi d’autres. La difficulté à nommer le génocide à Gaza appartient à cet ordre du déni. Elle ne procède pas seulement d’un débat juridique, mais d’une faillite éthique du regard.

Refuser le mot, c’est refuser la symétrie morale. C’est maintenir l’illusion d’un universel qui ne s’applique qu’à certains. Et dans cet écart entre le crime et son nom, quelque chose de plus grave encore se produit, l’humanité se retire d’elle-même.

Alors comment continuer à penser le monde lorsque le génocide à Gaza ne constitue plus une exception marginale, mais semble s’inscrire au centre même de l’ordre politique, moral et symbolique qui le soutient ? Devant le désastre qui se déroule sous nos yeux à Gaza, nous faisons l’expérience d’un effondrement qui excède de loin l’ordre des faits et des analyses.

Comme la fumée d’Auschwitz a irrévocablement altéré notre rapport au monde, ce qui se joue aujourd’hui à Gaza nous conduit au seuil d’un désespoir radical, là où la pensée elle-même vacille. Nous ne sommes plus seulement face à un événement historique ou politique, mais devant une fracture morale qui atteint le cœur même de la conscience humaine.

Comment penser encore, comment ne pas céder au silence ou à la stupeur, lorsque le monde persiste à fonctionner pendant que Gaza est livré à l’anéantissement ? Auschwitz a définitivement brisé l’illusion d’une intelligibilité transparente de l’histoire. Après cela, penser le monde comme un devenir rationnel ou moralement orienté relève d’une naïveté perdue.

La pensée elle-même se trouve atteinte, obligée d’interroger sa propre complicité, ses aveuglements et ses promesses trahies. Gaza semble aujourd’hui pousser cette aporie à son extrême, il ne s’agit plus seulement de penser «après» la catastrophe, mais de penser «dans» la catastrophe, alors même que les catégories morales, juridiques et politiques se révèlent impuissantes ou compromises.

Que signifie encore « penser le monde » lorsque le génocide à Gaza met à nu l’effondrement de nos catégories morales, de notre langage et de notre prétendue humanité commune ? Ce qui se défait, une fois de plus, ce ne sont pas seulement des vies humaines en trop grand nombre, mais l’idée même d’un monde tenable, d’un monde où la parole ferait encore pont, où le droit protégerait, où la responsabilité ne serait pas dissoute dans la violence.

Face à Gaza, toute pensée rencontre une limite infranchissable, la présence concrète de l’Autre, qui ne se laisse ni totaliser ni justifier. Ce n’est pas une idée, mais une mise en demeure éthique à laquelle aucun ordre théorique ne peut répondre sans faillite. Comment penser encore le monde lorsque le génocide à Gaza révèle, dans le visage de l’Autre réduit à une vulnérabilité absolue, l’échec de notre responsabilité et le scandale d’une éthique abandonnée ?

Après Auschwitz, le monde ne pouvait plus être pensé comme avant. Face à Gaza, il devient presque impossible de le penser encore, tant la pensée est sommée de reconnaître sa propre faillite, faillite des récits, faillite des institutions, faillite d’une humanité incapable de se reconnaître dans la vulnérabilité de l’Autre. Ce n’est peut-être qu’à partir de cette ruine, et non malgré elle, que pourrait s’esquisser une pensée enfin responsable, une pensée qui n’explique plus, mais qui répond.

Nadim Ghodbane
Écrivain, Essayiste

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Prouvez votre humanité: 6   +   1   =  

NEWSLETTER

PUBLICATIONS

À PROPOS

Newsletter

© Mizane.info 2017 Tous droits réservés.

slot777