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Vie et mort du Gandhi musulmanĀ : un portrait de Ghaffar Khan

ThĆ©oricien de la non-violence islamique, Abdul Ghaffar Khan aura Ć©galement jouĆ© un rĆ“le considĆ©rable dans la lutte pour les droits des femmes et pour la coexistence interreligieuse. Un portrait de Syed Sikander Mehdi, dont Mizane Info vous propose de larges extraits, nous restitue l’ampleur de la contribution historique et morale de Khan en Inde puis au Pakistan.

Inquiets de l’effet libĆ©rateur de l’Ć©ducation moderne sur une population rĆ©tive et dĆ©fiante, les Britanniques dĆ©couragĆØrent l’instruction publique et rĆ©sistĆØrent Ć  l’ouverture des Ć©coles dans la province indienne, en encourageant les mollahs Ć  dĆ©nigrer l’Ć©ducation moderne sous un prĆ©texte religieux. Quand Ghaffar Khan a ouvert une Ć©cole dans son village Utmanzai, ni lui, ni Lord Curzon n’auraient pu imaginer qu’un jour la petite Ć©cole contribuerait Ć  saper les plans du vice-roi. L’ouverture de l’Ć©cole Ć  Utmanzai en 1910 s’est rĆ©vĆ©lĆ©e ĆŖtre un tournant dans la politique indienne. Le village de Khan devint bientĆ“t le centre de l’action non-violente et le siĆØge du pouvoir populaire, une sorte d’acadĆ©mie politique enseignant et prĆŖchant la paix et la non-violence et soulignant l’importance de l’Ć©ducation moderne. Peu de temps aprĆØs, Ghaffar Khan a lancĆ© des campagnes pour l’autonomisation des femmes, pour l’Ć©galitĆ© des droits pour tous et pour la construction d’une armĆ©e de Dieu non-violente et a directement contestĆ© le pouvoir des seigneurs coloniaux, des seigneurs fĆ©odaux locaux et des mollahs. Les Britanniques rĆ©agirent en diffusant une propagande contre sa mission, en le menaƧant et en imposant des restrictions Ć  son mouvement, soudoyant les enseignants pour qu’ils quittent les Ć©coles ou les menaƧant de consĆ©quences dĆ©sastreuses s’ils continuaient Ć  enseigner dans les Ć©coles.

Un militant des droits des femmes

MalgrĆ© plusieurs sĆ©jours en prison, Ghaffar Khan, comme les montagnes sous l’ombre desquelles il avait grandi, resta intrĆ©pide et ne se soumit pas. Il poursuivi son engagement pour la libertĆ©, la diffusion de l’alphabĆ©tisation, le renforcement de la conscience politique et sociale et l’Ć©galitĆ© des droits pour tous, notamment ceux des femmes. Ghaffar Khan Ć©tait en effet un grand promoteur des droits des femmes.

Ā« L’infĆ©rioritĆ© et la supĆ©rioritĆ© dĆ©pendent des actes et non du genre … Dieu a crƩƩ des hommes et des femmes pour ĆŖtre des partenaires dans le dĆ©veloppement de la civilisation. Ce sont les deux roues de la voiture de l’humanitĆ© qui ne peut rouler sur une seule roueĀ Ā»

Il a exhortĆ© son peuple Ć  reconnaĆ®tre la valeur et l’importance des femmes en tant qu’ĆŖtres humains et en tant que partenaires Ć©gaux dans la sociĆ©tĆ© et a luttĆ© contre les traditions, les coutumes et les lois discriminatoires Ć  l’Ć©gard des femmes. Il a ouvertement exprimĆ© son mĆ©contentement au sujet de la coutume pachtoune d’accepter de l’argent en Ć©change de la main d’une femme au moment du mariage. Son approche, en outre, a eu un effet transformateur car il se rĆ©fĆ©rait souvent aux enseignements islamiques dans ce contexte. Critiquant la discrimination fondĆ©e sur le genre, il dĆ©clara : Ā« L’infĆ©rioritĆ© et la supĆ©rioritĆ© dĆ©pendent des actes et non du genre … Dieu a crƩƩ des hommes et des femmes pour ĆŖtre des partenaires dans le dĆ©veloppement de la civilisation. Ce sont les deux roues de la voiture de l’humanitĆ© qui ne peut rouler sur une seule roueĀ Ā». Devant un grand rassemblement de femmes Ć  Bhaizai, il rĆ©itĆ©ra cette position de principe : « Dieu ne fait aucune distinction entre les hommes et les femmes. Si quelqu’un peut surpasser quelqu’un d’autre, c’est seulement par de bonnes actions et de bonnes mœurs. Si vous Ć©tudiez l’histoire, vous verrez qu’il y avait beaucoup d’Ć©rudits et de poĆØtes parmi les femmes. C’est une grave erreur que nous avons commise en dĆ©gradant les femmes … Dans le Saint Coran, vous avez une part Ć©gale avec les hommes. Vous ĆŖtes aujourd’hui opprimĆ©s parce que nous, les hommes, avons ignorĆ© les commandements de Dieu et du ProphĆØte. Aujourd’hui nous sommes les adeptes de la coutume et nous vous opprimons. Mais Dieu merci, nous avons rĆ©alisĆ© que nos gains et nos pertes, nos progrĆØs et notre chute sont communs.Ā Ā» Khan a fortement prĆ©conisĆ© l’Ć©ducation des femmes et soulignait souvent que l’Islam avait rendu l’apprentissage obligatoire tant pour les hommes que pour les femmes. Il a Ć©galement veillĆ© Ć  ce que sa fille ne se rende pas seulement Ć  l’Ć©cole, mais aussi en Europe pour y suivre des Ć©tudes supĆ©rieures, malgrĆ© l’opposition au sein de sa propre famille. En plus de promouvoir l’Ć©ducation des femmes, Ghaffar Khan a ouvertement encouragĆ© les femmes pachtounes Ć  s’intĆ©resser activement Ć  la vie publique, et les femmes ont activement et positivement rĆ©pondu Ć  cet appel.

ŒcumĆ©nisme et universalisme musulman

« La vĆ©ritĆ© est que toutes les religions rĆ©vĆ©lĆ©es nous sont venues de Dieu. Elles sont venues afin d’apporter l’unitĆ©, l’amour et l’amitiĆ© dans ce monde, afin que les gens rendent la vie facile aux autres et servent les crĆ©atures de Dieu. Il incombe aux adeptes de la religion de dĆ©barrasser le monde de la haine et de l’intolĆ©rance. Les religions devraient imprĆ©gner les crĆ©atures de Dieu d’un esprit d’amour et de considĆ©ration rĆ©ciproque, afin qu’elles s’offrent mutuellement service. Ā». En 1930, alors qu’il Ć©tait dĆ©tenu dans la prison de Gujrat, Khan a œuvrĆ© pour promouvoir une bonne entente interconfessionnelle et a demandĆ© aux autoritĆ©s de la prison d’organiser l’enseignement du Coran pour les Hindous et celui du Bhagavad Gita pour les musulmans. Il avait l’habitude de donner des confĆ©rences sur le Coran et lui-mĆŖme lisait souvent le Bhagavad Gita. Tout au long de sa vie, il a respectĆ© toutes les religions, y compris l’hindouisme. Il n’est pas Ć©tonnant que quand il Ć©tait avec Gandhi Ć  Wardah, il avait l’habitude de se joindre Ć  ce dernier dans ses priĆØres quotidiennes. L’opinion d’Abdul Ghaffar Khan, musulman trĆØs dĆ©vot, Ć©tait que, bien que diffĆ©rentes religions poursuivent des chemins diffĆ©rents, elles approchent le mĆŖme et unique Dieu. En tant que telles, toutes les religions sont les religions du mĆŖme Dieu, qui est aussi le Dieu des musulmans. Il appartenait donc Ć  toutes les religions et n’avait aucun problĆØme Ć  s’identifier Ć  toutes les religions et s’efforƧait de promouvoir l’harmonie religieuse dans les moments difficiles.

Le fait est que la non-violence est une grande force en soi, tout comme la violence est une force. La non-violence a sa propre armĆ©e, de la mĆŖme maniĆØre qu’il y a des armĆ©es de la violence. La diffĆ©rence est que l’arme de la non-violence est la prĆ©dication (tabligh) tandis que l’arme de la violence est l’arme Ć  feu. Mais il n’y a pas de dĆ©faite dans la non-violence, seulement dans la violence

Outre son approche universaliste de la religion, Khan appliqua les valeurs islamiques dans la crĆ©ation d’une sociĆ©tĆ© non-violente et dans sa lutte contre l’oppression britannique. Cette approche est d’autant plus pertinente qu’elle a Ć©tĆ© non seulement thĆ©orisĆ©e mais aussi pleinement appliquĆ©e lorsque Ghaffar Khan a crƩƩ en 1930 une armĆ©e non violente de volontaires, les Khudai Khidmatgars. Une action politique non-violente contre les Britanniques qui a transformĆ© un peuple dispersĆ©, quelque peu dĆ©sorientĆ© et violent en des militants politiques bien disciplinĆ©s, courageux et non-violents. C’Ć©tait un mouvement unique contre l’esclavage et le colonialisme et une incarnation vivante de l’Islam en tant que mouvement de masse puissant mais pacifique en faveur d’un changement politique et social. Khan a clairement indiquĆ© Ć  ce propos que son concept de non-violence Ć©tait directement dĆ©rivĆ© de l’Islam : « Il n’y a rien de surprenant qu’un musulman ou un pachtoun comme moi souscrive au crĆ©do de la non-violence. Ce n’est pas un nouveau crĆ©do. Il a Ć©tĆ© suivi il y a 1400 ans par le Saint ProphĆØte (PSL) tout le temps qu’il Ć©tait Ć  La Mecque, mais nous l’avions tellement oubliĆ© que quand Gandhi l’a remis Ć  jour, nous parlions d’un credo nouveau.Ā Ā» Khan a rappelĆ© que « le Coran enseigne le djihad qui, dans son sens profond, signifie lutter pour le bienĀ Ā» et que « Le ProphĆØte Muhammad a enseignĆ© qu’un musulman ne blesse personne, ni en paroles, ni en actes, mais qu’il travaille pour le bien et le bonheur des crĆ©atures de Dieu. La croyance en Dieu est d’aimer ses semblables. Ā» « Le fait est que la non-violence est une grande force en soi, tout comme la violence est une force. La non-violence a sa propre armĆ©e, de la mĆŖme maniĆØre qu’il y a des armĆ©es de la violence. La diffĆ©rence est que l’arme de la non-violence est la prĆ©dication (tabligh) tandis que l’arme de la violence est l’arme Ć  feu. La violence engendre la haine, la peur et la lĆ¢chetĆ© … Il n’y a pas de dĆ©faite dans la non-violence, seulement dans la violence … La violence est une voie facile Ć  suivre, mais il est extrĆŖmement difficile d’emprunter la voie de la non-violenceĀ Ā». Ā Conduit par un chef politique intrĆ©pide qui ne s’intĆ©ressait pas du tout aux gains politiques ou matĆ©riels et qui Ć©tait toujours prĆŖt Ć  subir l’emprisonnement, le bannissement et toutes sortes de privations pour les causes qu’il Ć©pousait, le mouvement a grandi en force. Les pachtounes ont rejoint les Khudai Khidmatgars par milliers. En reprĆ©sailles, leurs habitations Ć©taient souvent incendiĆ©es, les membres du mouvement Ć©taient souvent battus, torturĆ©s et emprisonnĆ©s, leurs propriĆ©tĆ©s, saisies, et beaucoup furent abattus de sang-froid. Cependant, ils restĆØrent fidĆØles Ć  leur vœu de non-violence et ne recoururent jamais Ć  la violence, ce que les Britanniques dĆ©siraient dĆ©sespĆ©rĆ©ment.

Khan, premier opposant de Jinnah, le pĆØre de l’indĆ©pendance pakistanaise

Ali Jinnah, le pĆØre de l’indĆ©pendance pakistanaise.

La prĆ©fĆ©rence de Abdul Ghaffar Khan pour une Inde unie dans le scĆ©nario post-britannique Ć©tait bien connue. Son opposition vĆ©hĆ©mente Ć  la partition de l’Inde et son association Ć©troite avec le All India Congress Party n’ont Ć©tĆ© ni oubliĆ©es ni pardonnĆ©es par les soutiens de la Ligue musulmane d’Ali Jinnah. Ce parti contre lequel il avait fait campagne, allait diriger avec succĆØs le mouvement pour la crĆ©ation du Pakistan et arriva au pouvoir au Pakistan en 1947. Khan et son armĆ©e de Khudai Khidmatgars avaient toujours fait campagne contre les forces musulmanes rĆ©trogrades et les seigneurs fĆ©odaux qui avaient collaborĆ© avec les Britanniques pendant la pĆ©riode coloniale. Or, Ć  l’indĆ©pendance, beaucoup de mollahs et de seigneurs fĆ©odaux avaient rejoint la Ligue Musulmane et devinrent influents au Pakistan. L’organisation Khudai Khidmatgars a Ć©tĆ© alors interdite, ses publications censurĆ©es et Khan fut envoyĆ© derriĆØre les barreaux en 1948 jusqu’à l’amnistie du 5 janvier 1954. Il aura passĆ© plus d’annĆ©es de sa vie dans les prisons pakistanaises que durant la pĆ©riode britannique. DĆ©senchantĆ© totalement par la politique au Pakistan, il choisit l’exil et resta en Afghanistan et en Inde pendant une partie des annĆ©es 1970 et 1980. RĆ©clamant Ć  plusieurs reprises des droits Ć©gaux pour les citoyens vivant dans les quatre provinces du Pakistan, et le partage des ressources entre les provinces, Khan condamnait le terrorisme d’Ɖtat et le rĆ©gime militaire, et critiquait les forces religieuses rĆ©trogrades pour leur collaboration avec les forces rĆ©pressives dans le pays et leur violence justifiĆ©e au nom de l’Islam. Une action qui lui valut d’être accusĆ© de sĆ©paratisme pachtoune et d’être successivement emprisonnĆ© et assignĆ© Ć  rĆ©sidence. Une grande partie des dix derniĆØres annĆ©es de sa vie a Ć©tĆ© passĆ©e en Afghanistan et pendant cette pĆ©riode, il milita pour la paix en Afghanistan, mais fut contraint d’assister les pachtounes Ć  prendre les armes contre les SoviĆ©tiques. Un dĆ©chirement final qui le vit tragiquement assister Ć  l’effondrement de son chĆ¢teau de non-violence, mis en piĆØces par la guerre, le conflit et la violence dĆ©clenchĆ©s par l’invasion soviĆ©tique.

Syed Sikander Mehdi

A lire également : 

« Le voile et la bannière : L“avant-garde féministe au Pakistan », Christele Dedebant

« Hindouisme et soufisme – une lecture du confluent des deux ocĆ©ansĀ Ā», Daryush Shayegan

« Anthologie de la poésie ourdoue », Chastel Buchet

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