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09/12/2019
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Abderrahim Bouzelmate : le vivre-ensemble durant le califat de Cordoue

Abderrahim Bouzelmate est professeur de lettres à Marseille, et l’auteur de « Al-Andalus, histoire essentielle de l’Espagne musulmane » (Albouraq Editions). Il nous présente dans une chronique inédite que publie Mizane Info, les temps forts de l’histoire du califat de Cordoue marquée par la cohabitation des communautés musulmanes, juives et chrétiennes, ce que beaucoup présentent encore aujourd’hui comme l’âge d’or de l’Islam.

 Al-Andalus– péninsule ibérique (Espagne et Portugal actuels) sous domination musulmane de 711 à 1492 avec des variations géographiques très larges – a marqué l’Histoire de l’humanité de manière indélébile.

Abderrahim Bouzelmate est professeur de lettres à Marseille, et l’auteur de « Al-Andalus, histoire essentielle de l’Espagne musulmane » (Albouraq Editions).

C’est l’époque où les trois religions monothéistes se sont rencontrées en paix durant un laps de temps assez long et qui a permis à tous, musulmans, juifs et chrétiens, de vivre un épanouissement général qui s’est étendu à tous les domaines de la vie et de la culture. Certains spécialistes appellent cette période florissante « l’esprit de Cordoue ». Après une longue première période qui a vu se succéder des phases de développement, mais également de graves troubles, un certain ‘Abd-Arraman (‘Abd-Arrahman Ier), prince en Orient, chassé de Damas par les Abbassides qui viennent de prendre le pouvoir (750) fondant Bagdad qu’ils prennent pour capitale, entre sur le territoire d’al-Andalus et proclame l’Émirat omeyyade de Cordoue.

Le jeune homme est un esprit lucide et nourrit une vision large : il n’entre pas dans le jeu des rivalités tribales et s’efforce de construire un Etat fort, capable de rivaliser avec les Abbassides, en tirant profit de toutes les compétences à son service, et ce, sans distinction de culture ou de confession.

L’unification du royaume de Cordoue

Grâce à cette volonté politique, la culture arrive au pouvoir et on assiste lentement à une réelle imbrication, voire fusion, des différentes composantes de la société andalouse. Juifs, chrétiens et musulmans se sentent enfin unis par un même objectif : construire en al-Andalus une société qui deviendra le phare de l’humanité. Puis, en octobre 912, ‘Abd-Arrahman an-Nassir (‘Abd-Arrahman III) arrive au pouvoir à l’âge de 22 ans dans une période de grands troubles à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Mais le jeune souverain est aussi énergique que lucide ; il réprime en quelques années les révoltes internes, réunifie le territoire et inflige défaite sur défaite aux royaumes chrétiens au nord qui représentaient une réelle menace.

Al-Andalus était un pays musulman au sens où la religion dictait toutes les lois, mais l’islam, reconnaissant les autres croyances, refuse toute ingérence dans les affaires des autres cultes

Le jeune émir a du génie et de la volonté ; il est aimé d’office, donne une entière liberté de culte, et a des contacts avec les grands sages juifs et chrétiens. C’est un homme avenant et un fidèle sincère aux principes de l’islam ; il aime la religion, le monde des arts et encourage la science. Il sait qu’al-Andalus a besoin d’une symbiose parfaite entre les trois religions pour que son éclat soit entier. Désormais très puissant, ‘Abd-Arrahman an-Nassir proclame le califat de Cordoue en 929.

L’âge d’or du judaïsme

Alors qu’ils étaient persécutés sous les différents dirigeants wisigoths, les juifs, protégés désormais, sont des citoyens à part entière, puissamment organisés en communauté, et érigent de magnifiques synagogues, développent la culture et fournissent à l’État de grands sujets ; c’est en al-Andalus qu’ils vivent le mieux.

La communauté hébraïque, avec une vision parfois très orthodoxe, n’est pas tenue de sacrifier un quelconque principe pour se lancer dans la vie culturelle et politique du pays. Al-Andalus était un pays musulman au sens où la religion dictait toutes les lois, mais l’islam, reconnaissant les autres croyances, refuse toute ingérence dans les affaires des autres cultes. De la sorte, les juifs, tout en parlant et en écrivant l’arabe, développaient leurs écoles, leurs centres d’enseignement afin de perpétuer leur héritage religieux.

Élevé dans l’orthodoxie judaïque, médecin de talent, grand traducteur du grec, Hasdai Ibn Shaprut fut une pièce maîtresse dans le califat en matière de missions ambassadrices et de traduction de textes anciens

Mieux, ils purent même l’étendre. De grandes figures juives sont projetées sur le devant de la scène, et ladite communauté foisonne alors d’intérêt pour sa propre renaissance dans un contexte qui lui est largement favorable. C’est véritablement l’âge d’or du judaïsme.

Traducteur, ambassadeur, savant : les multiples facettes des érudits andalousien

Entièrement libres dans leur culte, nullement inquiétés pour leur croyance, les juifs de Cordoue et des autres villes se lancent dans la politique, l’art et l’économie. Ils traduisent des textes de philosophie pour le compte des princes, écrivent des poèmes et des textes littéraires d’une grande finesse, ouvrent de très grands centres d’étude du Talmud, fournissent de grandes bibliothèques arabes au pays, et parviennent à occuper des fonctions au sommet de l’État. À ce titre, Hasdai Ibn Shaprut est un exemple fameux.

Élevé dans l’orthodoxie judaïque, médecin de talent, grand traducteur du grec, il fut une pièce maîtresse dans le califat en matière de missions ambassadrices et de traduction de textes anciens. Il aide ainsi à développer la science de manière autonome par rapport au Bagdad des Abbassides, toujours les principaux rivaux. Respecté auprès des autorités, Hasdai en profite pour développer l’hébreu, l’enseignement du judaïsme et organise la communauté juive d’une manière très efficace.

Le vivre-ensemble, moteur de la réussite d’al-Andalus

Les Mozarabes (chrétiens d’al-Andalus) également épanouis, occupent, au même titre que les juifs, des postes clés auprès des autorités et sont parfois responsables de politiques étrangères. Ils sont, dans de nombreux cas, les ambassadeurs du Calife auprès de la Cour de Constantinople, à l’exemple des évêques Racemundo ou encore Rabi ibn Zayd. Parallèlement à cela, les savants musulmans, très nombreux, brillent dans tous les domaines. Les débats sont exacerbés et l’esprit critique vif. Les nouvelles découvertes fusent et al-Andalus devient alors l’endroit le plus fertile du monde en matière de science.

Plus tard, quand la dernière ville arabe d’Europe, Grenade, connaîtra sa chute en janvier 1492, les Rois Catholiques feront basculer l’Espagne dans une période sombre faite d’inquisition et d’intolérance

Les juifs et les chrétiens soumis à l’impôt de dhimmi (protégés), les musulmans soumis à l’impôt de la zâkat (troisième pilier de l’islam), allaient, ensemble, donner naissance à une société exemplaire en matière d’épanouissement interculturel. Cordoue, première ville d’Europe et deuxième au monde après Bagdad, par son nombre d’habitants (elle en a entre 500 000 et un million au moment où Paris en a 20 000), devient capitale du savoir et de la culture, lieu de passage pour les grands génies de l’humanité, le carrefour des grands esprits ; tous se donnent rendez-vous dans cette cité glorieuse où l’on cultive l’art de vivre et la poésie, où les soins sont de qualité et gratuits, où homme et femmes vont à l’école, où le livre devient une obsession pour tous.

La Reconquista et la trahison des Rois catholiques

Le pays tout entier vit alors, en cet éclatant Xe siècle, une grande période de prospérité, tandis que la science connaît un essor et un développement formidables. Les savants se spécialisent et les différentes villes voient naître en leur sein de grandes figures qui viendront révolutionner les connaissances en médecine, en astronomie, en littérature, en mathématiques, en botanique, en agriculture, en chimie… Cordoue prend alors le surnom de ville « joyau de l’humanité ». Plus tard, quand la dernière ville arabe d’Europe, Grenade, connaîtra sa chute en janvier 1492, les Rois Catholiques après avoir validé toutes les conditions des musulmans contre la remise des clefs de Grenade (comme le fait par exemple qu’ils pouvaient conserver tous leurs biens, et resteraient libres dans leur culte, évoluant sous leurs juridictions et juges), feront basculer l’Espagne dans une période sombre faite d’inquisition et d’intolérance. Les Rois Catholiques trahirent toutes les promesses faites aux vaincus à peine quelque temps après la signature du traité. Ce fut une grande duperie et une sauvage transgression de toutes les clauses ratifiées.

Des lumières andalouses aux ténèbres du fanatisme religieux

À partir de 1502, les musulmans sont convertis de force ou exilés, voire tués. Toutes les mosquées sont systématiquement transformées en églises. Des décrets successifs interdisent aux musulmans toutes les pratiques en lien avec leur religion. C’est l’Inquisition totale et absurde et les bûchers effroyables. Avant cela, le 31 mars 1492, un décret signé avait déjà ordonné l’expulsion massive de tous les juifs d’Espagne, vidant les villes, chassant les grands esprits et faisant entrer l’Espagne dans une période noire de son histoire dont elle ne se relèvera que des siècles plus tard. Les livres furent brûlés, des tribunaux d’inquisition furent dressés et l’esprit recula partout pendant que le fanatisme arrivait au pouvoir. Cela, après avoir connu les lumières de l’esprit grâce à une sincère politique d’ouverture sur l’autre faite de tolérance et de respect.