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Quand l’Algérie structure l’imaginaire politique de l’extrême-droite française

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Pourquoi l’Algérie est-elle au cœur de la pensée et des discours politiques de l’extrême droite française ? Sociologue et directeur de recherche au Centre de recherche en langue et culture amazighes (Béjaia-Algérie), Samir Amghar nous en livre la réponse dans cet article à lire sur Mizane.info.

Quel est le point commun des personnalités d’extrême-droite française telles que Marine Le Pen, Éric Zemmour (Président de Reconquête), Farid Smahi (ancien responsable du Front national), Louis Alliot (maire RN de Perpignan) ou encore Robert Ménard (maire de Bézier) ? L’Algérie. En effet, elles sont toutes liées de près ou de loin, de façon directe ou indirecte, à notre pays, qu’il s’agisse de descendants d’anciens soldats français de la guerre d’indépendance, de fils de harkis, de familles de pieds-noirs, ou d’autres héritiers de cette histoire coloniale.

Cette filiation mémorielle n’est pas le fruit d’un hasard : Cela fait plus de 60 ans que notre pays occupe une place singulière dans la vie politique française – surtout au sein de l’extrême-droite tant et si bien que cette relation peut être qualifiée de véritable obsession pour cette sensibilité politique. Cette fixation s’est d’ailleurs exprimée en octobre 2025, lorsque les députés du Rassemblement national ont réussi à faire adopter une résolution visant à dénoncer et donc à remettre en cause les accords franco-algériens de 1968, texte juridique accordant aux Algériens un statut migratoire spécifique.

Photo prise durant l’occupation militaire française de l’Algérie.

Cette résolution, obtenue à une voix près, sans conséquence réelle immédiate pour les relations algéro-françaises, rend compte de manière paroxismique de ce que l’Algérie a toujours représenté pour l’extrême-droite : un prisme « déformant » du passé colonial, du présent politique et du futur de la France.

L’Algérie comme rente mémorielle

Les travaux d’historiens et de politologues comme ceux de l’Américain Todd Shepard ou de la Française Raphaëlle Branche, ne manquent pas pour démontrer que la guerre d’indépendance constitue un événement qui fonde la vie politique contemporaine française depuis des décennies. Un

évènement si cardinal que cette lutte a été l’élément déclencheur de la recomposition profonde du champ politique et institutionnel de la France, en donnant naissance à la Ve République. La perte de l’Algérie a été vécue comme un véritable traumatisme civilisationnel. L’istiqlal que d’ailleurs Jean-Marie Le Pen qualifia de « connerie de 1962 » n’a jamais été accepté par l’extrême-droite française, qui a vécu ce moment historique comme une blessure et comme une remise en cause de la grandeur de la France. Cette défaite à la fois militaire, politique et symbolique – que certains historiens français ont longtemps minimisée – a engendré une mémoire saturée de ressentiment, fondée sur deux piliers : la nostalgie de l’Algérie française et l’idée d’une puissance perdue.

Ainsi, l’Algérie fonctionne comme un âge d’or perdu à partir duquel la France aurait été trahie « de l’intérieur » par des élites politiques jugées faibles, mais également par une « armée de sauvages à qui on aurait donné la civilisation ». Cette représentation continue d’irriguer les discours politiques et idéologiques du RN (anciennement Front National dont de nombreux responsables appartenaient à l’Organisation de l’Armée Secrète) et de Reconquête.

Ses responsables en premier lieu desquels Eric Zemmour aime ainsi à répéter, à tue-tête, que l’Algérie est une création française et que celle-ci n’existait pas avant, reprenant ainsi in extenso le narratif des Pieds-noirs affirmant que notre pays a été créé ex nihilo.

L’Algérie comme matrice fantasmée de l’immigration en France

Cette « mémoire blessée » ne constitue pas l’unique lien entre l’extrême-droite française et l’Algérie. À partir des années 1980, ces mouvements élaborent une représentation de l’immigration selon laquelle celle-ci serait le principal facteur de déstabilisation identitaire et sécuritaire de l’Hexagone. Dans cette vision, l’Algérie occupe une place centrale : symboliquement, notre pays devient l’archétype des facteurs à l’origine du « Grand Remplacement », en raison de la forte présence de ressortissants algériens et de leurs descendants en France. Selon certaines estimations, cette population se compte en plusieurs millions d’individus.

Dès lors, l’Algérie est construite comme le principal pourvoyeur du fantasme du « défi migratoire » auquel serait confrontée la France. De nombreux politistes ont montré que l’extrême-droite fabrique des « objets de menace ». L’Algérie devient l’un de ces objets car elle condenserait, dans les discours, plusieurs peurs existentielles : la religion musulmane, la différence culturelle, la démographie, etc.  

C’est dans ce cadre que l’accord de 1968 devient une obsession politique : il est perçu comme une porte d’entrée privilégiée des Algériens, alimentant ainsi les narratifs d’invasion et de submersion, bien loin de la réalité statistique actuelle des flux migratoires.

L’Algérie comme levier de mobilisation politique

L’obsession de l’extrême-droite pour la question algérienne ne relève pas uniquement d’une logique mémorielle : elle répond à une stratégie électorale. Elle permet notamment de capter le vote d’une partie des descendants de pieds-noirs et de harkis, dont les blessures historiques sont parfois utilisées pour répondre à des desseins politiques et électoralistes. Ce n’est donc pas un hasard si l’extrême-droite fait des scores importants, voire conquiert des municipalités comme Perpignan ou

Béziers. Ces territoires comptent historiquement d’importantes communautés de Pieds Noirs. À Béziers, par exemple, le discours du maire, Robert Ménard, auteur d’un ouvrage pour le moins révélateur de sa relation avec notre pays « Vive l’Algérie française », s’inscrit régulièrement dans une théâtralisation régulière de la mémoire algérienne. Cette stratégie permet à l’extrême-droite de transformer un passé douloureux en réservoir d’électeurs potentiels, en entretenant un imaginaire de revanche, de déclassement et de trahison nationale. L’Algérie devient ainsi un outil de conquête institutionnelle.

L’Algérie comme miroir des crises contemporaines françaises

Au-delà de la mémoire, de l’immigration et de la stratégie électorale, l’Algérie joue aujourd’hui un rôle de miroir politique dans lequel l’extrême-droite projette les crises contemporaines de la société

française. Crise de l’autorité, crise identitaire, crise du modèle républicain, crise du rapport à l’islam : toutes sont symboliquement reliées à l’Algérie dans les discours. Notre pays devient ainsi un réservoir discursif pour expliquer les thèses permettant d’expliquer le déclin français en mobilisant des facteurs exogènes et postcoloniale. L’insécurité, les tensions sociales, les débats sur le voile ou sur la laïcité sont fréquemment associés à une lecture culturaliste héritée de la période coloniale.

Cimetière des martyrs de la guerre d’Algérie.

Ce mécanisme alimente une vision du monde fondée sur la désignation permanente d’un ennemi extérieur ou intérieur. En ce sens, l’Algérie ne sert pas seulement à parler du passé, mais aussi saisir le présent et à proposer un futur politique. Elle permet de légitimer des politiques sécuritaires, migratoires et identitaires de plus en plus dures, présentées comme des réponses nécessaires à un danger présenté comme structurel. Quand le numéro deux du RN, Jordan Bardella dont l’arrière-grand-père est d’ailleurs d’origine algérienne, déclare sur une radio française (Europe 1) que « Nous avons donné à l’Algérie son indépendance, il faut maintenant que le régime algérien nous donne la nôtre ».

Que veut-il dire à travers ces propos ? Il entend tout bonnement dénoncer une inversion du rapport de force entre la France et l’Algérie au profit de cette dernière. Cette déclaration a un objectif : celui de critiquer les relations actuelles entre les deux pays (migration, diplomatie, mémoire) au nom d’un discours sur la souveraineté nationale. Pour conclure, la fixation de l’extrême-droite française à l’endroit de l’Algérie constitue sa colonne vertébrale idéologique et politique depuis 1962.  

Traumatisme du passé colonial, discours alarmistes concernant les immigrés, stratégie politique et prisme sécuritaire se mêlent et définissent les contours du débat public français. L’Algérie continuera, malgré elle, à être un marqueur idéologique central du discours d’extrême-droite, surtout si Marine Le Pen ou Jordan Bardella devient le nouveau chef de l’Etat de la France en 2027.

Samir Amghar

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