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mardi 16 juillet 2024

AbdelKader : Les modes de vision de Dieu

Dans sa Halte n°68, l’émir Abd el Kader nous livre son propre commentaire de l’épisode coranique de la demande de vision de Dieu établie par Moïse (Moussa). Une belle explication à lire sur Mizane.info. 

Dieu le Très-Haut a dit : « Il (Moïse) dit : “Donne-moi la vision, que je Te regarde !” » (Cor. 7, 143)1.

Beaucoup de choses ont été dites sur ce verset, tant du côté des savants exotériques que du côté des connaissants, hommes de réalisation et de contemplation. Voici les intuitions que le Vrai m’a données sur cette question. Moïse – sur lui la Paix ! – vit l’élévation de sa station auprès de son Seigneur par le fait qu’il entendait, entre autres, Sa Parole.

Cela l’amena à demander une vision spéciale dans laquelle tous les voiles seraient anéantis, sauf celui sans lequel la vision de Dieu est inimaginable 2.

Il désirait, de plus, obtenir cette vision en restant tel quel, dans son état actuel, sans que sa constitution en fût affectée. Moïse – sur lui la Bénédiction unitive et la Paix ! ‒ savait, comme tout connaissant, que la vision de Dieu ne peut avoir lieu sans voiles, que ces derniers soient nombreux ou non, qu’ils soient épais ou non.

Il est impossible, en effet, de voir Dieu sans voile, dans ce monde et dans l’autre ; la distinction entre ceux qui obtiennent la vision se fait, d’ailleurs, selon le nombre de voiles et leur degré d’opacité. L’Intellect premier voit Dieu de derrière un seul voile, alors que l’Âme universelle Le voit de derrière deux voiles, et ainsi de suite 3.

La vision de Muhammad – qu’Allâh répande sur lui la Bénédiction unitive et la Paix ! – n’est pas la même que celle des autres prophètes, et la vision de certains d’entre eux n’est pas la même que celle de tous les autres. Le Très-Haut, en effet, nous a informés qu’Il avait élevé en degré certains plus haut que d’autres 4.

La cause en est dans le surcroît de science de Dieu. Ainsi, la vision des saints n’est pas comme celle

des Prophètes, et la vision de chaque saint est différente de celle des autres. Chacun a une vision dépendant de ses prédispositions personnelles, celles-ci étant distinctes et différentes selon chaque cas, nulle ne ressemblant à l’autre en vertu de l’illimitation de la Possibilité universelle.

Considère l’histoire du disciple à qui l’on dit : « N’irais-tu pas voir Abû Yazîd ? » 5 Il répondit : « Je n’ai pas besoin de voir Abû Yazîd, car je vois Dieu ! » Par la suite, il se trouva que ce disciple eut l’occasion de voir Abû Yazîd, et lorsque son regard se posa sur celui-ci, il tomba raide mort.

Abû Yazîd déclara alors : « Ce disciple était sincère quant à sa vision de Dieu, seulement il Le voyait en fonction de sa prédisposition propre, et lorsque son regard tomba sur moi, il vit Dieu ‒ qu’Il soit exalté ! – selon la prédisposition qui est mienne, et à travers Sa théophanie sur moi ; cela dépassait ses possibilités, c’est pourquoi il mourut. »

Lorsque Moïse fit sa requête à son Seigneur, Dieu lui répondit qu’il n’aurait pas capacité à avoir la vision correspondant à sa demande ; cela étant ni possible pour lui ni pour quelque chose de plus puissant que lui et de constitution plus robuste, comme les montagnes faites de roc. Dieu Se révéla à la montagne et à Moïse : la montagne fut déstabilisée et rasée, tandis que Moïse, ne pouvant résister, tomba foudroyé quant au corps et à l’esprit.

Dans une tradition avérée 6, le Prophète – qu’Allâh lui accorde Sa Bénédiction unitive et Sa Paix ! – déclare : « En vérité, les hommes défailliront au Jour de la Résurrection 7, et je serai le premier à reprendre connaissance. Et voilà que je me trouverai près de Moïse à tenir l’un des supports du Trône. Je ne saurai pas s’il est tombé lui aussi en défaillance et aura repris connaissance avant moi, ou s’il a été tenu compte de son foudroiement au mont Tûr (Sinaï) » 8.

Cette stupéfaction, au Jour de la Résurrection, concerne les esprits. Si la montagne fut abattue et si Moïse s’évanouit, c’est parce que leurs prédispositions ne purent supporter la vision spéciale que

Moïse demanda. Le : « Tu ne Me verras pas ! » du verset coranique (7, 143) signifie : tu n’as pas la capacité de Me voir dans la condition que tu requiers, à savoir avec le minimum de voile le plus subtil possible, tout en restant tel que tu es, sans altération de ta constitution.

Ce qui est nié ici, c’est la vision spécifique précisément demandée par Moïse ; mais, par ailleurs, il est certain qu’il obtint une vision puisque, s’il n’en avait obtenu aucune, il ne serait pas tombé foudroyé ! Sa demande fut donc exaucée sous le rapport où il obtint bien la vision, et rejetée sous le rapport où il défaillit, où sa constitution se délita, et que l’harmonie de son être fut altérée.

Dieu ne commanda à Moïse – sur lui la Paix ! – d’observer la montagne que pour le consoler, et lui faire comprendre ainsi, par constatation directe, que l’impossibilité de rester impassible, et l’anéantissement de la constitution de l’être, lors de cette théophanie spéciale, ne tinrent pas à lui seulement, mais que ce qu’il lui arriva se produisit aussi pour quelque chose de beaucoup plus solide et de plus puissant.

Certains prétendent que Moïse – sur lui la Paix ! – ne vit pas Dieu – qu’Il soit exalté ! –, mais que la montagne Le vit ‒ ce qui est indéniable puisque le texte du verset le confirme 9 ‒ ; ils donnent donc à la montagne une place plus noble que celle de Moïse auprès de Dieu. En voilà assez d’une telle ignorance !

Le repentir de Moïse – sur lui la Paix ! – ne concernait que sa demande pour obtenir une chose ne lui étant pas permise, et qu’il n’avait la force de supporter.

Or, sa sublime station spirituelle entraîna que son attitude fut un manquement aux convenances dans le rapport avec Dieu, car les bonnes actions des hommes pieux sont de mauvaises actions pour les Rapprochés 10.

Sa foi était seulement que nul ne pouvait dépasser sa disposition personnelle à voir Dieu, cette primauté dans la foi étant relative aux gens de sa tradition et de la Loi sacrée dont il était le Messager11.

Abd el Kader

Notes :

1 – Cette Halte se présentant comme une exégèse du verset 7, 143, nous donnons de ce dernier une traduction intégrale : « Et lorsque Moïse vint à Notre rendez-vous et que son Seigneur lui adressa la Parole, il demanda : “Mon Seigneur, donne-moi la vision, que je Te regarde !” Il (le Seigneur) lui répondit : “Tu ne Me verras pas, mais regarde la montagne ; si elle tient en place, tu Me verras !” Et dès que son Seigneur Se révéla à la montagne, Il la réduisit en poussière (Il la nivela), et Moïse tomba foudroyé. Lorsqu’il reprit connaissance, il dit : “Gloire à Toi ! Je retourne repentant à Toi, et je suis le premier de ceux qui ont la foi ”. »

2 – La “vision” dont il s’agit ici ne peut être que relative à une “forme”, limite au-delà de laquelle la distinction entre le connaissant et le connu est abolie. Le terme “forme” doit ici être considéré au point de vue purement qualitatif (cf. Halte 17, t. I).

3 – L’Intellect premier est le premier être manifesté. Il se distingue ainsi de la Réalité principielle, et c’est en cette différenciation que consiste le premier voile. L’Âme universelle tirant, au point de vue de la cosmogénèse, sa réalité de l’Intellect, ce dernier constitue un voile entre elle et Dieu s’ajoutant au voile de sa propre distinctivité. Cette manière de concevoir la multiplication des voiles est propre au point de vue cosmologique.

4 – Ainsi, Cor. 2, 253 : « Nous avons favorisé certains de ces Messagers plus que d’autres ; d’entre eux, il y en a à qui Allâh a parlé, et Il a élevé certains en degré. »

5 – Sur Abû Yazîd al-Bistâmî, cf. Michel Vâlsan, Études Traditionnelles, 1967, nos 402-403, pp. 215-219.

6 – Retenue par Al-Bukhârî.

7 – Des commentateurs distinguent ce foudroiement de la Résurrection elle-même où le Prophète, selon certaines traditions, est le premier à se relever de la tombe.

8 – Dans une vision extraordinaire rapportée dans les Futûhât (III, 349), le Shaykh al Akbar s’entretient avec Moïse. Après l’avoir remercié pour son intervention lors de l’épisode bien connu du Voyage nocturne où, grâce à son insistance auprès du Prophète, le nombre des prières obligatoires est passé de cinquante à cinq pour les musulmans, Ibn ‘Arabî lui pose un certain nombre de questions. Il lui rappelle la tradition prophétique : « Nul d’entre vous ne verra son Seigneur avant de mourir ! » Moïse lui répond : « C’est ainsi qu’il en fut ; lorsque je demandai la vision, Il me répondit (ou m’exauça : ajâbanî). Je tombai foudroyé et je Le vis ‒ qu’Il soit exalté ! – dans mon foudroiement ». « En tant que mort ? » lui demande le Shaykh. « En tant que mort ! » répond Moïse. La question de la reprise de conscience de Moïse en même temps, ou avant celle du Prophète Muhammad, est aussi envisagée, mais comme elle demande certains développements complémentaires, nous ne l’aborderons pas ici.

9 – La suite du verset de référence dit, en effet : « Et dès que son Seigneur Se révéla à la montagne… (wa lammâ tajallâ rabbu-hu li-l-jabali…) »

10 – Cf. tome II, Haltes 42 et 58, et la n. 7 p. 161.

11 – Ce dernier paragraphe est une explication de la fin du verset faisant l’objet du présent Mawqif (voir sa traduction intégrale dans la première note de cette Halte).

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