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Étudiants musulmans de France (EMF) : « La jeunesse fait part d'un ras-le-bol général »

Étudiants musulmans de France (EMF) : « La jeunesse fait part d'un ras-le-bol général »

2026-10-26

Écrit par Ibrahim Madras

Fondée en 1989, l'association Étudiants musulmans de France (EMF) est aujourd'hui une fédération française présente sur les principaux campus universitaires, engagée contre la précarité étudiante, le racisme et l'islamophobie. Dans cet entretien accordé à Mizane.info, l'organisation revient, par l'intermédiaire de sa chargée des relations publiques, Julia Sombia IV, sur la mobilisation de la jeunesse lycéenne, les discriminations visant les étudiantes musulmanes et les accusations d'« entrisme » dont EMF fait l'objet.

Depuis plusieurs semaines, les blocus lycéens se multiplient en France, des quartiers populaires aux établissements les plus prestigieux. Porté par des revendications sur les moyens scolaires, les inégalités et les conditions d'études, ce mouvement bénéficie du soutien d'organisations étudiantes, dont l'association Étudiants musulmans de France (EMF). Présente dans les instances universitaires et engagée auprès des étudiants sur le terrain, l'organisation dénonce la répression des mobilisations et les discriminations institutionnelles. Pour Mizane.info, Julia Sombia IV, membre d'EMF, répond à nos questions et livre son analyse d'une contestation considérée comme « ras-le-bol général » de la jeunesse française.

Mizane.info : Pourriez-vous nous présenter brièvement, pour nos lecteurs, l'association Étudiants musulmans de France (EMF) ? Sa vocation, sa structuration et ses objectifs.

Julia Sombia IV : EMF est une association étudiante fondée en 1989 qui se veut être un espace d’échange, de solidarité et d’auto-organisation pour les étudiants.

Aujourd’hui, elle est une fédération nationale composée de 31 sections, antennes et organisations membres présentes sur les principaux campus étudiants en France. Nous avons un objectif qui place l’humain au centre : un enseignement supérieur accessible à tous et émancipateur. Pour y parvenir, les actions sont principalement articulées autour de trois pôles permettant de lutter contre les violences institutionnelles telles que la précarité, l’isolement social, ainsi que le racisme et l’islamophobie :


  • Un pôle social permettant de construire la solidarité entre les étudiants en répondant à des besoins urgents : distributions alimentaires, distributions de produits de première nécessité, événements de sensibilisation à la santé mentale et activités sociales.
  • Un pôle culturel pour donner des outils pour comprendre son environnement social et politique et se mobiliser : conférences, ciné-débats, clubs de lecture et visites culturelles.
  • Un pôle représentation étudiante pour organiser la lutte politique, en s’appuyant sur notre présence dans les instances de décision : nous sommes présents dans les CROUS, les conseils d’université, ainsi qu’au CNOUS, nous permettant d’assurer un lien direct avec le ministère de l’Enseignement supérieur.

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Les blocus lycéens ont pris naissance dans plusieurs établissements d'Île-de-France avant de gagner le reste du pays. Quel regard portez-vous sur ce mouvement et sur ses revendications ?

Les mobilisations ont démarré dans les zones marginalisées, en particulier dans les banlieues et les Outre-mer, afin de dénoncer la rupture d’égalité dans les moyens alloués par l’Éducation nationale, avant de s’étendre à toute la France. La solidarité qui en résulte est exemplaire. Elle a notamment été marquée par le soutien de lycées qui ne sont pas directement concernés par ces revendications, tels que Louis-le-Grand, Henri-IV, ainsi que d’établissements d’enseignement supérieur comme l’Institut catholique de Paris, HEC ou encore l’INSA de Strasbourg, qui ont vécu pour la première fois de leur histoire des blocus. Cela témoigne de la réussite de ce mouvement mené par les lycéens. Nous devons continuer de les soutenir et d'amplifier le mouvement jusqu’à obtenir de véritables changements et des mesures concrètes.

EMF entretient des relations avec des jeunes issus des quartiers populaires et mène notamment des actions au sein de l'enseignement supérieur. Quels témoignages avez-vous recueillis auprès des lycéens et étudiants mobilisés ? Que vous disent-ils de leurs conditions d'études, de leurs inquiétudes et de leur avenir ?

Nos sections locales ont fait remonter deux axes majeurs de préoccupation : un climat d'hostilité et de discrimination pesant sur les étudiantes portant le voile, et des conditions d’études indignes.


  • Des étudiantes se voient refuser l’accès au service des sports universitaires (SUAPS) si elles gardent leur foulard, un turban ou un bandeau de sport, selon des règlements intérieurs illégaux. Ce sont pourtant des étudiantes qui paient la CVEC et participent ainsi à financer le SUAPS.
  • Des surveillants exigent que les étudiantes portant le voile le retirent ou que leurs oreilles soient découvertes pendant les examens, une exigence qui n’est pas imposée aux autres étudiantes dont les cheveux retombant cachent les oreilles.
  • Les horaires pour aller manger aux restaurants universitaires ont été réduits, les files d’attente sont trop longues, il y a peu d’options végétariennes et presque rien de chaud le soir. Les repas à 1€ sont rendus difficilement accessibles en pratique.
  • Le coût réel de la scolarité est sous-estimé : il ne prend pas en compte les dépenses matérielles indispensables comme l'équipement informatique (ordinateur, accès Internet) ou le matériel spécifique exigé dans certaines filières (équipements sportifs en STAPS, etc.).
  • Les bâtiments ne sont pas rénovés et sont mal isolés : il fait trop froid en hiver et trop chaud en été, au point qu’une bibliothèque universitaire à Nanterre a dû fermer en période d’examens.
  • Le stress de la sélection en licence et en master, des concours et des soutenances provoque des troubles du sommeil, de l’épuisement et des conduites à risque (consommation d’alcool, de tabac, de drogues…).

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La mobilisation semble dépasser les seules questions de moyens scolaires pour exprimer un malaise plus profond sur la défaillance du système scolaire à la française et le délaissement politique des aspirations de la jeunesse. Partagez-vous cette analyse ? Que révèle ce mouvement sur la place accordée aux jeunes dans la société française ?

Si cette mobilisation est aussi difficile à contenir, c'est que les revendications sont partagées par les élèves et étudiants mobilisés : la jeunesse fait part d'un ras-le-bol général. La mobilisation ne se limite pas seulement au manque de moyens, mais met en lumière la violence institutionnelle commise par l’État à l’égard de la jeunesse, à commencer par l'invisibilisation des revendications. Cela fait des années que la jeunesse dénonce des conditions d’éducation indignes, mais elle n’est pas écoutée.

Au lieu d’apporter des réponses aux demandes de la jeunesse et du personnel, le gouvernement, acceptant dix ans de compromissions avec l’extrême-droite, n’a cessé de mettre en avant de faux problèmes pour faire passer les réels besoins au second plan. Comment oublier la rentrée scolaire de 2023, dont la priorité pour l’école a été l'interdiction de l'abaya, opérant un véritable contrôle au faciès : un rituel humiliant pour les jeunes filles qui se sont vues refuser l’accès à l’enseignement si elles ne changeaient pas d’habits.

De plus, lorsque le mouvement s’est étendu à toute la France, le gouvernement n’a trouvé d’autres solution que de réduire le mouvement des lycéens comme étant manipulé par des partis politiques et une violente répression policière. Après 3 semaines de mobilisation, l’absence de mesures concrètes de la part du Président et de son Premier ministre témoigne du mépris du gouvernement pour la jeunesse.

Au-delà de la contestation actuelle, quelles mesures vous paraissent indispensables pour répondre aux revendications des lycéens ? Qu'attendez-vous du gouvernement et qu'espérez-vous voir émerger de ce mouvement ?

Les mobilisations ont émergées pour revendiquer des conditions d’étude dignes. Ainsi, nous portons des revendications essentielles : la rénovation des établissements scolaires et universitaires, le recrutement massif de personnels éducatifs, de santé, d’accompagnement et d’orientation, la fin de la sélection via Parcoursup et Mon Master, la revalorisation des APL et l’abandon des frais différenciés pour les étudiants étrangers (le dispositif Bienvenue en France).

Mais ces revendications ne peuvent être détachées d’une considération simple : ce n’est pas un hasard si les lycées les moins dotés sont aussi ceux des banlieues, où on retrouve le plus d’élèves racisés. Le racisme et l'islamophobie sont omniprésents dans le quotidien de milliers d’élèves et étudiants. Ainsi, pour défendre une éducation accessible à tous dans des conditions dignes, il faut aussi défendre le droit d'étudier sans être stigmatisé, discriminé ou exclu en raison de sa religion. Nous exigeons ainsi l’abrogation de la loi de 2004 et des mesures discriminatoires qui en découlent.

Nous exigeons également la mise en conformité des règlements intérieurs des universités avec la liberté de culte, puisqu’elles dérogent aujourd’hui à la loi en imposant des restrictions illégales (interdiction du voile dans les SUAPS, exigence de la tête nue sur les cartes étudiantes, etc.). Les femmes musulmanes doivent pouvoir étudier sans avoir à choisir entre leur scolarité et leurs convictions. Il revient à l’État de garantir l’égalité d’accès à l’éducation, et non de maintenir des dispositifs d’exclusion.

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Nous voulons donc une éducation et un enseignement supérieur accessible à toutes et tous sans distinction et respectueux des libertés de chacun. Aujourd’hui, nous devons nous mobiliser tous ensemble pour porter ces revendications face à un gouvernement qui fait la sourde-oreille, même après de fortes mobilisations comme celles du 13 ou du 17 octobre. Mais la jeunesse est extrêmement motivée et solidaire, prête à continuer la lutte.

Quel rôle jouent la foi et l'éthique musulmane, assumées dans votre association, dans vos actions, votre orientation et vos objectifs ?

Notre association ne relève pas du cultuel. Nous n'organisons aucun rite religieux et nos actions s'adressent indifféremment à l'ensemble de la communauté étudiante. Pour autant, notre engagement s'inspire de l’éthique et des valeurs musulmanes : la justice sociale, la bienveillance et l'excellence, la solidarité, l'entraide et le respect de la dignité humaine.

Malgré vos nombreux démentis, certains relais et discours médiatiques persistent à vous présenter comme les acteurs d'une stratégie d'influence liée aux « Frères musulmans ». Que répondez-vous à ces accusations récurrentes ? Cela porte-t-il atteinte à vos travaux et à vos actions quotidiennes ?

Nous avons démenti ces accusations grotesques à de nombreuses reprises. Elles sont fausses et reposent sur le mensonge. EMF est une organisation autonome et indépendante. Ce qui doit être souligné néanmoins, c’est la raison de ces attaques. Ce qui pose problème, ce n’est pas qu’on soit politisé. Ce qui nous est reproché, c’est d’être musulmans et de porter notre voix, de s’organiser et de dénoncer l’islamophobie, le racisme ou d’autres formes de violences. Il y a une islamophobie latente dans l’espace politique et médiatique français qui souhaite étouffer les voix musulmanes.

Mais cela ne nous empêche pas de continuer à travailler quotidiennement sur le terrain aux côtés des étudiants, de construire la solidarité et de lutter pour nos droits.

Selon vous, les étudiants musulmans peuvent-ils aujourd'hui militer librement pour des revendications sociales, syndicales ou politiques sans que leur engagement soit immédiatement étiqueté comme de « l'entrisme » ou une stratégie obscure d'infiltration religieuse ?

EMF est aujourd’hui visé par une campagne islamophobe et complotiste qui n’a pas pour seul objectif d’attaquer une organisation étudiante, mais plus largement d’empêcher la participation politique, syndicale et médiatique des musulmans et des personnes qui dénoncent l’islamophobie.

Ces attaques s’inscrivent dans un contexte global où les organisations antiracistes, les militants, les intellectuels, les médias et les acteurs politiques qui prennent position sur l’islamophobie ou le racisme subissent les mêmes mécanismes de disqualification. On assiste à une criminalisation croissante des expressions politiques musulmanes et antiracistes. Tout est fait pour empêcher que certaines questions soient portées dans l’espace public.

Dès lors que des musulmans s’organisent collectivement, prennent la parole ou s’investissent dans le champ politique, syndical ou médiatique, ils sont accusés “d’entrisme”, d’avoir un “agenda caché” ou d’être liés aux “Frères musulmans”. Le complotisme devient alors un outil de disqualification politique. Ce qu’on reproche en réalité à ces organisations, ce n’est pas une quelconque menace réelle, mais le fait de porter des questions d’antiracisme, d’islamophobie et de dignité politique dans l’espace public.

Image contentLa jeunesse française, aussi nommée « génération Z », semble davantage ouverte, inclusive et solidaire face aux difficultés rencontrées par leurs concitoyens de confession musulmane, mais aussi face aux injustices subies ailleurs, comme en Palestine. Quels sont vos ressentis face aux solidarités exprimées par cette jeunesse, notamment dans les mobilisations lycéennes ? Sommes-nous face à un tournant moral, social et politique en France ?

La force de ce mouvement réside dans la solidarité entre les lycéens, au-delà de leurs établissements et de leurs conditions sociales. C’est cette solidarité qui a pris la rue, qui s’est élargie à d’autres pans de la société, et qui aujourd’hui nous permet d’espérer une vraie rupture avec les politiques d’austérité et de violences institutionnelles des dernières années.

C’est formidable de vivre cette montée de solidarité initiée par des jeunes qui n’ont pas encore le bac en poche mais qui s'émancipent de certains relents racistes de la société. C’est une jeunesse fière, diverse et solidaire qui s’exprime depuis plusieurs semaines et qui tranche avec certains relents racistes qui traversent notre société. C’est une jeunesse qui refuse de se taire face aux injustices, qui s'organise, se mobilise et fait entendre sa voix.

Propos recueillis par Ibrahim Madras pour Mizane info.

#musulmans#Blocus lycée#Mobilisations#EMF

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