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08/12/2022
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At-Tirmidhi : le combat spirituel contre les bas instincts

Pour quelles raisons l’aspirant doit-il mener un combat spirituel contre les tentations de l’âme ? L’imam Muhammad ibn ‘Isa at-Tirmidhi répond à cette question dans un des chapitres extraits de son livre Riyâda al-Nafs, traduit par Idris de Vos aux éditions Albouraq sous le titre Initiation spirituelle et éducation de l’âme. A lire sur Mizane.info.

Au sujet de l’effort spirituel (mujâhada) 48, le Très-Haut dit : « Luttez (jâhidû) pour Dieu comme il se doit. » 49

Sachant que cette lutte pèserait aux serviteurs, Il les informa de Sa faveur, de Sa bienveillance et de Sa bienfaisance à leur égard. Il ajouta en ce sens dans le même verset : « Il est Celui qui vous a élus. Et Il a fait en sorte qu’il n’y ait point d’incommodité pour vous en matière de religion. »50

La libéralité divine

Il les informa que si ce n’était cette élection, ils ne bénéficieraient point de la lumière de la miséricorde et de la connaissance. Ils seraient alors aux prises de l’ennemi et serviraient de bois à la Géhenne. Il leur fit donc part de Son élection en premier lieu, puis Il ajouta « Et Il a fait en sorte qu’il n’y ait point d’incommodité pour vous en matière de religion. »

Il leur disait en substance : lorsque je vous fais part de mes commandements et de mes interdictions, je ne rends pas les choses difficiles et incommodantes. Au contraire, Je me montre libéral et permissif, de manière à ce que vous ne tombiez pas dans l’interdit. Je ne vous impose pas des devoirs que vous ne sauriez porter.

En toute prescription obligatoire, Je laisse une amplitude, afin que vous y trouviez votre aise. Tout désir faisant l’objet d’un interdit est également permis pour partie. À chacun de vos sept organes [responsables], j’ai donné des limites et vous ai chargés de les respecter.

Les sept portes de la perception

Les sept organes en question sont les suivants : la langue, les oreilles, les yeux, les mains, les jambes, le ventre, et le sexe. Quant au siège du désir, je l’ai placé dans le ventre. Si l’individu désire parler, l’autorité de ce désir se manifeste dans sa poitrine et dans son cœur.

Le cœur a la gouvernance de ces organes. Mais si l’autorité du désir et la jouissance que celui-ci pourvoit dominent le cœur, l’autorité de la connaissance et de la saveur que celle-ci procure se rétracte dans le cœur, l’autorité de la raison et la beauté qu’elle conçoit se rétracte dans le cerveau, l’entendement hébété cesse de gérer, la lumière de la science s’étouffe dans la poitrine, et la transgression se manifeste à travers les membres.

Si en revanche l’autorité de la connaissance et du plaisir que celle-ci procure, ainsi que l’autorité de la raison et de la beauté que celle-ci conçoit, sont dominants, l’entendement s’unifie, la science irradie et se répand, le cœur se renforce et se dresse pour cheminer en direction du Très-Haut, guidé par l’œil du cœur. Dans ce cas, les soutiens spirituels et les dons affluent, et la ferme volonté de renoncer à la transgression potentielle prend le dessus.

Les clefs de la force spirituelle

Lorsqu’une telle détermination domine, le cœur trouve la force de contrevenir aux vœux de l’âme. Celle-ci s’abstient et s’efface. Le feu du désir s’apaise, le plaisir s’estompe, les veines s’apaisent, l’image de la transgression s’efface de la poitrine, et le serviteur échappe [à la tentation].

Dieu prescrivit donc au fidèle l’effort sur soi lorsque la pensée d’un objet interdit par Dieu se présente dans sa poitrine. Car lorsque l’individu se représente cet objet, son âme s’anime du même [feu] que sa basse inclination. L’Ennemi lui fait miroiter la beauté se présentant sous ses yeux et s’insinue dans sa poitrine pour lui présenter bellement [la transgression].

Cette beauté est cette réjouissance dont nous avons dit qu’elle se situe à la porte du feu. Elle tire son origine dans la réjouissance et est empreinte de beauté. Les deux furent créés de feu. C’est pourquoi l’Envoyé de Dieu (g) a dit : « L’enfer est entouré de désir. »51

C’est aussi pourquoi ‘Umar déclara un jour dans un sermon : « L’ennemi est l’allier de ce bas monde, ses pièges se situent dans les basses inclinations et ses ruses dans les désirs. »

La stratégie de l’Ennemi

L’Ennemi atteint les serviteurs par l’intermédiaire des jouissances et des parures ; il guette les basses inclinations qui s’animent en l’être humain et il emploie ses ruses dès que son âme se prend à désirer. La ruse est permise par le fait que les désirs sont en partie libres 52 et en partie interdits.

Le Diable s’emploie donc à faire tendre cette part libre vers cette part interdite. Parce que l’âme est sotte : lorsqu’elle goûte au licite et a pleinement pouvoir dessus, elle finit par être complaisante par rapport à l’illicite. À moins que le cœur ne trouve [les ressources] pour l’en empêcher et les forces pour s’opposer à cette complaisance.

Or, la force du cœur procède de la lumière que procure la lutte intérieure Et cette lutte intérieure se traduit entre autres par l’exercice et l’éducation de l’âme. L’éducation de l’âme consiste à interdire à celle-ci le licite jusqu’à ce qu’elle ne convoite plus l’illicite.

Ascèse spirituelle : quelle méthode ?

L’individu est par exemple habitué au plaisir du verbiage. Mais s’il se contraint au silence en dehors des cas de réelle nécessité, jusqu’à ce qu’il s’habitue au silence, son excessive verbosité finit par s’estomper. Il s’apaise, il devient plus apte à la sincérité et ne parle plus que pour dire vrai. Faisant cela, son silence autant que sa parole deviennent des adorations. Car lorsqu’il parle, c’est de manière légitime, et lorsqu’il se tait, c’est également de manière légitime. Parce que son silence vise à éviter des nuisances.

Il en va de même du regard. L’âme est habituée à lorgner sans réserve et sans scrupule. Si l’individu ne se limite à considérer les choses lorsque cela s’avère nécessaire et à baisser les yeux pudiquement, elle continue à lancer son regard inconsidérément. Si la vue d’un interdit se présente, l’individu ne contrôle pas ses yeux, parce que le désir de voir a l’entière autorité sur ses yeux.

Si en revanche il contrait ses yeux à rester baissés et à regarder le sol assidument, ce désir finit par s’annihiler. Il s’habitue à baisser et à préserver son regard. Finalement, lorsqu’il regarde, c’est de manière légitime, et lorsqu’il baisse les yeux, c’est de manière légitime, si bien que dans l’un et l’autre cas, son action s’assimile à une adoration. Il en va de même des désirs afférents aux oreilles, aux mains, aux jambes, au ventre et au sexe. Telle est la lutte intérieure.

Le sevrage, une voie vers la liberté

Si l’individu entend l’entreprendre, il doit ainsi astreindre ces six organes à se sevrer de leurs actions, licites et illicites, jusqu’à ce que leur désir s’annihile. Parce que le désir est un : une partie de celui-ci étant licite est l’autre illicite. C’est une épreuve que Dieu impose à Ses serviteurs et c’est [une sagesse] relevant de Sa gestion de leurs affaires. Il rendit libre la part qu’Il leur savait seyante et bénéfique. Et Il frappa d’interdit la part qu’Il leur savait nuisible et préjudiciable. La part libre est donc en soi licite, et la part interdite, illicite.

C’est le cas pour la parole. Le désir qui y est afférent est unique, mais il est pour partie licite et pour partie illicite. C’est également vrai de l’ouïe, laquelle comporte une part de licite et une part d’illicite. Et c’est vrai de la vue, laquelle comporte une part de licite et une part d’illicite. Et c’est vrai du don et de la préhension, lesquels comportent une part de licite et une part d’illicite. Il en va de même de l’usage des jambes, du ventre et du sexe. Le désir afférent à chacun de ses organes est unique.

Dieu permet à Ses serviteurs de contenter ces désirs et appétits d’une certaine manière et non d’une autre. La relation sexuelle avec une femme dans le cadre du mariage est licite, mais elle est illicite hors mariage. Il en va de même des actions procédant de chacun de ces organes.

Le serment de l’Homme

Au jour du Pacte Primordial, Le Très-Haut a reçu des hommes le serment qu’ils n’emploieraient ces organes que de la manière qu’Il le leur indiquerait à travers Sa révélation et le message de Ses envoyés. Le serment fut scellé en ce sens et doit être respecté. C’est pourquoi on appelle ce pacte « Bandah » en persan. Car l’entente fut scellée sur la base de l’obéissance à ces commandements et interdits. Si l’homme respecte les termes de ce contrat, Dieu accomplit Son serment, lequel est de lui accorder le paradis.

Le respect du pacte passe donc par la lutte contre l’âme dès qu’elle conçoit la pensée d’assouvir un désir interdit. Le serviteur se doit de la combattre par son cœur, par le biais de sa connaissance et de son attachement aux exhortations que le Très-Haut lui fait, c’est-à-dire Ses menaces, Ses promesses, et Ses évocations de la mort, du Jugement, de la tombe et de la résurrection. Il doit s’y employer jusqu’à ce qu’il parvienne à contrevenir aux vœux de son âme et de L’Ennemi.

La nécessité du combat spirituel

Si le serviteur n’exerce pas, ne l’éduque pas, et ne l’habitue pas à ce que nous avons indiqué précédemment, c’est-à-dire, à lui refuser de satisfaire ses désirs libres jusqu’à ce qu’elle se soumette, s’apaise et s’astreigne à la crainte du Très-Haut, il ne saura la contrôler lorsqu’un désir interdit se présentera.

Son âme dominera son cœur par l’autorité de la jouissance, de la beauté et du désir qu’elle possède. Ce cœur sera alors son captif, après en avoir été le maître.

Parce que la gouvernance du cœur s’exerce par la connaissance et par les lumières de la raison, de la mémoire, de l’entendement, de la science et de la paix intérieure que nous avons indiquées. Tout cela réunit donne autorité au serviteur.

Il est demandé au serviteur de lutter pour Dieu – exalté soit-Il – comme il se doit. S’il n’a pas exercé son âme avant cela et s’engage dans la lutte, l’issue est incertaine : il peut l’emporter ou non. C’est pourquoi les gens sont tantôt obéissants, tantôt désobéissants, relativement à un même désir

At-Tirmidhi

Notes :

48 – De nombreux versets évoquant cette lutte furent révélés durant la période mecquoise, c’est-à-dire avant le combat armé. Le mot jâhada désigne donc en premier lieu la lutte contre soi ou l’effort entrepris pour le bien en général. Il ne s’agit donc pas d’une interprétation mystique et secondaire des versets en question. Dans son ouvrage Fadâ’il al-jihâd (les mérites du jihâd) Al-Tirmidhî rapporte également la tradition prophétique suivante : « Le combattant [véritable] est l’homme qui combat son âme pour [l’amour] de Dieu. » Hadith classé hasan sahîh.

49 – Coran, 22 : 78.

50 – Idem.

51 – Le texte complet dit : « Le paradis est entouré de contraintes et l’enfer est entouré de désirs. » C’est-à-dire que ces contraintes et désirs sont autant d’accès au paradis et à l’enfer : ils les cernent comme des portes. Cf. Muslim, chap. Al-janna ; Tirmidhî, 2559 ; Ahmad, Musnad, 2/260,308 ; Al-Darâmî, 2/339. 52 – C›est-à-dire au libre choix de l’individu.