
2026-09-24
Écrit par Vanessa. C
Un an après l’assassinat d’Inès Mecellem par son ex-compagnon, malgré plusieurs plaintes et un téléphone « grave danger », son histoire interroge sur les défaillances de sa protection. Cette tribune de Vanessa. C appelle à faire de la lutte contre les violences faites aux femmes une mobilisation collective, sociale et religieuse. L’année dernière, le 8 septembre 2025, notre soeur Inès Mecellem était assassinée de plusieurs coups de couteaux par son ex-compagnon, à Buxerolles près de Poitiers. Pourtant elle avait déposé plusieurs plaintes et disposait d’un téléphone “grave danger” censé lui faciliter une demande d’aide rapide. Ce drame a fait la une des grands médias français, où nous avons découvert cette jeune femme voilée de 25 ans, en même temps qu’il est passé presque complètement sous silence dans le monde militant et religieux musulman. Comment cela est-il seulement possible ? Ce genre de drame existe dans toute communauté, dans tout peuple quelque soit sa confession et ses convictions, et souffre d’un manque de réaction à la hauteur sans doute partout, mais il convient de rappeler que l’islam délivre un message fort sur la mort d’innocents et sur les injustices commises contre les êtres vulnérables, également que l’islam n’est justement pas seulement un culte avec des prières et des jeûnes, et que ses principes de justice sociale sont faits pour être appliqués et non pas seulement constitués des beaux discours religieux dénués d’effet : -ainsi le tout premier verset coranique normatif révélé à La Mecque au début de la Révélation concerne l’abomination du meurtre des bébés filles spécifiquement : { et que la fille enterrée vivante sera interrogée : pour quel péché a-t-elle été tuée ? } (s at-Takwir v 8-9). Toujours dans la période mecquoise, l’attitude sexiste envers les bébés filles est fustigée dans le Coran d’autant plus qu’elle conduisait les gens de la Jahiliyya parfois à les enterrer vivantes : { Et lorsqu'on annonce à l'un d'eux la naissance d'une fille, son visage s'assombrit et il retient sa colère. Il se cache des gens, à cause de la mauvaise nouvelle qui lui a été annoncée. Doit-il la garder malgré la honte ou l'enfouir dans la terre ? Quel mauvais jugement ! } (s An-Nahl, v 58-59) -dans la Sunnah le Prophète Muhammad ﷺ a renforcé à de nombreuses reprises les mesures pour protéger les êtres les plus vulnérables de sa société, citons juste ce hadîth parmi d’autres qu’il dit un jour à ses compagnons : « Ô Allah, je mets en garde sévèrement sur le droit des deux faibles : l’orphelin et la femme. » (Sunan Ibn Majah 3678) -Et le Prophète ﷺ a mis en place une Justice officielle pour que toutes les mesures contre les criminels et les injustes soient appliquées : { Non ! Par ton Seigneur ! Ils ne seront pas croyants tant qu’ils ne t’auront pas pris pour juge dans leurs différends, puis qu’ils n’éprouveront aucune gêne à l’égard de ta décision et s’y soumettront pleinement. } (s an Nisa v 65) Maintenant en France dans l’affaire d’ Inès Mecellem, pour ce qui est des médias mainstream qui ont largement relayé ce meutre, il suffit de comprendre que le meurtrier est un réfugié afghan, Inès était d’ailleurs particulièrement engagée dans l’aide aux réfugiés[1] : quand l’origine d’un meurtrier entre en jeu en pleine crise de société, une femme voilée peut faire l’objet d’une compassion médiatique nationale, tandis que la musulmane voilée reste honnie médiatiquement la plupart du temps…. Mais pour ce qui est de la communauté musulmane, la déception est encore plus grande quand nous comparons avec l’hommage mérité et l’indignation générale des musulmans au sujet d’Abu Bakr, poignardé au couteau lui aussi, en pleine prière dans une mosquée un peu plus de quatre mois auparavant. La cause des violences faites aux femmes ne bénéficient pas du tout du même type de mobilisation. Du côté de la police et de la justice, Inès fut également victime du manque flagrant de protection : « l’inspection générale de la justice reconnaît une « accumulation de défaillances » » a titré le journal Le Monde[2] : elle avait déposé plusieurs plaintes et se disait harcelée, menacée de mort, et victime de violences physiques et sexuelles durant sa relation avec son ex-compagnon. Les chiffres chaque année montrent en France l’ampleur des violences faites aux femmes et autres personnes fragilisées comme les enfants : le collectif Nous toutes rapportait164 femmes tuées en 2025 dont une majorité d’homicides conjugaux, tandis que le ministère de la Justice cite le chiffre de 113 homicides conjugaux, dont 96 commis par des hommes au préjudice de femmes. Et selon la députée Gabrielle Cathala « Seulement 15 % de femmes victimes de violences conjugales signalent les faits aux services de police et de gendarmerie », et « selon la Fondation des Femmes, en 2024, la moitié des femmes victimes d'un féminicide conjugal avaient porté plainte »[3]. Ajoutons à cela les chiffres de 132 300 victimes de violences sexuelles (dont 58 % de mineurs) enregistrées par la police ou la gendarmerie en 2025 et les 473 000 victimes de violences physiques[4] : ces statistiques ne cessent d’être en hausse ces dernières années, mais cela s’explique aussi par le fait que plus de victimes franchissent le pas du signalement et de la plainte. Les engagements du Président de la République Emmanuel Macron au début de son premier mandat pour la lutter contre les violences faites aux femmes, prononcé notamment le 25 novembre 2017[5] date de la journée symbolique de cette lutte, n’ont clairement pas été suivi des effets escomptés. Malgré une réforme de plusieurs procédures judiciaires en 2026, les dysfonctionnements restent trop nombreux : manque de place en foyers d’urgence pour femmes battues (signalons au passage l’arrêt des subventions pour le centre d’accueil pour femmes du Secours Islamique à Massy qui a dû fermé en septembre 2025[6]), les nombreuses plaintes qui n’ont même pas été prises en compte depuis des années, le budget global sur cette question qui n’est pas à la hauteur, en plus du phénomène de société de l’implosion de la structure familiale élargie qui pouvait servir de refuge. Une loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles promise pour 2027 et qui devrait être examinée à l’Assemblée nationale dès le 1er octobre promet dans le budget 1,5 milliards pour lutter contre ces violences de même que 2,6 milliards pour la protection de l’enfance : des avancées qui seront à suivre de près même si certaines mesures font déjà débat[7]. Pour en revenir à notre sœur Inès, nous devons reconnaître que la communauté musulmane de France n’a pas développé sur la prévention comme sur l’aide aux victimes des violences intra-familiales une forte culture de la mobilisation. Sans doute un manque de culture de l’engagement en général y joue aussi. Avant de proposer des actions sur ce sujet pour la majorité inactive, rappelons de façon équitable qu’une minorité de musulmans oeuvrent dans le social et sont engagés dans la prévention et l’aide aux personnes fragilisées, que des imams et acteurs associatifs ont déjà accompagné des personnes en situation de danger (nous en connaissons), et que des travailleurs sociaux de notre pays, dont des musulmans, exercent une mission aussi remarquable que difficile aux travers parfois des tragédies humaines. Maintenant, que pourrait faire tout un chacun face à ces tragédies qui ont lieu régulièrement près de chez lui ? -en premier discuter avec les imams et responsables de mosquées pour que ces sujets soient l’objet de prêche du jum’a (prière du vendredi) de façon récurrente. A vraie dire une culture de la concertation entre ces responsables et la base musulmane est à mettre en place sur les sujets de préoccupations prioritaires. -puis interpeller les militants des différentes causes pour se mobiliser aussi sur celle-ci aussi, car l’islam prône une justice intégrale qui s’occupe autant des iniquités commises par des musulmans ou entre eux que subies par eux. -ensuite en parler autour de soi avec son cercle de connaissances, organiser des ateliers de prévention auprès des associations et structures musulmanes ou civiles, rencontrer les acteurs du domaine et les soutenir, organiser un réseau de solidarité pour trouver des hébergeants d’urgence et à moyen terme. Enfin rappelons qu’en islam une femme en danger victime d’agressions physiques a le droit de quitter le domicile conjugal pour se mettre à l’abri, et que le Coran nous rappelle la gravité du meurtre et sa sanction exemplaire dans l’au-delà : { [...] Quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la Terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui donne la vie, c'est comme s'il avait fait vivre tous les hommes. [...] } (s 2 v 32) { Ne tuez pas la personne humaine qu'Allah a déclarée sacrée, sauf en droit. Voilà ce qu'Allah vous a recommandé de faire ; peut-être comprendrez-vous. } (s 6 v 151) { Quiconque tue intentionnellement un croyant, sa rétribution alors sera l'Enfer, pour y demeurer éternellement. Allah a courroucé contre lui, l'a maudit et lui a préparé un énorme châtiment.} (s an-Nisa v 93) Vanessa C, enseignante et militante associative sur les questions des violences faites aux femmes. [1]https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_In%C3%A8s_Mecellem [2]https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/02/19/feminicide-d-ines-mecellem-l-inspection-generale-de-la-justice-reconnait-une-accumulation-de-defaillances_6667405_3224.html?srsltid=AU7gw4X1k2W8UhIi5AdjMf0Bv-9OO9T1Ucm5nfGYL1WsLH0dGEiOFkSe [3]https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-12232QE.htm [4]https://www.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/victimes-de-violences-physiques-et-sexuelles-enregistrees-en-hausse-en-2025-en-particulier-pour.html [5] https://www.franceinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/violences-faites-aux-femmes-emmanuel-macron-devoile-son-plan_2486325.html [6]https://www.leparisien.fr/essonne-91/depuis-je-dors-sous-un-pont-prive-de-subvention-le-centre-daccueil-pour-femmes-de-massy-contraint-de-fermer-11-09-2025-2C4PI6VWLJFCVFZBRLQFQPAPAU.php [7]https://www.nicematin.com/societe/vers-la-fin-d-onlyfans-et-de-mym-en-france-la-loi-sur-les-violences-sexistes-et-sexuelles-s-attaque-aux-geants-du-contenu-payant-10728416