Le Guide de la révolution islamique en Iran a été tué dans un bombardement israélo-américain consécutif à la campagne d’agression militaire menée en Iran. Mais qui était au juste Ali Khamenei ? La réponse dans cet article à lire sur Mizane.info.
On a tendance à l’oublier mais Ali Khamenei n’était pas qu’un leader politique. C’était avant toute chose un leader religieux. Le monde chiite a, à sa tête, deux ayatollahs : outre Ali Khamenei, assassiné par les Américains et les Israéliens, on retrouve la figure de l’Irakien Ali Al-Sistani. Mais Khamenei, adepte de la doctrine juridique de Khomenei, avait une influence plus importante dans le monde chiite, à la fois religieuse et politique, contrairement à Sistani.
D’ayatollah à Guide suprême de la révolution islamique
Ali Khamenei, né le 19 avril 1939 à Machhad (État impérial d’Iran) et mort le 28 février 2026 à Téhéran, était un ayatollah et homme d’État iranien.
Dans le chiisme, les ayatollahs occupent une place singulière : ce sont à la fois des guides spirituels et des savants reconnus pour leur maîtrise approfondie des sciences islamiques. Leur autorité s’exerce dans des domaines variés — la jurisprudence religieuse, l’éthique, la philosophie ou encore la mystique — et repose sur de longues années d’étude. On les retrouve le plus souvent dans les hawzas, ces séminaires où se transmettent les savoirs religieux et où se forment les futurs clercs.
Au sommet de cette hiérarchie se trouve le rang de marjaʿ, littéralement « source d’imitation ». Celui qui atteint ce degré porte le titre de « grand ayatollah », signe d’une reconnaissance suprême de son érudition et de son autorité doctrinale.
Ali Khamenei devint Guide suprême de la Révolution islamique en 1989 et le demeura jusqu’à son décès. Avant cela, il exerça la présidence de la République islamique d’Iran de 1981 à 1989.
La fonction de Guide suprême équivaut à celle de chef de l’État : elle concentre l’autorité politique et religieuse la plus élevée du pays, au-dessus même du président de la République — charge qu’il occupe lui-même à l’époque où l’ayatollah Rouhollah Khomeini dirige l’Iran. Il porte le titre de Marja-e taqlid (grand ayatollah), sommet de la hiérarchie du clergé chiite duodécimain, et son turban noir signale qu’il se dit seyyed, c’est-à-dire descendant du prophète Muhammad (ﷺ) par Ali Zayn al-Abidin.
Au pouvoir, il soutient diverses mouvances de l’islamisme chiite, y compris non duodécimaines. Sa pensée politique s’ancre dans le Velayet-e faqih, ou khomeinisme, doctrine qui permet au juriste d’agir politiquement au nom de l’imam caché.
Une enfance sous le signe de la littérature
Dès l’enfance, Ali Khamenei surprend son entourage : il se passionne davantage pour les romans que pour les traités de théologie. On le trouve plus volontiers à la bibliothèque Astan-e Qods Razavi — la plus grande collection de livres d’Iran — qu’à la mosquée. Il lit Mikhaïl Cholokhov, Alexis Tolstoï, Victor Hugo, Honoré de Balzac et Michel Zévaco. Son livre de prédilection reste Les Misérables de Victor Hugo, œuvre dont il dira qu’elle est un « miracle dans le monde de l’écriture des romans… un livre de sociologie, d’histoire, de critiques, un livre divin et d’amour et de sentiment ».
La poésie tient aussi une place importante dans sa jeunesse : sous le pseudonyme « Amin », il compose des vers et participe à des concours littéraires. Il confiera plus tard avoir admiré les philosophes français Jean-Paul Sartre et Bertrand Russell dans ses jeunes années.
À la fin des années 1950, cette curiosité intellectuelle l’introduit dans les salons littéraires de Machhad, où il fréquente des penseurs souvent marqués à gauche. Il y rencontre des intellectuels comme le philosophe ‘Alî Sharî‘atî et le romancier Jalal Al-e Ahmad, dont les idées critiques vis-à-vis du régime Pahlavi lui ouvrent de nouvelles perspectives.
Outre le persan, Ali Khamenei parle couramment l’arabe et l’azéri.
Sa formation religieuse débute à Machhad auprès de Hashem Qazwini et de l’ayatollah Milani, avant un séjour à Nadjaf, en Irak. Il s’établit finalement à Qom entre 1958 et 1964, où il suit l’enseignement des ayatollahs Hossein Tabatabai Boroudjerdi et de Rouhollah Khomeini. L’opposition farouche de Khomeini à l’occidentalisation des moeurs imposée par le shah, jugée contraire à l’islam, marque durablement le jeune Khamenei.
Influencé par le groupe chiite Fadayan-e Islam, il adopte pleinement l’idéologie révolutionnaire de Khomeini et participe activement au recrutement de militants pour servir cette cause. Il étudie ensuite la philosophie islamique puis accède au rang d’ayatollah. Dans ses prêches, il déplore une vision qu’il juge trop quiétiste de l’islam chez de nombreux musulmans, qu’il accuse de limiter la religion aux rites et d’en négliger la portée sociale et politique.
Ses écrits religieux
Outre ses discours et interventions, Khamenei a laissé plusieurs ouvrages religieux importants :
An Outline of Islamic Thought in the Quran est une de ses premières œuvres majeures : il s’agit de la compilation de ses enseignements quotidiens pendant le Ramadan de 1974, accompagnée d’une introduction qu’il a écrite lui-même. Dans ce livre, il présente une vision systématique de la pensée islamique basée sur le Coran, insistant sur la nécessité de fonder une vision sociale et politique de l’islam.

Le But de l’être de deux cent cinquante ans est une œuvre religieuse et historique qui rassemble des discours et réflexions de Khamenei sur la vie des imams chiites au cours des siècles, vue comme une continuité d’objectifs spirituels et politiques. Ce livre a été traduit en plusieurs langues.
Il est aussi l’auteur de Four Main Books of Biographical-Evaluation, un ouvrage consacré à la science des narrateurs (ilm al-rijal), discipline essentielle pour établir la fiabilité des traditions religieuses islamiques.
Parmi ses autres publications figure Ghina’ (ou Ghena), un texte jurisprudentiel sur la musique et le chant, présentant l’avis religieux classique sur ce sujet.
Il a également produit des textes comme Ruhe-Tawhid, Nafye Obudiate GheireKhoda, qui explore la notion de tawhid (monothéisme) et le rejet de toute forme d’asservissement à autre que Dieu.
Quelques fatwas marquantes
Comme marja et Guide suprême, Khamenei a émis ou réaffirmé plusieurs avis religieux (fatwas) qui ont eu une large diffusion :
L’un des plus discutés sur le plan international est la fatwa contre l’usage des armes nucléaires. Dans différentes allocutions, il a affirmé qu’« avoir ou utiliser des armes nucléaires était haram (interdit) selon les principes islamiques », position souvent reprise par les autorités iraniennes comme preuve d’une orientation pacifique de leur programme nucléaire.
Des études religieuses ont analysé les bases jurisprudentielles de cette fatwa, expliquant comment, selon lui, les armes de destruction massive sont incompatibles avec la protection de la vie humaine et avec l’éthique islamique.
Attaché au dépassement de l’opposition entre sunnites et chiites, Khamenei avait aussi émis une fatwa interdisant l’insulte envers des figures sacrées respectées par d’autres écoles islamiques : il a déclaré que « l’insulte aux symboles et personnalités honorées par les Ahl al-Sunnah est haram », appelant au respect interconfessionnel pour éviter les divisions sectaires.
À l’intérieur du pays, certaines fatwas appuyées par élites religieuses déclarent que menacer ou attenter aux autorités religieuses légitimes, y compris le Guide suprême, constitue une forme de moharebeh (faire la guerre contre Dieu), ce qui a des conséquences juridiques sérieuse dans la jurisprudence chiite.
Il existe aussi des recueils publiés de ses avis religieux, traduits ou commentés par des auteurs contemporains pour un public francophone, qui rassemblent des réponses à des questions de jurisprudence chiite contemporaine.
Un deuil de quarante jours a été décrété en Iran.