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17/09/2021
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Al Hallaj vu par Farid al-Din ‘Attar

Monument du patrimoine islamique, Le Mémorial des Saints (Tadhkirat al-Awliyâ’) de Farid al-Din ‘Attar comporte une section sur l’énigmatique Al Hallaj accusé de blasphème et crucifié. Pour la première fois, Mizane.info en publie quelques extraits avec l’aimable autorisation des éditions Albouraq. Retrouvez ici l’intégralité de l’ouvrage disponible.

« Al-Hallâj est l’un des spirituels les plus étonnants. Il a vécu des situations invraisemblables, réalisé des prodiges étonnants et était dans un état d’ivresse mystique permanent. Il était le révolutionnaire de son époque, l’amoureux pur et sincère. Il n’avait pas d’égal dans ses exercices et ses privations. Il était doté d’une immense énergie spirituelle et d’un rang très élevé. Auteur de poésies et de textes sacrés chargés de secrets et de sagesses, sa clairvoyance et sa perspicacité étaient prodigieuses. La plupart des Maîtres n’approuvaient pas ses méthodes et disaient : « Il n’a rien à voir avec le soufisme. » Et seuls ‘Abd Allâh Ibn Khafîf, Shiblî, Abû al-Qâsim al-Qushayrî et quelques soufis tardifs ont pris sa défense. Les Shaykhs Abû Sa‘îd Ibn Abû al-Khayr, Abû al-Qâsim al-Jurjânî, Abû ‘Alî al-Fâramdhî et l’Imâm Yûsuf al-Hamadânî avaient déclaré que sa méthode était fausse, alors que d’autres Maîtres se sont abstenus de tout jugement.

On l’a accusé de sorcellerie, de mécréance et de professer l’incarnation de Dieu et Son union avec les créatures. » Abû al-Qâsim al-Qushayrî a dit: « Si sa doctrine est acceptée, on ne peut pas la rejeter sous-prétexte que les gens du commun la rejettent; et si elle est rejetée, on ne peut pas l’accepter sous-prétexte que les gens du commun l’acceptent. » Mais toute personne professant le tawhîd, même dans sa forme la plus élémentaire, ne peut pas l’accuser de professer l’incarnation de Dieu et Son union avec les créatures. Ceux qui l’accusent de cela n’ont absolument rien compris au tawhîd. Il serait trop long d’expliquer cela. Certains hérétiques de Baghdâd se sont déclarés des partisans de Hallâj et de la doctrine de l’incarnation et de l’union. Ils n’ont rien compris à ses paroles et étaient fiers de mourir et d’être brûlés au nom de Hallâj, comme ce fut le cas pour deux hérétiques de Balkh.

Il est toutefois surprenant qu’on ait condamné Hallâj pour avoir déclaré : « Je suis la Vérité » (anna al-haqq) quand on sait que Dieu a inspiré à ‘Umar Ibn al-Khattâb de dire : « Dieu S’exprime à travers la langue de ‘Umar. »1

Certains ont dit qu’Al-Husayn Ibn Mansûr est un autre Hallâj et n’a rien à voir avec l’autre Al-Husayn Ibn Mansûr qui lui était un athée. Il était le professeur de Muhammad Ibn Zakariyya al-Râzî et l’ami d’Abû Sa‘îd al-Qarmatî, alors que l’autre était un sorcier. Al-Husayn Ibn Mansûr était originaire du village d’alBaydâ et a grandi à Wâsit. ‘Abd Allâh Ibn Khafîf a dit: « Al-Husayn Ibn Mansûr est un savant seigneurial.” Shiblî a dit: « Hallâj et moi sommes identiques. Je dois mon salut au fait qu’on me croyait possédé (et donc irresponsable), alors qu’il a été mis à mort car on le retenait raisonnable (et donc responsable). »

Cette déclaration de Hallâj a été faite durant son explication de la connaissance et du tawhîd. Il avait toutes les qualités des gens pieux et vertueux et était très attaché à la Tradition et à la Loi. En fait les Maîtres qui l’ont dénigré n’ont jamais remis en cause sa doctrine ou sa religion, mais ils lui reprochaient son ivresse mystique. À ses débuts, Hallâj était discret et était au service de Sahl Ibn ‘Abd Allâh [al-Tustarî]. Il demeura deux ans auprès de ce Shaykh, puis il partit à Baghdâd. C’était son premier voyage et il avait dix-huit ans. Ensuite, il alla à Basra où il fréquenta ‘Amr Ibn ‘Uthmân auprès de qui il demeura dix-huit mois. Il épousa la fille de Ya‘qûb al-Aqta’ et quelque temps après, ‘Amr Ibn ‘Uthmân se fâcha contre lui et Hallâj quitta alors Basra pour Baghdâd. Il se rendit chez Junayd qui lui ordonna le silence et les retraites spirituelles, et après une brève période auprès de Junayd, il partit au Hedjaz et y demeura une année.

Il retourna ensuite à Baghdâd avec un groupe de soufis et alla poser des questions à Junayd. Ce dernier refusa de répondre aux questions et dit à Hallâj : « Tu es en train de te précipiter vers le bûcher. » Hallâj répondit : « Le jour où je me précipiterai sur le bûcher, tu porteras la robe des exotéristes. » Le jour où les Imâms délivrèrent une fatwa condamnant Hallâj à la peine de mort, Junayd portait la bure des soufis et ne faisait pas partie des gens qui avaient signé la fatwa. Lorsque le Calife exigea sa signature, Junayd enleva sa bure, mit son turban et sa robe d’Imâm et alla à la madrasa où il écrivit sa fatwa : « Nous délivrons cette fatwa du point de vue exotérique. » C’est-à-dire que de ce point de vue, Hallâj mérite la mort, mais du point de vue ésotérique, seul Dieu sait s’il la mérite ou pas ?

Mais revenons à l’histoire de Hallâj. N’ayant pas obtenu de Junayd les réponses à ses questions, Hallâj s’en alla et disparut, sans autorisation. Il ne donna plus de nouvelles pendant un an. Il jouît d’une grande réputation et les gens s’en remettaient davantage à lui qu’à tous les autres Maîtres. ‘Amr Ibn ‘Uthmân envoya alors une lettre au Khûzistân dans laquelle il dénonçait Hallâj et l’accusait de diverses choses. Les gens changèrent alors d’attitude à son égard. Il enleva sa bure de soufi et se fondit dans la masse, mais sans renoncer à son état. Il disparut ensuite pendant cinq ans durant lesquels il vécut au Khorasan, au Sijistân, puis à Ahwaz où il acquit une grande notoriété. Il parlait des secrets des gens et fut surnommé le « hallâj des secrets. » 2 Il revêtit de nouveau la khirqa des soufis et avait de nombreux disciples.

Lorsqu’il se rendit à La Mecque, Ya‘qûb al-Nahrâjûrî l’accusa de sorcellerie. Il revint alors à Basra, puis à Ahwaz et décida enfin d’aller en terre mécréante pour appeler les gens à Dieu. Il se rendit en Inde et poursuivit sa route jusqu’en Chine. Il rédigea de nombreux traités pour ces peuples et quand il les quitta, on lui écrivit de toute l’Asie. Les indiens le surnommaient le « protecteur », les chinois le « secoureur », les gens du Khorasan le « sagace », les perses « Abû ‘Abd Allâh » (le serviteur de Dieu), les gens du Khûzistân le « hallâj des secrets », les gens de Baghdâd le « déracineur [de l’impiété] » et les gens de Basra l’« informateur ». Quelques temps après, sa crédibilité fut remise en cause et il partit à La Mecque où il séjourna deux années.

À son retour, il avait complétement changé et tenait des propos douteux. Il fut chassé de cinquante villes. On rapporte qu’il a été surnommé « hallâj » après l’événement suivant: un jour, il passa près d’un tas de coton. Il l’indiqua du doigt et la meule se démêla et se transforma en fils de coton. »

On rapporte qu’Al-Husayn Ibn Mansûr faisait quatre cent prières par jour. Il considérait que c’était une obligation. Lorsqu’on lui disait: « Pourquoi t’épuises-tu autant? » Il répondait: « Le repos et la peine sont étrangers aux compagnons de la Voie. La qualité des compagnons est l’extinction ; et le repos et l’épuisement n’ont aucun effet sur eux. »

Lorsqu’il atteignit la cinquantaine, il dit: « Je n’ai suivi aucune école, mais j’ai pris les éléments les plus pénibles de chaque école. Aujourd’hui j’ai cinquante ans et avant chaque prière je fais les grandes ablutions. »

On l’interrogea sur la patience, et il répondit: «C’est se faire couper les mains et les pieds et être crucifié. » Le plus surprenant, c’est qu’il a subi tout cela. Un jour, il dit à Shiblî : «Laisse-moi donc, car j’ai formulé le vœu immense de mourir assassiné. » Les gens hésitaient sur son cas. Une foule d’opposants l’accusait et une foule de partisans l’innocentait. Craignant des troubles, on finit par l’arrêter et le conduire devant le Calife. [Ayant blasphémé publiquement] en déclarant: « Je suis la Vérité (ou Dieu) », on lui ordonna alors: «Dis: Il (Dieu) est la Vérité. » Il répondit: « Il est Celui au sujet de qui vous dites qu’Il est perdu, alors que celui qui est perdu, c’est al-Husayn. Or, l’océan ne se perd pas et ne diminue pas. »

On demanda alors à Junayd : «Est-ce que ces paroles peuvent être interprétées? » Il répondit: «Laissez-les le tuer. Ce jour ne se prête pas à l’interprétation. » Les savants allèrent donc le dénoncer auprès de ‘Alî Ibn ‘Îsâ, le vizir du Calife al-Muqtadir. Il le condamna à une année de prison. Durant ce temps, les gens continuaient à aller le voir et le consultaient. On ordonna alors la suspension des visites, et pendant cinq mois, seuls Ibn ‘Atâ’ et Ibn Khafîf lui rendirent visite une fois. Un jour, Ibn ‘Atâ’ lui envoya un ami qui lui dit : « O Shaykh, excuse-toi et tu auras la vie sauve. » Hallâj répondit: «Dis à celui qui t’a dit cela c’est à lui de demander pardon. » 3 Lorsqu’on lui rapporta cette réponse, Ibn ‘Atâ’ éclata en sanglots et dit : « Nous ne sommes que de pâles copies d’al-Husayn Ibn Mansûr. »

*Lire la suite du chapitre sur Al Hallaj et l’ensemble de tous les portraits biographiques rédigés par Farid ‘Attar dans le Mémorial des Saints.

Farid al-Din ‘Attar

Notes :

1-La tradition rapportée par Ahmad, Tirmidhî et Abû Dâwud est la suivante : « Dieu a déposé la vérité dans la langue et le cœur de ‘Umar. »

2-Celui qui égrène les secrets.

3-Seul Dieu donne et ôte la vie, et rien et aucune excuse ne peut empêcher cela.