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Ousmane Timera : « Bismillah, c’est les ténèbres » ou la « Lumière » au secours « des lumières »

Ousmane Timera : « Bismillah, c’est les ténèbres » ou la « Lumière » au secours « des lumières »

2026-10-14

Écrit par Ousmane Timera

Le nouveau slogan lancé initialement par des policiers tentant d'inflitrer un mouvement étudiant « Bismillah, c’est les ténèbres » est porteur d'un sens qui a échappé autant à ses initiateurs qu'aux jeunes qui en ont fait un cri de ralliement. De quoi cette formule est-elle exactement le nom ? Ousmane Timera, docteur en philosophie, nous en livre la réponse dans un texte à lire sur Mizane.info.

« Bismillah, c’est les ténèbres. »

À but raciste était la formule. Elle devint un mème pour retourner le stigmate1. La voici reprise dans les manifestations des jeunes. Ils la scandent avec fierté. La voilà devenue cri de ralliement pour nos étoiles dans la nuit, et de raillerie contre l’ordre établi.

Mais de quoi donc cette étrange formule est-elle le nom ? De quel avenir est-elle fécondation porteuse, pour autant faire suer les zélateurs de l’ordre établi ? C’est ce que j’aimerais questionner dans ces lignes.

Pour ma part, une fulgurance m’est apparue le jour où je vis cette formule. Je vous la délivre : « Les ténèbres arrivent, armons-nous de lumières » ; « les ténèbres arrivent : alors bismillah, affrontons. »

Il est clair que tel n’était pas l’intention de ceux qui inventèrent ce slogan. Il s’agirait de policiers2 qui voulaient infiltrer les manifestations et se faire passer pour des jeunes sur les réseaux. Il en disait beaucoup plus sur eux et leur imaginaire.

L’esprit étriqué de ces auteurs voyait un oxymore déformant, un monstre qui, dans le mot arabe, venait enténébrer la langue française, comme les musulmans la culture française. Ces « Charles Martel » du camembert ne savaient probablement pas que la langue arabe était la troisième langue d’emprunt du français3.

Mais ceci est un détail. Revenons à l’essentiel. C’est-à-dire à la signification profonde que nous pouvons trouver dans cette étrange formule étrange : « bismillah, c’est les ténèbres ».

Dans ce « bismillah », il y a un imaginaire. L’Islam y est résumé en un son. Il s’y condense. La sonorité est étrangère. Elle est arabe. L’arabe incarne l’ailleurs. L’ailleurs veut dire l’Islam. Et cet ailleurs musulman est associé aux ténèbres. Ainsi ce n’est pas telle ou telle doctrine associée à l’Islam que l’on accuse d’obscurantisme. C’est l’Islam lui-même en tant que tel qui serait vecteur de ténèbres. Quand on veut tuer, on transforme le prochain en chien, en disant qu’il a la rage.

« Bismillah, les ténèbres arrivent » ? Une cartographie symbolique, clairement : Orient contre Occident ; Raison contre obscurantisme ; civilisation contre barbarie ; modernité contre archaïsme.

Eux seraient du côté de la lumière ; nous, musulmans, du côté des ténèbres. L’Occident qui porte les Lumières contre l’Orient qui propagerait l’obscurantisme. Le sens des mots est lui-même ici, presque physiquement, violé. Quel étrange renversement. L’orient du ciel est pourtant la lumière qui se lève ; l’occident est son déclin et sa disparition4. Les mots n’ont plus de sens. C’est ainsi que procède le faux.

En effet, bismillah signifie : « au nom de Dieu ». Or Dieu est associé dans le Coran à la lumière. Il est al-Nur, la Lumière5. Il est celui qui « fait sortir les gens des ténèbres vers la lumière6. » Et cette lumière divine, comme l’expliquait al-Ghazali, est ce qui rend possibles les autres lumières : celle des sens, celle du discernement, celle de la raison, celle de l’intelligence, celle du cœur7. Ici la Lumière vient soutenir les lumières humaines. Elle les rend possibles. Elle les hiérarchise, elle les oriente. Elle leur donne du sens.

Mais cette formule obscure révèle un autre enjeu : celui de la prétention des dominants à pouvoir changer la réalité selon leur fantaisie et à l’imposer comme vérité. Nous devons être ce qu’ils disent de nous. Nous sommes, car ils nous disent.

C’est cela que vient briser le retournement sémantique, comme dans un kung-fu conceptuel, que les jeunes font subir à l’intention fasciste qui se cachait dans l’esprit de ces inventeurs maladroits.

Qui décide en effet de ce qui est lumière et de ce qui est obscurité ? Qui distribue les médailles de civilisation et les stigmates de barbarie ? Qui possède le langage pour imposer à une civilisation, une religion, une communauté, les grimaces de l’horreur qui permettront d’en faire le repoussoir nécessaire à l’embellissement de sa propre laideur ?

Celui qui crie « lumières » est peut-être celui qui éteint la lueur : des yeux se ferment ; ils crèvent un œil. Des silences coupables qui fracassent des bouches. Ceux que l’on obscurcit peuvent être ceux qui apportent le remède.

« Bismillah ! C’est les ténèbres ». La ponctuation a changé. C’est le basculement. Face aux obscurantismes d’en haut, face à leur complotisme délirant, qui voit partout des islamistes et, derrière chaque islamiste, un terroriste, « l’au nom de Dieu » du bismillah apporte la Lumière aux « lumières ».

Sans le savoir, avec cette formule, ils ont mis le sujet du conflit au niveau existentiel et métaphysique où il doit être : le non-sens de ce système qui doit être dépassé avec le sens qu’apporte le divin. N’est-ce pas dans son oubli que se propage l’oubli de l’homme que tente de conjurer, maladroitement encore, le cri des jeunes, et au-delà, les différents mouvements de contestation de l’ordre établi, qui doivent s’accomplir en proposition ?

Rassurons-nous. Je ne tombe pas dans cette facilité qui veut simplement retourner l’accusation. Nous ne ferons pas du « c’est celui qui le dit qui l’est ». Il ne s’agit pas de reproduire le cadre qui permet ces jeux de séparations infécondes.

Nous dépassons cette passion triste, coloniale ou cléricale, qui veut que la Lumière éteigne les Lumières ou vice versa. En réalité, elles ne s’opposent pas ; elles s’associent plutôt et deviennent une « Lumière sur lumière8 » ; la « Lumière » qui vient au secours des « lumières. »

Coupés de toute transcendance, la raison, la science, la liberté, l’esprit critique tournent dans le tourniquet de la déconstruction sans but, jusqu’au vertige, jusqu’à la chute, jusqu’à l’accident qui mutile.

C’est de cet accident qu’il faut sauver l’Occident. C’est cette chance dont nous sommes, avec cette jeunesse, les porteurs.

Sortir du séparatisme de la domination et de la religion moderne de la séparation, vers la reliance9 et la réconciliation des différentes dimensions de l’existence et des aspirations humaines. C’est ce que portent, de façon latente, ces populations « increvables » des banlieues, des quartiers populaires, de la communauté musulmane et leurs copains en humanité, et que veulent éteindre les chantres néolibéraux de l’identité et de l’ordre colonial, ainsi que leurs relais dans les forces de l’ordre : « ils ont peur de la liberté » nous chantait la rappeuse militante, Keny Arkana10. Ils ont peur de nous.

Dans les instants de transition entre deux moments historiques, entre celui d’un monde qui se meurt sans fin (aux deux sens du terme), et celui à venir qui n’advient pas car sans au-delà qui l’inspire, les monstres s’agglutinent dans ce « clair-obscur11 », ces « lumières sombres12 », pour accuser d’hérésie l’espoir, la jeunesse, la foi en Dieu et en l’homme. Ils leur reprochent le terrorisme qu’eux-mêmes commettent, provoquent et propagent dans le ciel, sur terre et dans les têtes.

Cette violence de leur part, il nous faut le comprendre, est une règle de l’histoire qui veut que la force nouvelle montante, soit mise à l’épreuve par l’ordre établi des puissants qui veut les neutraliser.

Les premiers se caractérisent par leur vitalité, la puissance symbolique et leur jeunesse, malgré leurs carences matérielles ; les seconds se caractérisent par leur force matérielle brute, leur vieillesse et leur épuisement spirituel et symbolique, qui se traduit par un manque de profondeur intellectuelle13.

C’est dans cette confrontation, qui vise le remplacement d’une élite rabougrie par une autre plus capable et plus créative14, qu’il faut analyser les événements politiques actuels en France et dans une partie du monde.

Et c’est cela que l’ordre établi des puissants, sentant plus ou moins consciemment ce qui se joue, nomme « grand remplacement15 ». Ce n’est pas celui d’une population par une autre, comme ils le prétendent pour cacher ce qui se passe. C’est plutôt le leur. Leur violence traduit cette peur.

Or l’association qu’ils établissent systématiquement entre les troubles qui contestent la domination de l’homme par l’homme et l’Islam qui atteste l’unicité de Dieu et la lieutenance de l’humanité16 (dans l’islamisme qu’ils voient dans le gauchisme17), nous montre l’alliance politique et sociale qu’ils craignent et qu’il nous faut réaliser au plus vite : celle de l’Islam et de la modernité ; celle de la révélation qui transforme les révoltes en révolution par sa vision ; celle de la révolution qui trouve la révélation d’un nouveau monde à créer et la Voie qui le réalise.

Bismillah ! c’est la lumière.

Ousmane Timera

Notes :

1 L’expression « retournement du stigmate » vient de Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 35, 1980.

2 https://www.ledauphine.com/social/2026/10/12/bismillah-c-est-les-tenebres-d-ou-vient-ce-slogan-devenu-viral-chez-les-lyceens;

3 Jean Pruvost, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès, 2017. L’auteur y place l’arabe au troisième rang des langues d’emprunt du français, après l’anglais et l’italien.

4 Du latin oriens, participe de oriri (« se lever »), et occidens, participe de occidere (« tomber, se coucher »).

5 Coran, sourate 24 (an-Nûr), signe 35, dit « signe de la Lumière ». An-Nûr figure parmi les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu que lui attribue la vision musulmane.

6 Coran, 2 :257 ; voir aussi 14 :1, 57: 9 et 65:11.

7 Abû Hâmid al-Ghazâlî, Le Tabernacle des lumières (Mishkât al-anwâr), trad. Roger Deladrière, Paris, Seuil, 1981. Commentaire du verset de la Lumière, où la lumière divine fonde la hiérarchie des lumières sensibles, rationnelles et spirituelles.

8 Coran, 24 :35

9 Le concept de « reliance » a été forgé par le sociologue Marcel Bolle de Bal dans les années 1970 (voir La Tentation communautaire, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1985), puis popularisé par Edgar Morin, La Méthode 6. Éthique, Paris, Seuil, 2004.

Nous l’utilisons, pour notre part, en tant que concept qui désigne :

1) La relation cosmique qu’entretiennent, entre eux, tous les éléments de l’univers, ainsi que la réalité et conscience de son impact sur chaque chose.

2) L’ère qui doit dépasser la Modernité et la Tradition, en se fondant sur la relation et conciliation, par le tawhid (unicité), du Divin, de l’Humain, de la Nature et de l’Histoire. Ce qui permet de sortir du désenchantement du monde et de son (ré)enchantement, vers la réalité de son chant cosmique de/pour la transcendance (tasbih).

3) Une méthode de lecture qui relie les choses et leur donne leur dimension cosmique, en les insérant dans le chant de relation universelle qui fait la création et son évolution créative.

10 Keny Arkana, « Ils ont peur de la liberté », Entre ciment et belle étoile, piste 15, Because Music, 2006, durée : 3 min 39 s.

11 Formule française apocryphe, attribuée à Antonio Gramsci et dérivée des Cahiers de prison, cahier 3, § 34 (1930). Le texte original parle d’une crise où l’ancien meurt sans que le nouveau puisse naître, interrègne propice aux phénomènes morbides.

12 « Lumières sombres » est la traduction française de Dark Enlightenment, titre d’un texte de Nick Land (2012) devenu une référence du courant néoréactionnaire.

13 Ibn Khaldûn, Al-Muqaddima (1377), sur la vigueur des groupes montants portés par la ‘asabiyya (solidarité) et le vieillissement des dynasties installées.

14 Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1916), théorie de la « circulation des élites ».

15 Renaud Camus, Le Grand Remplacement, Neuilly-sur-Seine, David Reinharc, 2011.

16 Le tawhîd (unicité divine) et la khilâfa, lieutenance confiée à l’humanité sur terre : Coran, 2 :30.

17 Allusion à la notion d’« islamo-gauchisme », introduite par Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, Paris, Mille et une nuits, 2002.

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